‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 59 sur 108 · LIVRE QUATRIEME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME

jour chez un capitaine espagnol, il partit subitement de la maison pour se mettre en chemin au travers des montagnes escarpées qui étaient dans le voisinage, sans prendre ni guide ni compagnon ; soit pour leur épargner les fatigues d'une telle route, soit pour leur cacher les faveurs qu'il recevait du ciel. Quand il fut de retour, le capitaine lui fit d'aimables reproches, sur ce qu'il allait ainsi seul par des pays inconnus et presque impraticables. « Il s'agissait, répondit le saint missionnaire avec une grande simplicité, du salut de trois âmes. » On sut en effet qu'il était allé pour trois pauvres nègres, cassés de vieillesse, oubliés de tout le monde, abandonnés au milieu des montagnes dans les ruines de quelques misérables masures, et qui n'attendaient que le secours d'un prêtre pour mourir en paix.

11 revenait de ses missions si maigre, si exténué et si défait, qu'à peine pouvait-on le reconnaître ; de sorte que les supérieurs étaient obligés de modérer ses austérités. Ce qu'il perdait du côté de la mortification, il savait bien le retrouver du côté de la charité. Dès qu'il n'était plus occupé à ses missions de la campagne, il reprenait avec une nouvelle ardeur ses travaux ordinaires auprès des nègres, des hérétiques et des musulmans de la ville. Mais les désordres des catholiques le touchaient encore plus vivement que l'infidélité des uns et l'aveuglement des autres. Se regardant toujours comme l'apôtre de Carthagène, il ne pouvait voir sans douleur que Dieu n'y fût pas parfaitement servi : il croyait n'avoir rien fait pour sa gloire, en ramenant les idolâtres à la foi, tandis que les enfants de l'Église la déshonoraient par leurs mœurs toutes païennes.

Il entreprend de réformer Carthagène; conversion extraordinaire de quelques libertins.

POUR y remédier, autant par ses exemples que par ses discours, il marchait toujours dans les rues d'un air si recueilli et si plein de Dieu, qu'il inspirait du respect et de la piété à tous ceux qui le voyaient. Au milieu même des places publiques, il savait prendre son temps, pour faire au peuple des exhortations vives et pathétiques propres à donner à tous les assistants une grande horreur du vice, et une crainte salutaire des châtiments qui lui sont pré-

parés. S'il voyait un commencement de dispute et de querelle entre les habitants, il s'avançait aussitôt, et sa seule présence suffisait pour les apaiser. Trouvait-il des joueurs rassemblés en quelque endroit, il leur prescrivait lui-même ce qu'ils devaient exposer au jeu, pour prévenir, par la modicité delà somme, les excès où l'intérêt et le désespoir ont coutume de porter ; il les avertissait surtout de jouer sans tumulte et sans fraude, pour ne pas faire du jeu un trafic honteux ou un pillage criminel. Quelque part qu'il entendît jurer, ou proférer des paroles sales, il y accourait, et la vivacité de son zèle rendait presque toujours efficace une correction que ladouceur de sa charité rendait aimable. C'était par cet heureux tempérament de sévérité et de douceur qu'il avait acquis une autorité à laquelle les plus libertins et les plus indociles n'osaient résister. Ceux qui s'occupaient d'entretiens suspects, craignaient tellement sa rencontre, que, dès qu'ils l'apercevaient de loin, ils se retiraient au plus vite, pour n'être pas surpris.

Outre le soin des hôpitaux et des prisons dont il était toujours chargé, les tentes des soldats, les magasins des négociants, les boutiques des artisans ouvraient tour à tour une nouvelle carrière à l'ardeur de sa charité et à la vivacité de son zèle. Il avait surtout une grâce particulière pour prévenir toutes les occasions d'offenser la divine majesté. S'il apprenait qu'il y eût quelques semences d'inimitié ou de haine entre les particuliers ou les familles, il se mettait aussitôt en devoir d'éteindre ces premières étincelles toujours capables de produire un funeste incendie, et il ne manquait jamais d'y réussir. Il se transportait chez les parties intéressées, et, par les charmes de sa douceur et de ses paroles, il savait si bien ménager les esprits et gagner les cœurs, qu'on l'appelait communément Y ange de la paix.

Il n'est aucun moyen de réformer les mœurs et de sanctifier les âmes qu'il n'embrassât avec ardeur. Une de ses principales attentions était d'aller dans les boutiques des artisans, où il savait qu'il y avait des jeunes gens et des enfants plus en état que les autres de profiter de ses instructions : il les exhortait à la crainte et à l'amour de Dieu, et tâchait de leur inspirer de bonne heure une tendre dévotion à la sainte Vierge. S'il entrait dans quelque maison pour confesser un malade, il chargeait son compagnon d'instruire les enfants, ou de faire une petite exhortation à toute la

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