‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 72 sur 108 · LIVRE CINQUIÈME. I 5 I · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME. I 5 I

de la tendre considération de ses peines, il était insensiblement élevé à la sublime contemplation de son essence, sans perdre un instant de vue ce divin objet.

Dans ces moments il tenait ordinairement en main quelque petite image qui lui représentait le mystère qu'il méditait : on les trouva toutes après sa mort, mais presque effacées par ses baisers et par ses larmes. Les jours qu'il n'en était pas empêché par ses occupations auprès du prochain, il allait faire des stations devant un grand crucifix placé dans un endroit écarté de la maison; et 'quand il croyait n'être entendu de personne : « Ah! mon JÉSUS, s'écriait-il, Dieu crucifié pour moi, je vous aime beaucoup, oui beaucoup, de tout mon cœur. » Sans cesse il parlait de la passion de son Sauveur, et toujours avec des larmes, des soupirs d'amour, qui inspiraient à tous ceux qui l'entendaient une sainte tristesse mêlée d'une joie pure. Quoiqu'il eût toujours le visage maigre et décharné par la rigueur de ses austérités, dans la semaine sainte il devenait si défait et si abattu de douleur, qu'il n'était plus reconnaissable et qu'il paraissait une image vivante de JÉSUS-CHRIST affligé. Un religieux qui le fréquenta familièrement pendant plusieurs années, était convaincu que les instruments de la passion étaient gravés dans son cœur, comme on le rapporte de quelques saints. Tous les vendredis il sortait la nuit de sa chambre, sans être aperçu, et la corde au cou, une couronne d'épines sur la tête, une croix sur les épaules, il allait dans les endroits les plus écartés de la maison comme pour suivre Jésus-Christ montant au Calvaire.

Sa dévotion envers le Saint-Sacrement.

C^ I le seul souvenir de la passion du Sauveur le pénétrait

|v^ ainsi d'une tendre compassion, la présence de ce même Sauveur dans l'Eucharistie l'embrasait d'amour. Il se tenait devant lui comme s'il l'eût vu de ses propres yeux. L'humanité sainte de son Dieu, sa divinité, sa toute-puissance, son infinie bonté dans cet auguste mystère, attiraient tour à tour les mouvements de son esprit et de son cœur ; et sa foi l'élevait, en quelque sorte, jusqu'à l'état des bienheureux qui le contemplent face à face. C'était au pied de ce divin Sacrement qu'il passait une grande partie de ses oraisons : il le

visitait plusieurs fois le jour, et dans sa dernière maladie, ne pouvant }• aller de lui-même, il s'y faisait porter le plus souvent qu'il lui était possible. En marchant dans la ville, quand il trouvait une église ouverte, il ne manquait pas d'y entrer pour adorer le Dieu caché sur nos autels ; et il s'affligeait de voir sa cour si déserte, tandis que les places publiques étaient remplies. La veille des grandes fêtes ou des jours marqués par quelque indulgence particulière, il allait dans les rues exhorter tout le monde à se mettre en état de communier le lendemain. Il avait surtout grand soin que les nègres ne fussent pas privés du bonheur de recevoir le saint viatique ; et pour que la cérémonie se fît avec plus de décence, il allait balayer lui-même et parfumer leurs loges : il portait l'attention jusqu'à couvrir alors leurs lits d'une courtepointe de soie, dont on lui avait fait présent pour cet usage.

Il eut bien des contradictions à essuyer au sujet de ces pauvres esclaves : plusieurs trouvaient à redire qu'il les fît communier si souvent, et l'accusaient de suivre plus en cela sa piété que la prudence ; mais, comme il était parfaitement instruit de ce qui était convenable, et qu'il savait exclure à propos de cette grâce ceux qui n'étaient pas bien disposés à la recevoir, sans rien répliquer au discours des hommes, il suivait le parti que Dieu lui inspirait. S'ils étaient ignorants et grossiers, il se donnait des peines infinies pour les instruire avant que de les admettre à la participation des saints mystères. S'ils étaient regardés au dehors comme le rebut de la nature, il respectait la beauté de la grâce dont ils étaient ornés au dedans, et c'en était assez pour les lui rendre chers. « Eh ! pourquoi, disait-il quelquefois, sous prétexte que ce sont des misérables, les priverait-on d'un Sacrement spécialement destiné aux pauvres, aux petits, aux faibles et aux infirmes ? »

Dieu lui-même prit soin de justifier la conduite de son ministre par un trait qui mérite d'avoir place ici. Une religieuse d'une éminente vertu, s'entretenant un jour avec un homme d'un ordre respectable, et d'ailleurs distingué par sa doctrine, fit tomber le discours sur la sainteté du P. Claver. « Je respecte fort sa piété, reprit le religieux, mais je ne puis excuser sa facilité à faire communier les nègres. »Le jugement d'un homme estimé pour son mérite fit naître quelques doutes dans l'esprit de la religieuse, mais elle fut bientôt détrompée. La nuit suivante, elle vit en songe le P. Claver

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