LIVRE QUATRIÈME. I 4 I
ne trouvant pas dans ses discours tout ce qu'elle avait espéré, elle ne put s'empêcher de murmurer en elle-même. A peine avait-elle porté ce jugement peu favorable, que le Père interrompant la suite de son discours, dit en élevant la voix : «Au reste, ce n'est pas pour les blanches, mais pour les noires que je parle de la sorte et d'une manière si simple.» La religieuse, bien étonnée de ce qu'elle entendait, apprit à ne pas précipiter ainsi ses jugements.
D.DiéguedeVillegas était depuisquelque temps fort inquiet, au sujet d'une affaire de conséquence qui l'embarrassait et qu'il n'osait communiquer à personne. Ne sachant quel parti prendre, son esprit était sans cesse dans une agitation qui le détournait de ses autres devoirs. Un jour, au sortir de l'église, ayant été prendre de l'eau bénite au pilier le plus proche du confessionnal du Père Claver, le saint homme sortit pour un moment, et lui dit en l'abordant d'un air d'autorité : «Laissez cela, abandonnez tout à Dieu. — Hé ! quelle est donc la chose que je dois ainsi abandonner?» lui répondit l'Espagnol tout surpris. Alors le Père lui découvrant à lui-même ce qu'il s'obstinait à tenir caché, le conjura de ne plus tant s'inquiéter et de se confier en Dieu qui aurait soin de tout.D.Diégue sortit de l'église, si frappé de ce qu'il venait d'entendre et si convaincu que, dans cet événement, il y avait quelque chose, de surnaturel, que depuis il regarda toujours le Père comme un saint et un prophète inspiré de Dieu.
On pourrait citer une infinité de faits semblables, pour prouver que D. Diégue ne se trompait pas. Il y avait déjà longtemps qu'un nommé Thomas Lopez conservait une haine mortelle contre un homme qui avait tué son frère, et que le P. Claver faisait inutilement tous ses efforts pour l'engagera pardonner à son ennemi. La mère de Lopez, qui n'était pas moins animée que lui, étant tombée malade, le Père l'alla visiter avec sa charité ordinaire ; et, comme elle était fort pauvre, en la quittant il lui mit en main une somme assez considérable. Le fils, instruit de ce bienfait, s'imagina que le saint homme avait voulu acheter à ce prix la réconciliation qu'il désirait, et que ce don n'était pas une pure aumône. Dans cette persuasion, il reporta l'argent au Père, qui en le voyant et sans lui donner le temps de proférer une seule parole, lui dit avec douceur : « Non, mon fils, il n'en est pas comme vous le pensez : mon intention a été de faire une aumône et non pas un achat. » Lopez demeura interdit, et
voyant qu'il perdrait sa peine à disputer plus longtemps contre un saint qui lisait au fond des cœurs, il se réconcilia sincèrement avec son ennemi, et s'abandonna lui-même tout entier aux soins de son bienfaiteur.
Un autre jeune homme fort déréglé, pressé par les sollicitations de ses parents, prit enfin le parti d'aller trouver le P. Claver et lui demanda s'il voulait le confesser ? « Hé ! pourquoi ne le voudrais-je pas ? répondit-il. Mais vous, pourquoi ne venez-vous pas bien disposé à recevoir cette grâce ? Allez promptement au pied de l'autel, disposez-vous mieux, et revenez.» Le jeune homme, après quelques prières faites plus par complaisance que par piété, vint se représenter au saint homme qui, en le voyant, lui dit avec quelque émotion : « Mon fils, on ne se moque pas ainsi de Dieu : vous voilà encore moins bien disposé qu'auparavant ; est-il possible que vous ne vouliez pas vous détacher de cette occasion de péché?» Puis il le prend par la main, et le conduit lui-même devant le Saint-Sacrement, où il lui fait réciter cinq Pater et cinq Ave. Dans l'instant même le jeune homme se trouve changé, il conçoit une vive douleur de ses désordres et se confesse avec beaucoup de sincérité.
Vers le même temps il arriva une petite aventure bien propre à confirmer l'idée qu'on avait des lumières surnaturelles du saint religieux. Dona Constance de Luna avait deux enfants, qui jour et nuit ne faisaient que se tourmenter et que crier, jusqu'à troubler sans cesse le repos de toute la maison. La famille, ne pouvant découvrir la raison de ces agitations continuelles, eut recours au P. Claver, comme à un homme particulièrement éclairé de Dieu et tout puissant auprès de lui. Il se rend chez la dame, et en voyant les deux enfants : «Sont-ce donc là, dit-il en souriant, ces deux petits méchants qui troublent tout ?» On lui répondit que c'était eux-mêmes. «Mais, ajouta-t-il, où donc est l'eau pour les baptiser ?» On l'assura qu'ils avaient été baptisés. «Je le sais, reprit-il, mais ils ont été mal baptisés.»On interrogea les témoins du baptême et,sur leurs réponses,on découvrit qu'on avait omis une circonstance essentielle dont le défaut rendait le baptême nul. Alors le Père les ayant baptisés luimême, ils devinrent tranquilles et le calme fut rétabli dans la maison.