‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 89 sur 108 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

défaut n'échappe à leurs yeux, qu'ils prétendent bien avoir acquis les vertus que leur état exige d'eux, et qu'ils se familiarisent, pour ainsi dire, avec les saints, ils cessent enfin d'admirer ce qu'ils ont coutume de voir. Mais tout ce qu'on aperçut dans le P. Claver, tout le temps qu'il demeura au collège de Carthagène, ne servit qu'à confirmer, qu'à augmenter même la haute opinion qu'on avait de sa sainteté. Si, pour éprouver la patience de son serviteur, Dieu permit quelquefois qu'il fût en butte à la censure et aux contradictions de ses propres frères, il n'y en eut pas un seul qui ne se repentît bientôt des petites persécutions qu'ils lui avaient fait essuyer ; et tandis même qu'à l'extérieur ils paraissaient oublier les égards qu'il méritait, les sentiments respectueux de leur cœur démentaient les paroles indiscrètes de leur bouche. Les supérieurs, de concert avec les inférieurs, ne pouvaient se taire sur les merveilles de sa sainteté ; et les éloges qu'ils ne se lassaient point d'en faire, aussi bien que l'attention qu'ils avaient à se recommander à ses prières, faisaient souffrir infiniment son humilité.

Ils donnèrent une preuve bien convaincante de leurs sentiments à cet égard, dans une grande maladie que le Père eut à Carthagène vingt ans avant sa mort : comme on avait été obligé de le saigner, ils firent recueillir son sang avec beaucoup de soin, et chacun des Pères de la maison voulut en recevoir quelques gouttes sur des linges propres, qu'ils gardèrent toujours depuis avec respect. Tout le monde s'empressait d'avoir de ses reliques, même pendant sa vie; on demandait à ceux qui le rasaient une partie de sa barbe et de ses cheveux : les maîtres des esclaves nègres ramassaient précieusement les billets où il attestait qu'ils s'étaient confessés, pour en retenir la signature ; et on se servait ensuite de tout cela, pour opérer des guérisons miraculeuses.

A tant de témoignages si honorables à la mémoire de cet apôtre j'ajouterai celui de D. Pèdre de Zapata, qui avait été deux fois gouverneur de toute la province de Carthagène. Dans les informations juridiques qu'il fit lui-même commencer peu après la mort du Père, il atteste : « Que la réputation de la sainteté du P. Claver était si grande et si universellement répandue, qu'on le regardait comme la colonne et le soutien de l'État ; que tout le monde le comblait d'éloges ; que dans une ville où les jésuites avaient beaucoup d'ennemis,

jamais il n'avait entendu personne dire du mal de lui ; que, du reste, il lui était impossible de se rappeler toutes les vertus et les actions héroïques dont il avait été le témoin, aussi bien que tous les miracles opérés par son intercession ; mais que tout ce qu'il avait vu ou entendu de lui, égalait tout ce qu'on rapporte des saints reconnus et honorés comme tels dans l'Église catholique. »

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L y avait déjà trente-six ans que le P. Gaver édifiait Carthagène par ses exemples et par ses vertus, qu'il la sanctifiait par son zèle et par ses travaux, et que, sans presque sortir de son enceinte, il était regardé comme l'apôtre de toutes les Indes occidentales ; épuisé de fatigues, consumé d'austérités, ©f^q^ppCT3a il était sur le point d'aller recevoir la récompense destinée à tant de mérites ; mais Dieu voulut encore purifier cette victime, pour la couronner bientôt avec plus de gloire. Il contracta, dans les exercices même de la plus héroïque charité, une maladie dangereuse qui fut suivie d'une infirmité habituelle de quatre années, pendant lesquelles il n'eut plus d'autre emploi, jusqu'à la mort, que celui de prier et de souffrir.

Il va secourir les pestiférés le long des côtes de la province, revient malade à Carthagène, et guérit contre toute espérance.

ON apprit à Carthagène que la peste, après avoir désolé la Havane, Porto-Rico et Vera-Cruz, s'était répandue sur les côtes de la terre ferme, où elle faisait de grands ravages. Animé d'un zèle plus vif que jamais, et d'un courage au-dessus de ses forces, après s'être déjà épuisé de travail à Carthagène pour disposer les habitants de la ville au jubilé de l'année 1650, le P. Claver voulut parcourir les habitations répandues le long des côtes pour y disposer les cœurs à profiter de la même grâce. Les fruits de la mission furent aussi abondants qu'il pouvait le désirer : mais comme la peste continuait toujours, il redoubla ses prières, ses mortifications, ses jeûnes, ses disciplines pour fléchir par sa pénitence la colère du ciel ; et il le fit avec si peu de ménagements, qu'enfin il y succomba. Son supérieur, informé de l'état où il se trouvait, lui envoya ordre de revenir ; il obéit sans répliquer. Il parut

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a Carthagène, si décharné et si abattu qu'on ne pouvait le considérer sans être touché de compassion.

Il régnait alors en cette ville une singulière maladie contagieuse qui enlevait tous les jours un grand nombre de per-, sonnes : plusieurs jésuites en moururent, et le P. Claver, qui était déjà malade, en fut attaqué des premiers. S'il ressentit alors quelque chagrin, cène fut pas de souffrir, c'était pour lui un vrai sujet de joie, mais de se trouver par là hors d'état d'aller assister les malades, dont la multitude augmentait de jour en jour. Bientôt il fut réduit à une telle extrémité, qu'on jugea à propos de lui donner le saint viatique : il voulait se prosterner en terre pour le recevoir avec plus de respect ; mais on arrêta les mouvements de sa ferveur, dans la crainte de le voir expirer de faiblesse. On peut aisément s'imaginer quels furent les sentiments de sa piété à la vue de son Sauveur, qu'il avait jusqu'alors uniquement aimé sur la terre, et auquel il espérait de se réunir bientôt dans le ciel. « Ce sont, disait-il alors en versant beaucoup de larmes, ce sont mes péchés qui ont attiré la peste dont cette ville est affligée, et Dieu ne veut plus se servir de moi, parce que j'ai toujours été le plus indigne de ses ministres. » Ces paroles sorties de la bouche d'un homme si saint et si humble, tirèrent des larmes des yeux de tous les assistants. On n'attendait plus que le moment où il expirerait ; mais le Seigneur, pour la consolation de Carthagène, voulut lui conserver encore quelque temps son ange tutélaire. Il revint peu à peu contre toute espérance, et au grand étonnement de tous ceux qui voyaient un vieillard infirme et consumé d'austérités, résister à la violence d'une contagion qui emportait les plus jeunes et les plus robustes. Tant qu'il fut obligé de garder le lit, son esprit fut toujours élevé à Dieu. Le F. Gonzalez, qui allait souvent le visiter, le trouvait sans cesse en oraison ; et quand il lui recommandait de prier pour les malades de Carthagène. « Très volontiers», réppndait-il ; ou bien : « C'est ce que je faisais actuellement.» Aussi plusieurs personnes attribuèrent-elles leur guérison aux prières de ce saint homme.

Quoiqu'il fut hors de danger, jamais il ne revint bien de sa maladie, ni ne put rétablir ses forces. Il lui resta dans tous les membres un tremblement violent et continuel, qui lui ôta le libre usage des pieds et des mains. Il se vit ainsi privé de sa plus douce consolation, ne pouvant dire la messe ; il fallait même lui porter à la bouche le peu de nourriture qu'il pre-

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