LIVRE CINQUIÈME. l6l
estomac. Quand, à certains jours de fête et de grande solennité, on servait à la communauté quelque chose de meilleur qu'à l'ordinaire, il partageait entre ses voisins les plats qu'on mettait devant lui; et si on le pressait de se donner, comme les autres, cette petite douceur, dont il avait encore plus de besoin qu'eux pour se fortifier, il s'en excusait sur la faiblesse de son estomac qui ne lui permettait pas l'usage de ces sortes de viandes trop nourrissantes. Pour remédier à cette faiblesse, et se soutenir un peu dans ses travaux, les médecins lui conseillèrent souvent l'usage du chocolat, très commun en ce pays; mais quoi qu'on pût lui représenter, il se fit toujours un devoir de s'en abstenir.
Tant qu'il put dire la messe, il dit toujours la dernière; et pendant près de quarante ans de travaux apostoliques, jamais on ne le vit, ni manger un morceau, ni boire seulement un verre d'eau, ni prendre aucune autre sorte de rafraîchissement, hors le temps du repas : ce qui, dans un climat aussi brûlant, est une mortification excessive. La loi qu'il s'imposa de ne goûter aucune espèce de fruit, n'en est pas peut-être une moins extraordinaire.
Se promenant un jour avec deux frères coadjuteurs, pendant un temps de récréation, ceux-ci cueillirent une très belle grappe de raisin qu'ils lui présentèrent; mais un d'entre eux, voyant qu'il la refusait et que rien ne pouvait le déterminer à la recevoir, s'avisa de lui dire avec une espèce de chagrin, qu'il serait bien plus édifié de sa complaisance, que de tant d'opiniâtreté: alors le Père en prit deux grains qu'il mangea pour ne les pas chagriner, en leur disant avec simplicité, que c'étaient là les premiers raisins qu'il eût goûtés en Amérique. Il trouva ainsi le secret de ne pas mécontenter ses frères, sans rien perdre de sa mortification.
Les rigueurs qu'il exerce sur son corps.
MAIS quelque rude que fût la guerre qu'il déclarait à ses sens, les rigueurs qu'il exerçait sur son corps avaient quelque chose de plus terrible encore. Son lit ordinaire était une peau de bœuf ou une simple natte, sans autre oreiller qu'une grosse pièce de bois : encore,pendant plusieurs années, n'eut-il point d'autre lit que la terre. Il y était si accoutumé que, même quand il était malade, il sortait de son
SAINT PIERRE CLAVEK.
lit, pour se coucher sur le plancher, sans que la plupart du temps les nègres qui le gardaient s'en aperçussent ; et quand par hasard quelqu'un d'eux le reprenait de son indiscrétion, il s'excusait, en disant qu'il reposait ainsi beaucoup plus commodément.
Trois fois par nuit il se donnait une sanglante discipline, l'une avant que de prendre un léger sommeil, l'autre vers minuit, et la troisième quand on donnait le signal du lever pour toute la communauté : ses disciplines étaient faites, ou de cordes goudronnées pleines de nœuds piquants, ou de chaînettes de fer armées de pointes. Les voisins même entendaient le bruit des coups ; et ceux qui étaient chargés de faire la nuit la ronde dans le collège, s'étant arrêtés quelque temps pour l'écouter, s'en retournaient saisis d'une certaine frayeur mêlée de compassion. Pour tout remède aux plaies qu'il s'était faites par ces pieuses cruautés, il y appliquait un rude cilicedont il se couvrait tout le corps. D'abord il entrelaçait les doigts de ses pieds avec de petites cordes de crin remplies de nœuds ; et tout le long des jambes, il en ajoutait d'autres plus dures et plus grosses, parce qu'il pouvait les cacher plus facilement ; il portait ensuite deux croix faites d'un bois rude et grossier, l'une sur le dos, l'autre sur la poitrine ; et celle-ci était toute hérissée de pointes du côté de la chair : pour les attacher plus fortement, il se garrottait tout le corps de cordons de crin, dont les bouts étaient ramenés le long des bras jusqu'aux poignets. De six d'entre eux, il avait fait une large bande parsemée de pointes de fer, qui lui descendait en forme d'étole croisée sur l'estomac, et dont les deux bouts lui formaient une ceinture autour des reins. Quand il était renfermé dans sa chambre, il se mettait sur la tête une couronne d'épines très piquantes, une grosse corde au cou, et aux mains des espèces de gants faits de cordes de crin ; mais pour mieux cacher ces austérités effrayantes, il mettait en même temps à sa porte une pierre qui tombait, dès qu'on voulait ouvrir ; et ce signal lui donnait le temps de se dépouiller, au moins d'une partie de cet attirail de pénitence.
Ce qu'il y a de plus prodigieux, c'est que, quoiqu'il fût ainsi lié et pour ainsi dire crucifié, dès qu'il s'agissait d'aller quelque part au service du prochain, personne n'était plus dispos que lui. Dans ses courses apostoliques, il marchait d'un pas si agile et si délibéré, que ses compagnons ne le