LIVRE QUATRIÈME. I
tant qu'il fallait envoyer les nègres se reposer de leurs travaux.
Ce qu'il appréhendait le plus, c'était les attentions et les bons traitements des Espagnols ; et quand il ne pouvait se débarrasser autrement de leurs importunités, il terminait la mission le plus promptement qu'il lui était possible. Du reste, quelques efforts qu'on fît pour l'engager à se mieux traiter, jamais on ne put lui faire rompre l'abstinence rigoureuse dont il s'était fait une loi. Le peu de nourriture qu'il prenait, joint à l'excès et à la continuité de ses travaux, l'épuisait quelquefois jusqu'à le faire tomber en faiblesse au confessionnal. Un jour que.dans le coursde la matinée.cet accident lui était arrivé d'une manière plus grave qu'à l'ordinaire, son interprète le reprit vivement de son indiscrétion, et voulut lui persuader de prendre quelque chose : << Non pas encore aujourd'hui, répondit le saint missionnaire, car je n'ai encore rendu aucun service à Dieu. » A cela près, son obéissance pour lui était si singulière, que jamais il n'entreprenait rien d'important que par ses ordres, ou de son consentement. On lui écrivit d'une habitation fort éloignée, pour le prier d'y venir faire une mission ; il répondit qu'il y irait avec plaisir, si son nègre y consentait. Comme celui-ci ne jugea pas qu'il fût à propos d'y aller, à cause de la distance du lieu et de la difficulté qu'il y aurait à passer un grand fleuve qui se trouvait sur la route, il dit aux envoyés qu'il était bien fâché de ne les pas satisfaire, mais que cela ne dépendait pas de lui, et qu'il les priait de l'excuser.
Succès que Dieu lui donne, et punition de quelques indociles. — Lumières extraordinaires dont il est favorisé.
LES fruits abondants et prodigieux qu'il recueillait de ses missions, le dédommageaient de toutes ses fatigues. Le baptême conféré à des centaines de nègres qui passaient pour chrétiens sans l'être ; des confessions mal faites réformées ; des inimitiés invétérées éteintes ; des relations coupables rompues, ou rectifiées par des mariages légitimes ; les habitudes de jurer, ou de proférer des paroles obscènes changées en cantiques de dévotion ; une réforme générale de mœurs, partout où le saint apôtre portait ses pas : voilà les succès dont il plaisait à Dieu de récompenser son serviteur.
Si quelqu'un, rebelle à ses avertissements.devenait un sujet de scandale pour les autres, il le menaçait avec force de la colère du ciel ; et le châtiment suivait la menace de près. Un nègre opiniâtre et scandaleux n'avait tenu aucun compte, ni de ses avis, ni de ses menaces, on s'aperçut peu de jours après qu'il avait disparu; ceux qui furent envoyés à sa recherche, ayant rencontré un crocodile dans leur chemin, le tuèrent, l'ouvrirent et lui trouvèrent dans le corps la tête et quelques membres du malheureux esclave encore entiers. Cet exemple répandit une si grande terreur dans toute l'habitation, qu'il inspira aux plus indociles une forte crainte de la justice divine. Il y en eut un autre qui, malgré ses premières résistances, finit par profiter des avertissements du ciel. Le saint missionnaire l'ayant trouvé occupé à semer un champ de maïs : «Vous le semez, lui dit-il, mais vous ne le recueillerez pas. » Il tomba malade peu de temps après, de sorte qu'on fut obligé de le rapporter à son habitation : sa jeunesse, la force de sa complexion, la nature de la maladie qui parut d'abord peu considérable, rien ne fut capable de le rassurer : il raconta à sa maîtresse l'aventure qui lui était arrivée avec le Père, se disposa à la mort et mourut dans des sentiments fort chrétiens.
Pour donner plus de crédit à ses discours, Dieu voulut les autoriser par des événements, où l'on ne pouvait s'empêcher de reconnaître sa puissance. Une certaine habitation (*) était depuis longtemps désolée par un volcan qui vomissait des flammes, dont l'odeur était insupportable et dont la violence menaçaitles habitants d'unengloutissementprochain. Le P. Claver, à qui ces pauvres gens s'adressèrent, leur ordonna de préparer une grande croix pour le lendemain. Après avoir dit ces paroles, il se rend près du volcan, se met en prières, arrose la terre d'eau bénite et fait planter la croix devant le cratère; et les feux ne parurent plus depuis.
Dans le bourg de Tolu, la sécheresse était si extrême et si continuelle, qu'elle faisait tout appréhender pour la récolte. On avait déjà fait inutilement des prières publiques, pour obtenir de la pluie. Le curé vint au nom de tous les habitants conjurer le saint missionnaire de recommander à Dieu ce pays affligé : il se mit à genoux, et s'étant presque aussitôt relevé d'un air serein : « Consolez-vous, dit-il, vous aurez de l'eau avant le coucher du soleil. )) Dès le soir même, sans
i. Etablissement d'un colon avec ses dépendances et plantations.