‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 78 sur 108 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

suivaient qu'à peine et que souvent il les laissait bien loin derrière lui. Tant il est vrai que la charité donne des ailes,et que dans les saints elle produit une force supérieure à toutes leurs faiblesses. Malgré la chaleur du climat, il portait par dessus tout cela une chemise de grosse laine, mais dont le collet était de toile, comme celui des autres. Souvent il arrivait qu'il se trouvait si serré, si accablé de chaud et de douleur, qu'il en tombait évanoui. Au bout de vingt ans, les supérieurs, s'en étant aperçus, lui ordonnèrent déporter du linge, mais il le choisit si grossier et si dur, que le mérite de son obéissance ne lui fit rien perdre de celui de sa mortification.

Dans tout le reste il tâchait d'inventer quelque nouveau moyen de souffrir. Loin de prendre jamais aucune précaution contre les injures des différentes saisons, il n'en parlait pas même par forme de conversation ; et quelque abondante que fût la sueur qui lui découlait du visage au milieu de ses travaux, il ne l'essuyait jamais. Les jours destinés à raser la communauté, il allait toujours après tous les autres ; et il demandait alors en souriant, s'il n'y avait point là quelque méchant couteau pour lui. Il ne trouvait que trop souvent ce qu'il désirait ; et il était charmé quand il tombait entre les mains de quelque maladroit qui lui coupait tout le visage: il demeurait alors immobile, les yeux fermés, sans dire une seule parole, et se réjouissant en lui-même de trouver cette nouvelle occasion de souffrir. Les Pères de la maison qui le voyaient quelquefois tout en sang, faisaient au maître de vifs reproches de ce qu'il ne donnait au P. Claver que des apprentis, ou de petits nègres sans expérience ; mais celui-ci s'excusait toujours sur ce que le Père n'en voulait point d'autres.

Il fallait bien que la vigueur surnaturelle de l'esprit soutint en lui la faiblesse naturelle du corps, puisqu'au plus fort de ses infirmités, il n'ôtait rien du terrible appareil de pénitence dont on a parlé. Dans une grande maladie, le Frère qui avait soin de lui ayant aperçu son cilice, lui dit tout étonné : « Hé ! mon Père, qu'est-ce que donc ceci ? jusqu'à quand l'âne sera-t-il ainsi attaché ? — Jusqu'à la mort, » lui répondit le Père avec tranquillité. Une autre fois qu'il fut attaqué d'une fièvre violente, le médecin lui dit de se mettre au lit ; mais il fit quelque difficulté, parce qu'il avait besoin du secours de quelqu'un pour se déshabiller, et qu'ainsi il n'aurait pu cacher les instruments de pénitence dont il était

couvert, le Père provincial vint lui ordonner d'obéir au médecin et chargea en même temps le P. de Sandoval de lui aider à se coucher.A la vue des cilices dont il était comme garrotté, le médecin se jeta à genoux et s'écria les larmes aux yeux : « Ah ! mon cher Père, comment voulez-vous n'être pas malade, en vous traitant de la sorte ? N'est-ce pas là être homicide de soi-même? » Le malade pria qu'on le laissât seul pour achever de se déshabiller: mais, quoi qu'il' pût dire, on lui donna un nègre qui eut tant de peine à le dépouiller de tous les cilices dont il était garni, qu'on ne comprenait pas comment il pouvait venir à bout de les accommoder luimême.

La manière dont le saint homme se comportait à l'égard des moustiques et des autres insectes volants dont le pays est infecté, est peut-être une de ses mortifications les plus étonnantes. Il s'est trouvé des tyrans, qui, après avoir essayé les plus cruels supplices contre les martyrs sans les ébranler, ont cru pouvoir abattre leur courage en les exposant aux piqûres des mouches et des guêpes : quel héroïsme ne faut-il donc pas pour soutenir un pareil tourment pendant un si grand nombre d'années, sans faire pourtant le moindre mouvement, même indélibéré, pour chasser ces animaux importuns et se délivrer 'de leur persécution ? C'est ce qu'on a vu avec admiration dans le P. Claver. Tout le temps qu'il fut à Carthagène, il fut exposé aux piqûres continuelles de ces espèces de taons, dont un seul renfermé la nuit dans une chambre, suffit pour interrompre le sommeil ; et jamais il ne prit aucune précaution pour s'en garantir : il souffrait avec une tranquillité incroyable, qu'ils lui missent les mains et le visage tout en sang. Lorsque ceux qui le voyaient en ce pitoyable état, le conjuraient de les chasser, il répondait, comme il avait déjà fait à ses interprètes, qu'ils lui étaient fort utiles, et qu'ils le saignaient sans lancette ; mais si quelqu'un, touché de compassion, se mettait en devoir de les tuer, alors il soufflait doucement pour les faire envoler.

Sa patience; persécutions qu'il a à essuyer.

UN homme aussi prodigieusement mortifié devait avoir une patience à l'épreuve de tout. Cependant ce qu'on souffre volontairement paraît d'ordinaire plus supportable que

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