‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 64 sur 108 · LIVRE QUATRIEME. I · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIEME. I

contrée par un Espagnol, qui, pour je ne sais quelle raison, lui donna un soufflet. Le coup fut si violent, que le panier tomba par terre et que tous les œufs furent cassés. La pauvre fille désolée de cette perte jeta de grands cris, qui mirent tout le voisinage en rumeur. Le P. Gaver, qui passait par là, comme par hasard, fut touché de compassion ; et, s'étanï approché de la négresse, il lui demanda ce qu'elle avait à pleurer ? « Ce que j'ai», répondit-elle: «voyez, mon Père, c'était là tout mon bien, tout ce que j'avais pour vivre pendant plusieurs jours. — Hé bien ! » répliqua le saint homme, « remettez vos œufs dans votre panier, et ne pleurez plus. » Ensuite, comme pour lui aider à les ramasser, il se mit à les pousser doucement vers elle avec le bout de son bâton, et, à mesure qu'il les touchait, ils devenaient aussi entiers qu'auparavant. L'esclave tout étonnée ne savait que penser et prenait tout ce qu'elle voyait pour un enchantement. Elle se retourna pour remercier son bienfaiteur, mais il avait disparu.

Il arriva une autre fois que le P. Claver, tout absorbé en Dieu au moment qu'il donnait la communion au peuple avec la plus belle chasuble de l'église, alla heurter contre une lampe dont l'huile se répandit sur lui. Quand il retourna à la sacristie, le Frère, tout désolé de voir son ornement perdu, ne put s'empêcher de lui en faire des reproches très vifs et en des termes peu mesurés ; mais voyant que le Père ne répondait rien, il alla en murmurant mettre la chasuble dans un coin séparé, de crainte qu'elle ne gâtât les autres. Le saint homme se retira dans l'église, en priant Dieu pour celui qui venait de le traiter si mal. Dès le lendemain, le sacristain étant allé revoir la chasuble, fut bien étonné de la trouver aussi propre et plus brillante même qu'auparavant. La surprise et la joie furent égales dans ce bon religieux, qui parut presque aussi sensible au recouvrement de son ornement qu'au prodige qui le lui avait rendu.

Il faudrait un volume entier, pour rapporter toutes les guérisons subites, ou désespérées, toutes les merveilles que le saint apôtre opéra dans l'exercice de son ministère, soit en visitant seulement le malade, soit en récitant sur lui un évangile, soit en lui envoyant quelques conserves, soit enfin en lui appliquant quelque relique. En voici un trait singulier, et qui fit plus de bruit que la plupart des autres.

Un jeune Catalan, particulièrement connu du P. Claver, résolut de s'embarquer en qualité de chirurgien, sur un vais-

seau qui partait pour l'île de Cuba, de conserve avec celui qui portait le gouverneur de la Jamaïque. Avant que de mettre à la voile, il alla prendre congé du Père, à qui il demanda des reliques pour sa sauvegarde durant le voyage ; et en ayant obtenu quelques-unes, qui étaient renfermées dans un papier, il les attacha sur sa poitrine. Lorsque les deux vaisseaux furent en vue de la Jamaïque, on aperçut un gros navire ennemi qui leur donna la chasse. Celui qui portait le gouverneur eut le temps de gagner le port, tandis que l'autre, resté seul, était obligé de soutenir un feu terrible. Au milieu du combat, une balle frappa le chirurgien à la poitrine; il tomba sous le coup, on le crut mort et on le retira promptement à fond de cale. Comme on le déshabillait, pour tenter de lui donner quelques secours s'il n'était que blessé, on vit tomber de son sein une grosse balle qui,s'étant arrêtéecontre le papier, ne lui avait laissé qu'une légère contusion sur la chair% On lui demanda avec étonnementla cause d'un événement si extraordinaire ; et ayant répondu qu'il était redevable de son salut à ce papier qui venait du P. Claver, il fut obligé de le partager, aussi bien que les reliques entre tous les gens de l'équipage. Cependant les ennemis, contents de la prise du vaisseau, débarquèrent leurs prisonniers dans l'île de la Jamaïque, où le bruit de ce prodige se répandit en peu de temps. Le gouverneur, de retour à Carthagène, eut soin de l'y publier ; et le jeune chirurgien étant venu remercier le Père, pritàpart le F.Gonzalez,lui raconta le fait et le pria de l'écrire, afin que la mémoire d'un événement si miraculeux ne se perdît point.

La vertu communiquée au serviteur de Dieu semblait n'être inutile que pour lui-même; de sorte que, dans les infirmités dont il était accablé, il ne trouvait de ressource que dans sa patience et sa soumission à la volonté de Dieu. Cependant.unjour qu'il étaittombéfortgravementets'était fait à la tête une blessure qui ne fut pas bien traitée par un chirurgien peu habile, on en fit venir un autre plus expert. Celui-ci jugea à propos d'ouvrir la plaie de la largeur de plus d'un doigt, et, le lendemain, l'ayant trouvée parfaitement guérie sans aucune autre marque qu'une petite cicatrice rouge, « Il a passé par ici, » dit-il aussitôt avec étonnement, « un plus grand chirurgien que moi.» Il demanda ensuite un nouveau . linge au Frère infirmier, sous prétexte de changer l'appareil, mais en effet pour avoir la consolation d'emporter celui qui

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