LIVRE CINQUIÈME
traits. Ils paraîtront peut-être dignes de la raillerie des esprits forts ; mais ne suffit-il donc pas de reconnaître un Dieu maître de ces sortes d'événements, et que d'ailleurs ils soient bien attestés, pour qu'ils puissent trouver place dans une histoire écrite pour des lecteurs chrétiens.
Un nègre malade, qu'il avait retiré dans sa chambre et couché dans son lit, ayant entendu la nuit de grandes plaintes, courut au P. Claver qui était à genoux en oraison : «, O mon Père, lui dit-il. quel est donc ce grand bruit qui m'effraye ainsi, et qui m'empêche de dormir ? — Retournez, mon fils », lui répondit le saint homme, « et dormez sans crainte. » Alors, l'ayant aidé à se remettre au lit et lui ayant posé la couverture sur la tète, il ouvrit la porte de la chambre, il dit quelques paroles et tout à coup les plaintes cessèrent.
Plusieurs autres nègres étant occupés à travailler dans une habitation éloignée de la ville, un d'eux alla couper du bois sur une montagne voisine. Comme il approchait de la foret, il entendit que, du haut d'un arbre, on l'appelait par son nom: il leva les yeux vers l'endroit d'où partait la voix, et ne voyant personne, il voulut s'enfuir pour rejoindre ses compagnons : mais il fut arrêté à un passage étroit par un spectre effrayant, qui commença à décharger sur lui de grands coups d'un fouet garni de fer tout rouge de feu, en lui disant : « Pourquoi n'astu pas ton chapelet ? Porte-le désormais, et le dis pour les âmes du purgatoire. » Il lui ordonna ensuite de demander à la maîtresse de l'habitation quatre écus qu'elle lui devait, et de les porter au P. Claver pour faire dire des messes à son intention ; après quoi il disparut. Cependant, au bruit des coups et aux cris du nègre, ses compagnons étant accourus, ils le trouvèrent plus mort que vif, et encore tout meurtri des coups qu'il avait reçus, sans pouvoir leur dire une parole. On le porta à l'habitation, où la maîtresse avoua qu'elle était effectivement redevable de la somme en question à un nègre qui était mort peu de temps auparavant. Le P. Claver ayant été informé de tout ce détail, fit dire les messes qu'on demandait et donna un chapelet au nègre.
Son zèle pour le salut des âmes.
C^ ES travaux immenses à Carthagène et aux environs ^J étaient encore trop peu de chose pour l'étendue et l'ardeur de son zèle. Il eût voulu se faire porter sur les côtes de
Guinée et pénétrer dans les vastes contrées de l'Afrique pour les gagner à JÉSUS-CHRIST. « Ah !» s'écriait-il souvent dans les transports de sa charité, «heureux celui qui pourrait aller sur les côtes de Guinée, de Carabal, etc., pour convertir ces pauvres nègres ! » Il en demanda plusieurs fois la permission et n'ayant pu l'obtenir, il pria ses supérieurs de l'envoyer au moins dans les îles où l'on débarquait les nègres avant que de les amener à Carthagène. Il se défiait toujours de leur christianisme, parce qu'il en trouvait plusieurs qui n'avaient point été baptisés, ou dont le baptême était fort douteux ; et c'est ce qui lui faisait désirer de parcourir, l'un après l'autre, tous les ports où on les conduisait. Au défaut de cette consolation, il se procurait celle d'aller souvent faire des missions dans l'intérieur du nouveau royaume de Grenade. Dans la dernière qu'il entreprit, il pénétra jusqu'à Cotoca, au voisinage d'Uraba, où la férocité des Indiens n'avait pas encore permis au christianisme de s'établir. Déjà il était sur le point d'entrer dans cette vaste province pour y convertir les idolâtres, ou du moins pour y répandre son sang, lorsque la santé et les forces lui manquèrent totalement et l'obligèrent de revenir à Carthagène, semblable encore en cela au grand Xavier, dont la mort arrêta le zèle à la vue même de la Chine, où il espérait annoncer le nom de JéSUS-Christ.
Sa mortification.
UN amour si fervent, une piété si tendre, une oraison si continuelle, un zèle si vif étaient soutenus dans le saint missionnaire d'une mortification si étonnante, que le seul récit suffirait pour effrayer la pénitence même la plus austère. S'il est vrai que la mortification est un moyen d'acquérir l'amour de JÉSUS-CHRIST, il ne l'est pas moins que celui qui aime JÉSUS-CHRIST se mortifie pour l'imiter et pour lui plaire. Toute la vie du P. Gaver fut en ce genre, une espèce de prodige, ou plutôt ce fut un long et continuel martyre.
Doux, indulgent et tendre pour tous les autres, il était l'ennemi implacable de lui-même. Dans l'impossibilité de présenter ici les différentes mortifications qu'il embrassa pour réduire son corps en servitude et l'immoler sans cesse comme une hostie vivante à la gloire de Dieu, je commencerai par