LIVRE CINQUIÈME
celle qui parait le moins terrible, mais dont la pratique invariable demande peut-être les plus grands efforts et la constance la plus soutenue; je parle de la mortification des sens, qu'il porta jusqu'à un point si extraordinaire, qu'il semblait en être presque absolument privé.
Pendant cinquante-quatre ans qu'il vécut dans la Compagnie, jamais il ne se permit un regard desimpie curiosité; ce qui paraîtra surprenant, si l'on fait réflexion à la multitude • de ses occupations au dehors et aux différentes circonstances où il se trouva. Quand il se promenait à la campagne, il refusait à ses yeux le plaisir innocent d'en considérer les endroits les plus propres à flatter la vue; et, quelque charmé qu'il fût de la parure des autels aux jours de grandes fêtes, quelques éloges qu'il donnât aux soins que le sacristain avait pris pour y réussir, il se privait lui-même de la consolation que cette vue lui aurait donnée. A l'arrivée de quelque flotte, tout Carthagène est en rumeur: on sonne toutes les cloches de la ville, on fait une décharge générale d'artillerie; le peuple, la noblesse, les ecclésiastiques, les religieux, tous courent en foule vers le port, soit pour apprendre des nouvelles d'Espagne, soit pour s'informer de leurs parents, de leurs amis, de mille choses intéressantes pour des personnes reléguées dans un autre monde. La fenêtre du P. Gaver donnait sur le port, et, pendant quarante ans, il n'eut jamais la curiosité de l'ouvrir pour se donner sans peine un spectacle qui faisait sortir tous les autres de leurs maisons. On a déjà remarqué que jamais il ne s'informait d'aucunes nouvelles étrangères, et qu'il ne voulait rien écouter que ce qui regardait le service de Dieu et le bien des âmes; mais s'il se trouvait engagé dans quelque conversation qui roulât sur des choses purement curieuses ou même indifférentes, il se recueillait alors tellement en lui-même, qu'il n'entendait pas ce qu'on disait : il arrivait même souvent que, pour n'être pas interrompu dans ses communications intérieures avec Dieu, il se mettait du coton dans les oreilles, sous prétexte de remédier à quelque infirmité. Quand quelque musicien célèbre arrivait d'Espagne aux Indes, il se faisait ordinairement un plaisir de venir faire briller ses talents au collège: mais le P. Claver ne s'y trouvait jamais avec les autres Pères de la maison; et quoiqu'il souhaitât fort que, pour l'honncur du culte divin, il y eût aux jours solennels de la musique dans l'église, son ame était alors si occupée de l'harmonie
IÔO VIE DE SAINT PIERRE CLAVER.
céleste, qu'il ne faisait pas la moindre attention à celle de la terre. Lorsqu'il arrivait des jésuites étrangers à la maison, il fallait l'avertir pour qu'il s'en aperçût ; alors il allait les embrasser avec toutes les marques de la plus vive tendresse, il s'efforçait de leur rendre tous les devoirs qu'inspire la plus humble charité, mais il ne songeait jamais à leur demander, ni d'où ils venaient, ni où ils allaient, ni à quels emplois ils étaient destinés.
En un mot, comme les plaies des pauvres et des malades étaient les objets les plus agréables à ses yeux; ainsi leur entretien grossier, et surtout leurs confessions et leurs soupirs, étaient ce qu'il y avait de plus flatteur pour ses oreilles. On peut ajouter que l'odeur des hôpitaux et des cachots lui tenait lieu des parfums les plus exquis; et, pour bien juger de sa mortification en ce point, il n'y a qu'à se rappeler ce qu'on a rapporté de son assiduité auprès des lépreux et des malades couverts d'ulcères. Jamais on ne le vit, ni sentir une fleur ou quelque autre odeur agréable, ni se servir d'aucun préservatif contre l'infection des nègres et des endroits où il était obligé de passer des heures entières. Étant allé confesser un nègre, quelqu'un des compagnons du malade vint le prier de sortir un moment, jusqu'à ce qu'il eût emporté quelques ordures dont l'infection était insupportable : « Laissez, lui dit-il, cela est bien. » Il acheva ensuite tranquillement ce qu'il avait à faire : mais en sortant, il avertit l'esclave de bien nettoyer la loge, parce que la mauvaise odeur était capable d'incommoder beaucoup le malade.
Son abstinence prodigieuse.
EN- comparant l'excès de ses travaux avec le peu de nourriture qu'il prenait, on ne concevait pas comment i pouvait se soutenir sans miracle. Ses repas n'excédaient pas, pour la quantité, la collation de ceux qui jeûnent le plus rigoureusement; ses mets les plus ordinaires étaient quelques morceaux de pain qu'il ramassait sur les tables, avec quelques patates grillées; et quand il se sentait plus accablé que de coutume, il buvait quelque chose de chaud. S'il était obligé de prendre des aliments moins grossiers, il ne leur donnait point d'autre assaisonnement que celui de quelques herbes fort amères, qu'il disait être très bonnes pour son