LIVRE QUATRIÈME
de résolution, et les deux frères, qui n'avaient jamais pensé à se faire religieux, sollicitèrent fortement leur entrée dans la Compagnie: mais D. Pedro d'Estrada, leur père, ne put jamais se résoudre à y consentir. Quelque temps après, le jeune D. Lopez s'étant embarqué sur la Capitane pour aller à l'île de Sainte-Catherine, le navire heurta rudement sur un rocher à l'entrée même du port, et se brisa. La nouvelle en vint bientôt à Carthagène, et les débris qu'on aperçut tout le long de la côte ne servirent que trop à la confirmer. La mère du pilote vint tout éplorée trouver le P. Claver pour lui demander le secours de ses prières dans ce malheur. « Consolez-vous, lui répondit-il, ne pleurez point: le navire à beaucoup souffert à la vérité, mais il n'a péri aucun homme de l'équipage. » Il confirma la même chose à la mère de D. Lopez, en ajoutant que bientôt elle reverrait son fils. Cependant Don Pedro ne pouvait se rassurer. Un jour que ce gentilhomme priait avec beaucoup de ferveur dans l'église des jésuites, il promit à Dieu que, s'il lui venait de bonnes nouvelles de, son aîné, il consentirait de bon cœur à ce que les deux autres se fissent religieux. A peine eut-il fait cette promesse, qu'au sortir de l'église il trouva un homme avec une lettre de D. Lopez, qui lui mandait qu'il était en sûreté à Porto-Belo, avec tous les gens du navire. Peu de temps après, les deux cadets entrèrent chez les jésuites, où ils vécurent avec une grande réputation de vertu.
Le saint missionnaire, qui venait de donner des assurances si positives de la vie de D. Lopez, eut bientôt l'occasion d'en donner de fort tristes à son sujet. Ce jeune gentilhomme étant passé en Espagne durant le siège de Barcelone, ne voulut pas manquer une si belle occasion de signaler son courage. Un jour que le P. Claver confessait Isabelle d'Urbina sa tante, il lui dit qu'au mois de novembre elle aurait une mort à pleurer, et la laissa dans une grande inquiétude. Au bout de quelques jours, l'ayant rencontrée avec sa sœur, mère de D. Lopez: « Pour octobre, leur dit-il, pour octobre. » Comme il les regardait toutes deux en ce moment d'un air fort affligé, chacune d'elles craignit pour soi et ne savait que penser. Enfin la flotte d'Espagne étant arrivée au mois de novembre, apporta des lettres par lesquelles on apprit que, le sept d'octobre, D. Lopez avait été tué au siège de Barcelone.
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i^ge^^g^E sont les vertus qui font les saints, plutôt que les prodiges, les révélapi tions et les extases, quoique ces dons g: singuliers supposent ordinairement une grande sainteté dans ceux qui en sont favorisés. Ce qu'on a vu jusqu'ici du P. Claver, ne peut donner que la plus haute idée de ce grand serviteur de Dieu ; mais tout admirables que paraissent et que soient effectivement ses œuvres, elles le sont encore plus dans leur principe; je veux dire dans les vertus éminentes de ce saint apôtre. Avant donc que de parler de l'heureuse mort et de la récompense éclatante dont le Seigneur voulut les couronner, j'espère qu'on ne sera pas fâché de les voir réunies ici sous un seul point de vue; elles n'en serviront que mieux à rendre croyables, et les prodiges que nous avons déjà rapportés, et ceux qui nous restent à raconter encore.
Son amour pour Dieu.
LA reine des vertus et celle d'où naissent toutes les autres, était aussi celle qui avait jeté de plus profondes racines dans son cœur. Rien de plus ardent et de plus tendre tout à la fois que son amour pour Dieu. Toutes ses entreprises, tous ses travaux, toutes ses peines, toutes ses mortifications partaient du même principe, de son désir extrême d'endurer quelque chose pour Dieu et de lui marquer par là son amour. Quoi qu'il pût faire et souffrir pour lui, il croyait toujours ne rien souffrir et ne rien faire, parce qu'il ne faisait et ne souffrait rien qui répondît à la grandeur de sa charité. De là cette oraison continuelle que, ni les occupations les plus laborieuses, ni les maladies les plus accablantes, ni le sommeil même, n'étaient capables d'interrompre : de là cette union intime avec Dieu, qui paraissait plutôt celle d'un séraphin habitant du ciel, que d'un homme encore attaché à la terre.
A le voir si modeste, si recueilli, si solitaire, au milieu même du plus grand tumulte, il était aisé de juger qu'il était sans cesse comme absorbé en Dieu ; et ni le bruit, ni le péril, ni quelque chose que ce pût être, ne le détournait de cet objet. Comme il passait un jour dans une rue de Carthagène, les chevaux d l'un carrosse, ayant pris le mors aux dents, vinrent avec furie à sa rencontre : on lui criait de toutes parts de s'écarter; mais comme il ne s'apercevait pas du danger, le frère qui l'accompagnait fut obligé de le prendre promptement entre ses bras et de le retirer dans une boutique voisine. Pour lui, il n'avait rien vu, ni entendu, et il ne demanda pas même à son compagnon de quoi il s'agissait.
Son oraison continuelle. — Faveurs qu'il y reçoit.
DES qu'il n'était pas occupé au service du prochain, il se délassait par la prière de ses travaux apostoliques. Le P. Sébastien de Morille, qui fut recteur du collège de Carthagène, avait coutume de dire qu'il ne savait pas quand le P. Claver finissait son oraison, parce que, à quelque heure qu'il allât dans sa chambre, il l'y voyait toujours en prières. Quelquefois, ouvrant doucement la porte, il le trouvait, ou une couronne d'épine sur la tête, ou une corde au cou, souvent si hors de lui-même, que, pour ne le pas troubler, il se retirait sans lui rien dire. Ceux qui l'ont observé de plus près, ont attesté qu'il ne donnait que deux ou trois heures au sommeil, et qu'il passait le reste de la nuit en oraison, répandant une grande abondance de larmes; son sommeil même était souvent interrompu par de tendres aspirations vers Dieu. Comme les orages sont terribles à Carthagène, surtout pendant la nuit, le F. Gonzalez, qui était son voisin, allait quelquefois tout transi de peur se renfermer dans la chambre du saint homme : il se mettait même à son côté, pour se mieux rassurer. Dès que l'orage avait cessé, il sortait, sans que le P. Claver l'eût entendu, ni qu'il fût revenu un seul instant de sa contemplation.
On n'a jamais pu connaître les faveurs célestes qu'il éprouvait dans son oraison, parce qu'il prit toujours un très grand soin de les cacher ; mais son humilité profonde, sa prodigieuse mortification, sa patience invincible dans les travaux, son parfait détachement des créatures, son extrême mépris de
lui-même, sa pureté de vie, cet esprit prophétique qui lui découvrait les besoins des absents, les choses futures et les secrets des cœurs, en un mot, ses ravissements et ses extases sont des preuves incontestables de ses communications intimes avec Dieu et du sublime degré de contemplation auquel il fut élevé.
On le vit souvent, soit quand il offrait le divin sacrifice, soit quand il récitait les prières au milieu de ses pauvres de Saint-Lazare, soit quand il assistait les criminels à la mort, environné d'une lumière brillante qu'on ne pouvait regarder sans en être ébloui. Quelqu'un qui passait un soir près de sa porte vit à travers des fentes une clarté si extraordinaire, qu'il crut que le feu était dans la chambre. Il entra brusquement, et il aperçut au milieu d'une lumière aussi douce que vive, le serviteur de Dieu élevé de terre, immobile et abîmé dans une profonde contemplation.
La même chose arriva au nègre qui le servait. Une nuit qu'il entrait dans sa chambre, il la vit remplie d'une lumière si éclatante que d'abord il s'arrêta court. Ayant ensuite cherché le Père, il le trouva suspendu en l'air, les yeux tendrement attachés sur un crucifix qu'il tenait en main, mais à genoux et dans la posture où il était avant ce ravissement. Le saint resta plusieurs heures en cet état, jusqu'à ce qu'enfin on le vit descendre peu à peu à terre. Le Frère qui était chargé de le soigner dans sa dernière infirmité, fut une fois témoin du même prodige. Il en fut si frappé, qu'il douta quelque temps s'il n'appellerait point les autres religieux à ce merveilleux spectacle; mais craignant de blesser l'humilité du P. Claver, il attendit qu'il fût revenu à lui pour le remettre sur son lit. Le saint homme, très mortifié d'avoir été surpris dans cet état, fit promettre le silence au Frère qui, après la mort du Père, attesta le fait avec serment.
Malgré tant de faveurs extraordinaires, il se préparait à l'oraison avec une simplicité de novice, comme s'il n'eût fait que d'être initié à ce saint exercice. v
Sa dévotion particulière à la passion de Jésus-Christ.
LA passion de JÉSUS-CHRIST était son plus doux attrait : il commençait presque toujours ses oraisons en se représentant les mystères douloureux de l'Homme-Dieu; et