LIVRE CINQUIÈME
ce qu'on a à souffrir des autres; pour le P. Claver tout lui était égal ; et de quelque part que lui vinssent les souffrances, elles trouvaient en lui la même fermeté. Il avait appris du F. Alphonse Rodriguez deux grandes maximes qui méritent d'être rapportées ici telles qu'on les a trouvées dans ses écrits après sa mort, parce qu'il en fit toujours la règle de sa conduite.
Première maxime. « Quand on me persécute ou qu'on parle mal de moi, ou bien je l'ai mérité, ou bien je ne l'ai pas mérité. Si je l'ai mén'té, pourquoi me plaindre ? Il faut plutôt me corriger et demander à Dieu pardon de ma faute. Si je ne l'ai pas mérité, il faut me réjouir et remercier Dieu de m'avoir donné cette occasion de souffrir quelque chose pour son amour ; et du reste il faut me taire. »
Seconde maxime. « Dans les traverses qu'on me suscite, pourquoi ne ferais-je pas ce qu'un âne fait ? Qu'on parle mal de lui, ou qu'on le maltraite, il se tait : qu'on l'oublie ou qu'on lui refuse à manger, qu'on le fasse aller, ou qu'on le méprise, qu'on le surcharge, il se tait : en un mot, quoi qu'on dise ou qu'on fasse de lui, il ne dit rien, il ne se plaint pas. Ainsi doit faire le vrai serviteur de Dieu, et lui dire avec David : <LUt jumentum factus sum apud te : Je suis devenu devant vous comme une bête de charge. »
Les peines infinies que le P. Claver se donnait pour les esclaves méritaient les plus grands éloges: il se trouva cependant plusieurs maîtres qui prirent à tâche de le chagriner en tout, et qui allèrent même jusqu'à l'outrager, sous prétexte que leurs esclaves perdaient trop de temps avec lui ; que par ses fréquentes instructions il les détournait de leur travail ; que sa bonté les rendait trop insolents. Plein de ces fausses idées, ces maîtres intéressés défendaient à leurs nègres d'aller le voir ; et, quand il venait lui-même les chercher, ils avaient ordre de lui fermer la porte avec mépris et de l'accabler d'injures. L'homme apostolique gardait alors un profond silence, ravi de souffrir quelque chose pour le service de Dieu ; mais il ne lâchait pas prise pour cela, et il arrivait souvent que ces maîtres revenaient de leurs injustes préjugés. Convaincus par leur propre expérience que, sous la conduite du P.Claver,leurs nègres devenaient de jour en jour plus laborieux et plus dociles, ils les abandonnaient enfin à sa disposition ; mais, comme ces sortes de contestations étaient fréquentes, il fallait
toujours combattre et gagner, pour ainsi dire, le terrain pied à pied.
Il y eut aussi parmi les Espagnols un grand nombre de libertins qui, furieux de se voir enlever les complices de leurs désordres, non contents de lui faire mille outrages et de le traiter d'hypocrite et de séducteur, allèrent jusqu'à se jeter sur lui le poignard à la main, en le menaçant de le tuer s'il ne cessait de les inquiéter ; mais rien n'était capable de ralentir son zèle, ni d'altérer sa douceur : « Si c'est la volonté de Dieu que je meure, » répondait-il alors tranquillement, « voilà ma vie, vous pouvez la prendre. »
Ce qui devait lui être encore plus sensible, c'est que quelques Pères de la maison étaient les premiers à désapprouver sa manière de traiter avec les nègres : ainsi Dieu permet-il que les plus gens de bien se trompent quelquefois pour donner à ses saints une plus belle occasion de mérite. A les entendre, c'était en lui un bon zèle, mais d'ailleurs indiscret et précipité. Ses succès dans tout ce qu'il entreprenait à cet égard auraient dû les désabuser ; mais il n'est pas aisé de détromper certaines personnes accoutumées à juger de tout par leurs propres idées, et à ne trouver rien de bien fait que ce qu'elles font elles-mêmes. Il y en eut même, et au dehors et au dedans, qui pendant quelques années traitèrent son zèle de caprice, sa constance d'opiniâtreté,sa mortification de dureté de caractère, sa tendresse pour les nègres de manie, son recueillement d'ignorance, sa sainteté même d'illusion. Les moins ardents condamnaient en général le tumulte de ses occupations, les distractions de son emploi, le temps considérable qu'il y perdait et l'embarras qu'il donnait à ses interprètes quidevenaient par là inutiles au service de la maison. S'il arrivait qu'un nègre ne répondît pas juste aux interrogations qu'on lui faisait, ou ne reçût pas asser. bien la sainte hostie dans sa bouche, les plus zélés lui en faisaient des reproches : ils s'adressaient même aux supérieurs ; et, comme il ne disait jamais rien pour sa défense.on luidonnait tort, en le taxant d'imprudence.On allait quelquefois jusqu'à lui faire des réprimandes publiques si sévères, qu'il fallait une patience comme la sienne pour n'en être pas troublé ; et comme il se croyait toujours coupable, il se punissait de toutes les fautes dont on le reprenait, et que sa conscience ne lui reprochait pas.
On ne saurait croire tout ce qu'il eut à souffrir en particulier d'un certain frère portugais, homme brusque, violent et d'une