‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 90 sur 108 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

nait ; mais ce qu'il y a de plus prodigieux, c'est que ses mains cessaient de trembler et semblaient reprendre une • nouvelle force, quand il voulait se donner la discipline à ses temps ordinaires. On eût dit que la faiblesse de son corps avait donné une nouvelle vigueur à son esprit. Comme il ne pouvait plus ni marcher, ni se lever tout seul, il était obligé de se faire habiller par un nègre à qui il recommandait de lui attacher tous ses cilices ; et en cet état, aidé de ce nègre ou s'appuyant sur un bâton, il se traînait jusqu'à l'église : quand il ne le pouvait pas, il s'y faisait porter pour y entendre la messe et pour y communier avec une ferveur qui ne se ressentait en rien de ses infirmités. Il se confessait chaque jour avec de grandes marques de douleur. Mais tant qu'il put faire un pas, jamais il ne souffrit que son confesseur vînt dans sa chambre ; il se mettait même toujours par humilité à la table des laïques, pour communier ; prenant alors, pour cette action, la pauvre étole qui lui avait si longtemps servi dans ses missions.

Ses occupations pendant les quatre dernières années

de sa vie.

MALGRE la triste situation où il se trouvait, le zèle dont il était dévoré ne lui permettait pas d'être tout à fait inutile au prochain. Après avoir satisfait à sa dévotion particulière par la réception des sacrements, au lieu de retourner à sa chambre, il confessait encore à l'église jusqu'à ce que les forces lui manquassent totalement ; et alors il conjurait le sacristain de l'appeler quand il trouverait quelqu'un qui eût besoin de confesseur, ou du moins de le lui envoyer dans sa chambre ; et dès qu'il s'agissait d'aller au secours de quelque pauvre esclave, ou d'un malade abandonné, il trouvait dans son courage assez de forces pour se faire porter dans les hôpitaux, ou dans les cabanes des nègres. Un vaisseau chargé d'esclaves de la nation des Ararais, qui est la plus féroce de toutes, étant arrivé à Carthagène, il se trouva qu'aucun d'eux n'avait reçu le baptême, parce qu'il n'y avait point de chrétiens dans leur pays, et que d'ailleurs l'aumônier du navire était mort dans le trajet. A cette nouvelle, le saint missionnaire parut oublier pour un temps toutes ses infirmités ; mais l'embarras était de trouver des

interprètes, parce que, depuis plus de trente ans, il n'était point venu de nègres de cette nation. Après avoir instamment recommandé cette affaire à Dieu, il trouva heureusement ce qu'il cherchait, et se fit aussitôt transporter à leurs logements. A peine ces pauvres gens l'eurent-ils aperçu, que par une secrète impression d'amour et de respect, comme s'ils eussent été inspirés du ciel, ils coururent tous se jeter à ses pieds : le saint homme, de son côté, leur fit mille caresses ; et, comme depuis longtemps il désirait la conversion de cette espèce de nègres, il en prit des soins extraordinaires. Avant que de les quitter, il voulut baptiser lui-même tous les enfants ; et pour l'instruction des adultes, il laissa un catéchisme qu'il avait eu soin de faire traduire en leur langue. Ces derniers enfants qu'il venait de donner à l'Église et qu'il regardait comme le fruit de sa vieillesse, semblèrent le ranimer encore pour quelque temps.

Il va dire le dernier adieu aux lépreux et prédit à une dame le retour de la peste.

COMME son cœur était toujours à l'hôpital de Saint- Lazare,ilvoulutprofiterdeces moments pour aller prendre congé de ses chers lépreux, avant que de mourir, et les animer pour la dernière fois à la patience : il lui arriva, à ce sujet, une petite aventure bien propre à faire sentir la protection de Dieu sur son serviteur. Ne pouvant se soutenir sur ses pieds, il envoya chercher une vieille bête qui appartenait à l'hôpital, et qui depuis longtemps était la monture ordinaire du pauvre qu'on avait chargé d'aller recueillir les aumônes par toute la ville. Le cheval et tout l'équipage étaient propres à exciter la risée de la populace : il fallut même que le Père, qui ne pouvait plus s'aider lui-même, se fît attacher par un nègre sur cet animal, et dans cet état il traversa toute la ville. Quand il fut hors de la porte et à l'entrée du pont, le démon irrité de la charité d'un homme qu'il regardait comme son plus grand ennemi (du moins la chose ne parut pas naturelle à ceux qui en furent les témoins), rendit tout à coup le cheval si furieux, qu'il s'écarta du droit chemin en bondissant, sans que personne pût l'arrêter dans sa course. Au même instant il s'éleva un vent impétueux, qui ayant saisi le manteau du Père par derrière, le lui laissa suspendu au cou, de

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