LIVRE QUATRIÈME. I
famille, et s'il arrivait que le malade mourût, il en prenait occasion d'exhorter tous ceux qu'il trouvait rassemblés dans le voisinage, à bien vivre, pour bien mourir.
L'éclat de sa sainteté et le bruit de ses merveilles lui attira peu à peu un grand nombre de personnes de condition qui désiraient ardemment de se confesser à lui et de se gouverner par ses avis ; mais ce n'était ni aux riches, ni aux grands qu'il voulait s'attacher. Outre que le soin des nègres, des malades et des pauvres lui donnait assez d'occupation, et que d'ailleurs son humilité en souffrait, il savait qu'il y a communément peu à gagner et beaucoup à perdre avec ces sortes de gens, que leurs passions aveuglent et que leur prospérité enivre. Dès qu'ils se trouvaient dans l'affliction ou dans la disgrâce, il les recevait volontiers ; mais en toute autre circonstance, il fallait perdre avec eux beaucoup de temps en compliments, en cérémonies, en discours inutiles et mondains ; et pour lui, il ne savait que parler de Dieu, que s'occuper du salut des âmes. Aussi trouvait-il moyen de s'en défaire le plus honnêtement qu'il lui était possible, pour se livrer presque tout entier aux pauvres et aux malades.
Ses travaux auprès des Espagnols étaient suivis des mêmes succès qu'auprès des nègres et des infidèles : on eût dit que Dieu, pour l'intérêt de sa gloire, avait donné à ses paroles une vertu puissante, un charme secret dont il était impossible de se défendre.
Emmanuel Rodriguez attesta, en parlant de lui-même, qu'étant, le soir,derrière un arbre, pour attendre l'occasion de commettre un crime, le P. Claver passa près de là, en revenant de confesser un malade : quoique la nuit fût déjà si obscure qu'on ne pouvait distinguer les objets à deux ou trois pas, le serviteur de Dieu se tourna vers l'endroit où il se trouvait, en lui criant : « Prends garde, malheureux, car la mort est aux aguets derrière cet arbre. » Ces mots furent pour Rodriguez un coup de foudre : il prit aussitôt la fuite, et renonça de bonne foi à son projet criminel.
Cet ascendant qu'il avait pris sur les cœurs était si connu, que pour les pécheurs les plus désespérés, quand tous les autres moyens étaient inutiles, on avait soin d'appeler le saint apôtre de Carthagène.
On vint lui dire une fois qu'un ancien comte de Gelao, réduit à l'extrémité, était près de mourir en désespéré ; qu'il n'écoutait ni exhortations ni prières ; que, quand on lui pré-
sentait le crucifix, il détournait la tête comme un furieux ; et que les ministres les plus zélés n'avaient point jusqu'alors remporté d'autre fruit de toutes leurs peines, que le chagrin de le voir toujours plus endurci. Le Père y alla sur le champ, et, dès la première fois, il fut beaucoup mieux reçu que tous les autres. Ayant passé le reste du jour en prières pour ce malheureux, il revint le lendemain plein de confiance en Dieu; après avoir dit au malade tout ce que l'ardeur de son zèle lui inspirait en pareilles circonstances, il tire son crucifix de son sein, il lui ordonne de l'adorer et de mettre le bout de la croix sur sa bouche. A cet instant le cœur du moribond est attendri, il demande pardon à Dieu avec de grandes marques de repentir ; et après avoir reçu tous les sacrements avec une piété exemplaire, il laisse les assistants parfaitement rassurés sur son salut. Dès qu'il eut expiré, le saint homme pénétré de joie entra chez un gentilhomme dont il connaissait la vertu, et le pria de se joindre à lui pour rendre grâces à Dieu de la miséricorde qu'il avait exercée envers ce pécheur.
Il apprit qu'une femme espagnole, qui se trouvait en péril de mort, ne répondait à tous les avertissements salutaires qu'on lui donnait que par les paroles les plus abominables. On eût dit qu'elle était livrée à l'esprit impur ; de sorte que, pour ne pas augmenter ses crimes, chacun se faisait un scrupule de lui parler. Après ^l'avoir recommandée à Dieu, le Père l'alla voir, il dit un Évangile sur elle et il n'en reçut d'abord point d'autres réponses que tous les autres. Indigné d'entendre de pareilles ordures, le zèle du chaste directeur s'enflamme, et en lui présentant son crucifix : « Allez, lui dit-il d'une voix qui parut à cette malheureuse un coup de tonnerre, puisque vous voulez aller en enfer, allez-y : voici votre juge qui vous y condamne. » A ces mots, elle se tait enfin, sans oser même lever les yeux. Ce premier point gagné, le saint homme, à l'exemple d'un pasteur charitable qui ne frappe la brebis égarée que pour la ramener au bercail, change de ton, tâche de la faire revenir par la douceur, et la conjure d'espérer en la miséricorde d'un Dieu crucifié pour son salut. La malheureuse, pressée par tant de motifs si forts et si touchants, se rend enfin ; elle demande à se confesser et l'abondance de ses larmes ne laissa aucun lieu de douter de la sincérité de sa conversion.
Il n'en fut pas ainsi d'une autre femme que le serviteur de Dieu exhortait depuis longtemps à mener une vie plus régu-