‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 61 sur 108 · LIVRE QUATRIÈME. I · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME. I

Hère. Quelques efforts qu'il pût faire, elle résistait toujours, et remettait sa conversion à un autre temps. « Hé bien ! lui dit-il un jour avec une sainte colère, continuez à fermer ainsi l'oreille à la voix d'un Dieu qui vous appelle; dans peu, vous verrez le succès de votre obstination.» Le châtiment suivit de près la menace : en moins de deux semaines cette misérable fut attaquée d'un mal si subit et si violent, qu'elle mourut sans avoir le temps de se reconnaître.

Il avait la même grâce pour consoler les personnes affligées. La dame Léonore d'Ordas ayant perdu l'espérance de revoir son mari, qui était absent depuis longtemps sans qu'on pût apprendre de ses nouvelles, tomba dans une telle mélancolie, que pendant plus de quatre mois on crut qu'elle en perdrait l'esprit. Ce qui augmentait son chagrin, c'est qu'elle se trouvait chargée de quatre ou cinq enfants en âge d'être établis, et à qui elle n'avait pas de quoi fournir le nécessaire. Xc sachant à quoi se résoudre, elle vint un matin à l'église du collège et demanda le P. Claver avec beaucoup d'empressement. Après lui avoir exposé le sujet et l'excès de son affliction, elle le conjura de prier Dieu pour elle et de vouloir bien lui donner quelque chose qui lui eût appartenu. L'humilité du saint homme fut troublée à cette proposition ; mais la dame lui ayant fait entendre qu'elle ne pouvait survivre à son malheur, et que, pour peu que ses peines durassent encore, elle se donnerait la mort, il tira la croix qu'il portait sur sa poitrine, lui dit de la mettre sur son cœur, pendant qu'elle entendrait la messe, et l'assura qu'elle y trouverait tout ce qu'elle désirait. L'effet suivit de près la promesse : cette croix dissipa en un instant tous les nuages de son esprit, adoucit toutes les amertumes de son cœur, et la laissa aussi remplie de consolation, que si la cause de ses peines eût totalement cessé, mais craignant qu'elles ne se renouvelassent bientôt, si elle se dessaisissait de cette croix salutaire, elle l'emporta chez elle, sans rien dire.Le Père, qui la regardait comme .son plus précieux trésor, l'envoya redemander, et, pour l'obtenir plus aisément, il assura la dame qu'elle n'en aurait plus besoin : ce qui arriva comme il l'avait promis.

Ses travaux et ses succès au temps de l'arrivée des galions.

QUELQUE occupé qu'il fût à réformer, à secourir, à consoler ainsi les habitants de Carthagène, les quatre derniers mois de l'année fournissaient encore plus ample matière à son zèle. Depuis le commencement de septembre jusqu'à Noël, les flottes d'Espagne ont coutume de se rendre à la baie de Carthagène, pour y joindre les vaisseaux du Pérou, du Potosi et de Quito, qui y arrivent chargés de toutes les richesses des Indes : le grand nombre d'étrangers qui s'y trouvent y forme alors une nouvelle ville plus corrompue encore que la première. A peine sont-ils débarqués à terre, qu'ils se livrent impunément à toutes sortes d'excès. Les haines, les vengeances, les duels y exercent librement toutes leurs fureurs. Enfin l'inconduite, l'ivrognerie, les usures, les fraudes, les jurements et les blasphèmes font de cette multitude débordée un assemblage de païens. C'est à ce torrent d'iniquités que le saint apôtre de Carthagène entreprit de s'opposer.

Pour ce dessein, il prenait avec lui quelques jeunes gens bien instruits et formés à son école, et il allait avec eux à la grande place, où aboutissent les quatre principales rues de la ville. Là il passait une grande partie de la journée à instruire, à exhorter, à inviter les pécheurs à la pénitence ; et il le faisait avec tant de force, qu'on ne pouvait l'entendre sans être vivement touché. On ne peut dire le nombre des querelles qu'il étouffa, des scandales qu'il fit cesser, des usures, et des autres désordres qu'il abolit. Pour soustraire aux dangers de l'indigence une infinité de pauvres filles, il trouva le moyen de les doter, soit par les aumônes qu'il allait lui-même recueillir dans la ville et sur la flotte, soit en faisant appliquer à cette bonne œuvre les amendes pécuniaires que les magistrats imposent en certains cas aux particuliers. En un mot, le fruit de ses travaux était si prodigieux, que vers la fin de l'année les confessionnaux étaient aussi fréquentés qu'ils le sont communément dans la semaine sainte.

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