‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 87 sur 108 · LIVRE CINQUIÈME. I · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME. I

jugement et de l'enfer. « Prends garde, se disait-il alors à lui-même, d'abuser plus longtemps des grâces de ton Dieu, et d'être parmi tes frères comme un Judas parmi les apôtres. Considère bien que ceux qui sont entrés avec toi en religion courent à grands pas dans la route de la perfection, tandis que tu restes toujours ingrat, toujours pécheur. »

Pénétré de ces sentiments, il avait coutume de dire qu'il n'était qu'un misérable ver de terre ; et que si on le connaissait bien, on le fuirait avec horreur, comme on fuit un cadavre pourri. Aussi ne croyait-il jamais en faire assez pour expier ses iniquités. Un jour qu'il se déchirait par une rude et sanglante discipline, le supérieur qui passait près de sa chambre, y entra pour lui dire de modérer ses austérités ; et l'ayant encore trouvé avec une couronne d'épines sur la tête, et un frein à la bouche, il le reprit de son indiscrétion et de ses excès. « Ah ! mon Père, lui répondit le P. Gaver en soupirant, c'est que j'ai contracté tant de dettes, qu'il ne m'est pas possible de les acquitter.» Tout ce qu'il voyait lui servait à se confondre lui-même, et à s'abîmer dans son néant. A la vue du ciel et des étoiles : « Hé quoi ! s'écriait-il, tant et de si nobles créatures font la volonté de Dieu, sans résistance, et un ver de terre comme moi y résiste sans cesse. » S'il jetait les yeux sur une campagne émaillée de fleurs: «Ah! ingrat, se disait-il, après tant d'influences célestes, tu ne produis encore que des épines. » Si c'était une mare d'eau sale et bourbeuse : « Ainsi, ajoutait-il. l'eau pure de la grâce s'est-elle corrompue dans mon cœur impur. » Voyait-il mettre un morceau de fer au feu. « C'est ainsi, reprenait-il encore, qu'il faudrait me purifier dans le feu, pour éviter celui de l'enfer : si vous ne me traitez ainsi, ô mon Dieu ! jamais vous n'amollirez la dureté de mon âme. » Le priait-on de recommander une affaire à Dieu ? «Bon moyen de la perdre)), répondait-il. Quand il assistait les criminels condamnés à mort, il les embrassait, en leur disant avec tendresse : « Hélas ! mon frère, que ne suis-je comme vous, et à vos pieds. Emmenez-moi avec vous, et ne me laissez pas plus longtemps dans ce misérable monde. )) Il faudrait entrer dans tout le détail de sa vie, pour bien connaître tous les traits singuliers de son humilité. Quelque raison qu'il eût de faire une chose, il approuvait toujours ceux qui y trouvaient à redire. Non content d'avoir gardé le silence devant le sacristain qui avait pris parti contre lui, en faveur de

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cette femme mondaine, dont on a déjà parlé, le lendemain il descendit à la sacristie, tira le frère à l'écart, se jeta à ses pieds, et les baisa, comme pour obtenir le pardon de sa faute.

Mais son adresse à cacher ses vertus, et surtout son humilité, n'était pas moins étonnante que son humilité même. Comme il choisissait la nuit pour ses mortifications et ses oraisons extraordinaires, il arrivait quelquefois que le recteur du collège, qui se confessait à lui, venait l'interrompre en ces moments où il croyait être seul, et le trouvait occupé à ses exercices de pénitence ou abîmé dans quelque ravissement. L'humble serviteur de Dieu, confus de se voir surpris dans cet état, ne put une fois s'empêcher de s'en plaindre au supérieur etdele prier.ou de prendreun autre temps,ou de se choisir un autre confesseur. A tout ce qu'on lui voyait faire d'extraordinaire, il savait donner une explication propre à le dégrader dans l'opinion commune. Si on le louait de son zèle et de son activité pour la gloire de Dieu et le salut des âmes : « C'est ce que je devrais avoir, disait-il bonnement, mais il n'y a là que de l'amour-propre : c'est en moi l'effet d'un tempérament ardent et impétueux qui, sans ces occupations, se trouverait bien embarrassé et deviendrait insupportable aux autres et à moi-même. » Si on paraissait étonné qu'il mît son plaisir à converser avec les nègres et le plus bas peuple : à l'entendre, c'était un orgueil secret qui le faisait agir, parce que les pauvres et les idiots étaient moins en état que les autres de découvrir ses défauts. Si on lui parlait de cette mortification prodigieuse qui le portait à panser et à baiser même les plaies les plus dégoûtantes : il tournait la chose en badinant : « Si pour être un saint, disait-il alors, il ne s'agit que de n'avoir point de goût et d'être muni d'un fort estomac, il faut avouer que je puis l'être. » C'est encore par le même principe qu'il attribuait toutes les merveilles qu'on lui voyait opérer, à une relique, à une médaille, au bois salutaire de la croix, aux prières ferventes des assistants, ou même à quelques petits remèdes qu'il donnait de temps en temps et qui, par euxmêmes, n'avaient aucune vertu particulière.

On ne peut mieux terminer cet article que par une maxime qu'on trouva dans ses écrits, et où il avait tracé son portrait. « L'homme qui est vraiment humble, désire le mépris ; mais « sans chercher à paraître humble, il cherche à paraître digne « d'être humilié. Il s'assujettit à tous, il obéit à tous et il ne

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