‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 88 sur 108 · LIVRE CINQUIÈME. l8l · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME. l8l

« reprend personne. Il souhaite que tous le méprisent et le « maltraitent, et que ceux qui le font souffrir soient persuadés « qu'il le souffre, non parce qu'il est humble, mais parce qu'il « est en effet très méprisable. Ainsi quand on nous traite avec « mépris, nous devons souhaiter qu'on pense que nous sommes « extrêmement confus et affligés de nous voir maltraités ; « tandis qu'au fond du cœur nous en sommes très charmés, « par le principe de la sainte haine que nous devons avoir « pour nous-mêmes. »

L'idée et l'estime qu'on a de sa sainteté à Carthagène.

TELLES sont les vertus héroïques dont le P. Claver donna l'exemple à Carthagène, sans jamais se démentir, pendant près de quarante années. C'est par là que, malgré les contradictions, les persécutions même auxquelles les serviteurs de Dieu sont toujours exposés, il obtint les succès prodigieux qui lui acquirent le titre d'apôtre des Indes occidentales, et que d'une ville toute corrompue, il fit une ville sainte, où l'on vit pendant quelque temps fleurir la piété des premiers chrétiens. C'est par là qu'il opéra tant de conversions et de choses merveilleuses, que toute cette contrée retentissait de ses éloges. L'idée et l'estime qu'on avait conçue de sa sainteté devint si grande et si universelle que tous les ordres, tous les états et tous les âges s'empressaient de lui donner des marques de leur vénération, de leur confiance et de leur tendresse. Les évêques et les grands vicaires de Carthagène, en lui accordant tous les pouvoirs nécessaires à ses fonctions apostoliques, se faisaient un plaisir de lui confier le soin de leur troupeau; et plusieurs autres prélats, qui de temps en temps abordaient en cette ville, ne manquaient pas de venir lui recommander les âmes dont la Providence les avait chargés. Les généraux d'armée, les commandants des flottes et toutes les personnes les plus distinguées venaient le voir à leur arrivée, n'entreprenaient rien d'important pendant leur séjour sans lui avoir demandé le secours de ses prières, et allaient prendre congé de lui à leur départ, pour obtenir l'heureux succès de leur voyage.

Le marquis de Mancera étant revenu de sa vice-royauté du Pérou pour retourner en Espagne, ne voulut point partir sans voir le P. Claver, et, en lui baisant la main, il le pria de

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lui donner en souvenir quelque chose qui eût été à son usage. L'humble religieux répondit qu'il n'avait rien qui pût lui être utile : mais le recteur ayant demandé à un frère qui était présent s'il n'avait rien qui eût appartenu au P. Claver, et le frère ayant répondu qu'il avait une croix de bois ornée de quelques reliques, il la fit donner au marquis : celui-ci l'ayant prise avec beaucoup de marques de reconnaissance, l'adora, la mit sur sa tête et protesta qu'il en faisait infiniment plus de cas que de la toison d'or dont il était décoré. « Monseigneur, lui dit alors le saint homme, je vous cède là toute ma consolation et ma médecine. » C'était en effet la même croix, qui lui avait servi à opérer tant de prodiges, tant de guérisons et même à ressusciter un nègre.

Les gouverneurs de la ville, de concert avec la noblesse, venaient souvent lui recommander le salut de Carthagène et de ses citoyens. Les ecclésiastiques et les prêtres se faisaient un devoir de le consulter sur les cas de conscience les plus épineux, et ils écoutaient ses décisions comme des oracles. Les religieux s'adressaient à lui, comme au modèle le plus accompli de la vertu, de la perfection propre de leur état. Les négociants ne pouvaient se résoudre à s'embarquer sans avoir reçu sa bénédiction ; et leur premier soin, à leur retour, était de s'informer de ses nouvelles. En un mot, les personnes de toute condition et de tout rang avaient une si haute idée de son crédit auprès de Dieu et de ses lumières, qu'il était rare de les voir former quelque entreprise considérable sans être venus lui demander le secours de ses prières et de ses conseils. Dieu se servait même de la bouche innocente des plus petits enfants, pour rendre un témoignage éclatant à la vertu de son serviteur. Quand, au sortir de leurs écoles, ils le rencontraient dans la rue, ils venaient en foule se jeter à genoux devant lui, et chacun d'eux s'écriait, en lui baisant la main : « Saint Père Claver, recommandez-moi à Dieu. » Le bruit s'était répandu dans les Indes, et surtout à Lima, qu'une personne très vertueuse avait appris, par révélation, que Dieu aurait abîmé Carthagène, sans les prières et les mérites de son apôtre : de manière que, pendant plusieurs années, on entendit les enfants chanter dans les rues : « Pour un Claver, Dieu a conservé Carthagène. »

Les témoins domestiques sont les moins suspects en ce genre, parce qu'ils sont ordinairement les plus difficiles à contenter. Comme ils voient les choses de plus près, que nul

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