LIVRE CINQUIÈME
Quand quelque personne distinguée voulait l'avoir dans sa maison, il fallait user d'adresse et de détour pour l'y attirer, en lui faisant entendre qu'il y avait quelque nègre ou quelque infirme qui avait besoin de lui : mais, dès qu'il s'apercevait qu'on l'avait trompé, il contrefaisait le simple et l'ignorant, sans vouloir dire une parole. Si on paraissait curieux de l'entendre parler de Dieu : « Voici, répondait-il en se retirant, un Père qui vous dira de meilleures choses que moi» ; il priait alors son compagnon défaire une petite exhortation à toute la famille, tandis que de son côté il allait chercher les pauvres esclaves, pour leur faire le catéchisme.
Lorsqu'on faisait quelque sermon au collège de Carthagène, ce qui en Carême arrivait trois fois par semaine, il se plaçait, enveloppé de son manteau, dans l'escalier qui conduisait de la cour à la tribune, pour être foulé aux pieds de tous les passants ; et là, par de ferventes prières, il attirait les bénédictions du ciel sur les discours du prédicateur.
L'esprit d'orgueil et de mensonge ne put souffrir, d'un côté, tant d'humilité dans ce saint homme, et de l'autre tant d'ardeur dans le peuple à entendre la parole de vérité; et il donna à cette occasion une preuve de sa rage, dont le P. Gaver faillit être la victime. On avait coutume de placer la chaire près de la porte, afin que les femmes, qui étaient au dehors de l'église, pussent entendre aussi facilement que les hommes, qui en occupaient le dedans. Un jour que l'auditoire était plus nombreux qu'à l'ordinaire, on vit en l'air un gros nuage fort obscur, qui faisait un bruit pareil à celui d'un char roulant avec impétuosité sur le pavé. Au milieu du sermon, l'orage crève tout à coup sur le prédicateur, qu'on est obligé de remporter tout trempé et tout effrayé à la sacristie. Dans le premier moment de la frayeur générale, chacun chercha à fuir de son côté; mais comme les uns voulaient sortir de l'église, tandis que les autres voulaient y entrer, le tumulte devint bientôt effroyable ; dans l'impossibilité de sortir, on courut en désordre au pied des autels, pour embrasser les images et réclamer le secours du ciel. D'autre part, ceux qui étaient dans la tribune se précipitent en foule par l'escalier où se trouvait le P. Claver, qui en un moment est renversé par terre, foulé aux pieds, et emporté parle torrent, tout couvert de boue et de sang, jusqu'à la chapelle de la Vierge. Là, étant revenu à lui et le tumulte s'étant apaisé, il sut si bien persuader aux auditeurs que tout ce ravage était
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un effet de la jalousie et de la fureur du démon, que l'empressement à venir entendre la parole de Dieu ne fit qu'augmenter, et que les fruits en furent dans la suite plus abondants que jamais.
Tranquille et patient en toute autre circonstance, il ne perdait quelque chose de sa douceur ordinaire que quand on lui témoignait avoir trop bonne opinion de lui. Ayant un jour donné l'aumône à une pauvre femme qu'il rencontra sur son chemin, en accompagnant son petit présent de quelques avis salutaires pour le bien de son âme, la femme, également charmée de sa charité et de ses discours, se jeta à ses pieds, en s'écriant : « Ah ! saint P. Gaver, ce qu'on dit à Lima est bien vrai, que Dieu avait pardonné à Carthagène, en votre considération. » A ces mots, le saint homme confus, troublé et comme hors de soi : « Allez, lui répondit-il avec émotion, vous ne savez ce que vous dites, et si jamais j'apprends que vous débitez de pareilles visions, je vous ferai chasser de la ville. Demandez pardon à Dieu de votre imprudence.» De tout le reste du jour, il n'osa pas lever les yeux ; et il courut promptement à l'hôpital, pour expier par de nouvelles humiliations des éloges dont sa modestie lui faisait un crime.
Cette conduite n'a rien qui doive surprendre dans un homme qui se regardait de bonne foi comme le plys indigne des pécheurs. On est quelquefois étonné que les saints puissent, sans pécher contre la vérité, penser d'eux-mêmes d'une façon aussi désavantageuse ; mais il n'y a rien en cela que de très simple et de très naturel. Comme ils sont uniquement attentifs à la grandeur et à la pureté infinies de Dieu, dès qu'ils rabattent les yeux sur eux-mêmes, ils n'y trouvent qu'impureté et que misère. C'est ce que le P. Claver a si bien exprimé dans un écrit qui nous est resté de lui. « L'âme vé- « ritablement humble, dit-il, s'élève de toutes ses forces à « Dieu, d'où elle aperçoit sa sainteté, et son amour infini « pour les hommes : rentrant ensuite en elle-même, elle voit « la distance infinie de lui à elle; et à la faveur de la divine « lumière qui l'éclairé, elle découvre ses propres taches : « comme à la clarté des rayons du soleil, qui passent par une « fenêtre, on aperçoit les atomes qui volent dans l'air. » C'est encore cette connaissance réfléchie de Dieu et de lui-même, qui lui inspirait la sainte frayeur dont il était saisi devant la majesté divine; comme s'il eût été le plus endurci de tous les pécheurs, il se rappelait sans cesse la pensée de la mort du