LIVRE QUATRIEME
pas de sortir. Une d'entre elles, ne pouvant supporter une pareille contrainte, prit le parti de s'enfuir. Au bout de quelque temps, elle eut de vifs remords; mais la crainte du châtiment l'empêchant de retourner, elle résolut de se donner la mort. Dans ce dessein, elle se munit d'une corde, sort de la maison où elle se tenait cachée, monte sur un arbre, et s'étant déjà mis la corde au cou, elle s'écrie : «JÉSUS, soyez avec moi. » A ce nom si doux et si puissant, la corde rompt ; la négresse tombe à terre pénétrée de repentir, et,faisant le signe de la croix, elle bénit la miséricorde divine de l'avoir délivrée d'un tel péril, mais sans pourtant oser encore retourner chez ses premiers maîtres. Au milieu de son embarras, elle entendit une voix secrète qui lui disait d'aller à l'église des jésuites et de s'adresser au P. Gaver : elle y alla sur-le-champ et se confessa de son crime, en lui montrant la corde rompue. Le saint homme, après lui avoir donné tous les avis nécessaires, la ramena lui-même à ses maîtres, et en obtint le pardon de cette malheureuse esclave, en les assurant de son repentir.
Un jour, sortant du collège, le P. Claver rencontra sur son chemin une jeune dame: «Où allez-vous, lui dit-il?;>La pauvre femmehésitant àrépondre:«Donnez-moi,ajouta-t-ilavec bonté, ce que vous portez là. » Elle, le regardant comme un homme inspiré, tira aussitôt de sa poche une corde qu'elle lui montra, en lui avouant que le désespoir la lui avait fait prendre pour terminer ses jours. « Hé ! pourquoi, ma fille, reprit-il encore, voulez-vous mourir, tandis que je suis ici, prêta vous donner tous les secours nécessaires ? » Il lui ordonna ensuite de retourner chez elle, lui fit faire une confession générale et l'engagea à mener désormais une vie chrétienne.
Il tira encore du même péril une malheureuse esclave dé-espérée de ne pouvoir obtenir la liberté que son maitre lui avait souvent promise pour récompense de ses services. Toutes les fois qu'elle faisait réflexion à son malheur, le démon lui apparaissait tout disposé à la délivrer de ses maux : « Que tardes-tu »? lui disait-il, en lui témoignant beaucoup de compassion de son état. « Que ne te donnes-tu la mort? C'est la fin de tous les maux de la vie. Te voilà esclave et malheureuse pour toujours ; et si tu avais assez de courage pour exécuter ce que je te conseille, tu serais admise dans le ciel au nombre des martyres. » Un jour qu'elle était à une fenêtre, où il y avait des grilles et des barres propres au dessein du prétendu médecin : « Voilà, lui dit-il, une belle occasion de
te rendre heureuse ; mais dépêche-toi, car je vois venir ici un homme que je hais, parce qu'il est mon plus grand ennemi ; et s'il arrive, nous ne pourrons achever. Déjà elle s'était passé la corde au cou, lorsque le P.Claver entra dans la maison : « Ne te Pavais-je pas bien dit ? » lui cria le démon, en prenant la fuite. — « Et qu'est-ce ceci ? » lui dit à son tour le saint homme en l'abordant. « Que faites-vous ? Pourquoi cette corde ? — Hélas ! mon Père », répondit la pauvre esclave en versant des torrents de larmes, « c'est la peine de mes péchés, j'étais perdue sans vous. — Hé bien!» répliqua-t-il,en lui présentant le crucifix, « voici qui vous pardonnera ces péchés, si vous vous en repentez vivement à ses pieds. » Il la disposa ensuite à faire une confession générale et la laissa très contente de passer le reste de sa vie dans l'esclavage pour expier son crime.
Souvent Dieu ôte aux hommes les biens périssables de la fortune, pour leur inspirer le désir des biens éternels : mais il en est peu qui imitent la résignation de Job ; et la plupart ne deviennent malheureux dans le temps que pour le devenir plus encore dans l'éternité. Combien de gens à Carthagène auraient éprouvé ce funeste sort, sans le zèle et la charité du saint apôtre? Il suffira d'en rapporter quelques traits des plus remarquables. Un homme ayant perdu tout son bien en conçut un chagrin d'autant plus violent, qu'il se voyait tourmenté sans cesse, d'un côté, par des créanciers avides qui voulaient être payés, et, de l'autre, par une nombreuse famille qui lui demandait de quoi vivre. Dans les accès de sa douleur et de son désespoir, il entendit une voix secrète qui lui répétait sans cesse : « Pends-toi, pends-toi. » Quoiqu'il ne pût ignorer d'où partait un semblable conseil, aveuglé par son chagrin et par sa passion, il était sur le point de s'y rendre, lorsque Dieu en eut pitié, le conduisit dans la maison d'un de ses amis, qui, à son air égaré, se doutant de son dessein, le mena sur-le-champ au P. Claver. Le saint homme le prit en particulier ; et, par ce talent de persuader qui lui était propre, il le détermina à faire une bonne confession : après quoi il lui mit au cou une médaille de saint Ignace, et le renvoya si consolé, que dans l'espace de quinze jours il recouvra la joie et la santé.
La même chose arriva à un homme de condition, mais avec des circonstances beaucoup plus singulières. Outré de se voir presque réduit à la mendicité, ce malheureux