LIVRE CINQUIÈME
conduite si peu religieuse qu'on fut obligé de le chasser quelque temps après de la Compagnie. Comme c'était malgré lui qu'il allait accompagner le Père dans ses ministères auprès du prochain, i! prenait plaisir à le faire longtemps attendre pour sortir de la maison, il le grondait continuellement en chemin ; et quand il eût été à propos de se hâter, il s'arrêtait exprès ; de sorte que quelque besoin qu'eût un malade d'être promptement secouru, le Père était obligé d'attendre que le caprice du frère fût passé. Dans l'intérieur de la maison, il n'est point d'outrages qu'il ne lui fît : il traitait ses occupations saintes d'imaginations ridicules et sa piété d'hypocrisie. Le saint homme ne lui disait jamais une parole, et il se contentait de le regarder humblement comme un fléau que Dieu lui avait justement envoyé pour le punir de ses péchés.
Ce fut surtout dans les dernières années de sa vie que sa patience eut occasion de paraître. Quelques ennemis des jésuites (car ceux qui travaillent à la gloire de Dieu n'en manquèrent jamais) saisirent l'occasion de l'arrivée d'un visiteur général àCarthagène.pour exciter une violente tempête contre ces religieux; et elle tomba particulièrement sur le P. Gaver. On l'accusa entre autres choses de réitérer le baptême, et en conséquence on lui défendit de baptiser désormais. Il n'ignorait pas ce qu'il avait à dire pour sa justification, n'ayant jamais rebaptisé que dans le cas d'un doute bien fondé, et toujours sous condition: mais il aima mieux souffrir en silence ; et quoi qu'il en coûtât à son cœur d'abandonner ainsi ses pauvres esclaves, il jugea plus à propos d'obéir sans répliquer.
Il eut longtemps à vivre sous un supérieur fort prévenu contre lui, et qui, choqué de ce qui paraissait en lui d'extraordinaire, crut que, pour mieux s'assurer de sa vertu, il fallait ne manquer aucune occasion de l'éprouver ; mais quelque attention qu'on apportât à l'examiner alors, jamais on n'aperçut en lui la plus légère marque d'aigreur ou même d'altération. On alla jusqu'à lui dire, au sujet de quelque question sur laquelle les sentiments étaient partagés, qu'il n'était qu'un ignorant, qu'il n'entendait pas même le latin : mais quelques preuves qu'il eût données de sa capacité en tout genre de doctrine, il ne parla que pour avouer de bonne foi son ignorance. « Il importe peu », disait-il à ceux qui paraissaient surpris de sa tranquillité en une pareille occasion; « de passer pour savant ou pour ignorant ; mais il importe beaucoup d'être humble et obéissant ».
l68 VIE DE SAINT PIERRE CLAVER.
Au temps de la Passion, ayant aperçu dans l'église du collège une femme parée d'une manière mondaine, il s'approcha d'elle et lui représenta qu'un tel ajustement ne convenait, ni au temps, ni à son état, ni à son âge. Il suffisait que ce fût une femme vaine à qui on paraissait reprocher son âge pour la mettre en fureur: elle s'emporta de manière que le frère sacristain étant accouru au bruit qu'elie faisait, et la voyant dans une agitation terrible, ne manqua pas de se ranger de son parti et de blâmer l'indiscrétion du Père. Le recteur du collège arriva un moment après et, soit qu'il ne pût apaiser autrement la fureur de la dame, soit que le silence du P.Claver lui fît juger qu'il avait tort, il le reprit en le traitant d'homme indiscret qui s'abandonnait à l'impétuosité de son zèle. L'humble religieux, sans dire une seule parole pour sa justification, se jeta aussitôt à genoux devant son supérieur, lui baisa les pieds, lui demanda pardon du scandale qu'il venait de donner, et le pria de lui imposer une pénitence proportionnée à la faute qu'il avait commise. La dame resta surprise et si confuse de tout ce qui se passait à son occasion, que, rentrant tout à coup en elle-même, elle prit la résolution de mener une vie plus édifiante et plus chrétienne. Les nègres eux-mêmes se permettaient de le traiter de la manière la plus indigne : ils se plaignaient souvent de ce qu'il les occupait trop, et leur donnait plus d'affaires lui seul que tous les autres ensemble ; mais qu'il ne fallait pas s'en étonner, puisqu'il n'était qu'un capricieux et un fanatique que personne ne pouvait souffrir. Toutes ces insultes avaient des charmes inexprimables pour ce grand serviteur de Dieu, et il les écoutait avec une joie qui éclatait quelquefois sur son visage.
Sa douceur inaltérable.
LA véritable vertu se fait connaître tôt ou tard; et il en est d'elle comme d'une lumière pure qui vient à bout de dissiper les nuages les plus épais, les plus obscures ténèbres. Celle du P. Claver était trop éclatante pour ne pas forcer enfin l'admiration de ceux mêmes qui le persécutaient. Ce n'était pas en lui une patience triste et sévère qui se fait estimer sans pouvoir se faire aimer, qui frappe l'esprit sans gagner le cœur; elle était toujours accompagnée d'une douceur aimable qui entraînait insensiblement tous les cœurs, et