LIVRE SIXIÈME. I
manière à l'entraîner par terre. Tous les Espagnols et les nègres accoururent avec des bâtons pour arrêter le fougueux animal, tandis que D. Pèdre d'Estrada, qui de sa fenêtre voyait le danger du saint homme, donnait ordre aux gens d'aller le secourir : mais tous leurs efforts étant inutiles, ils en furent réduits à implorer pour lui, à grands cris, le secours du ciel. On le croyait perdu, lorsqu'enfin le cheval s'étant arrêté de lui-même, on joignit le Père, et on le trouva aussi tranquille que s'il s'était agi de tout autre que lui. On regarda comme un vrai miracle qu'un homme aussi âgé et aussi infirme, privé de l'usage de ses membres, eût pu résister ainsi, sans aucun accident, à une fougue capable de renverser l'homme le plus robuste. Alors un nègre ayant pris l'animal par la bride, conduisit le Père à son hôpital favori, où il dit le dernier adieu à ses pauvres, qui, n'espérant plus de le revoir, fondaient en larmes, comme s'ils perdaient leur protecteur, leur ami et leur père.
C'était dans ces sorties extraordinaires, qu'il allait confesser Dona Isabelle d'Urbina, qui lui avait toujours fourni de grosses aumônes pour les pauvres. S'entrctenant un jour avec elle, il lui dit que la peste, dont Carthagène venait d'être affligée, avait été salutaire à un grand nombre d'âmes et que, l'année suivante, elle reviendrait pour le profit de beaucoup d'autres, qui, la première fois, ne s'étaient pas trouvées bien préparées à la mort. « Hé quoi ! mon Père, » lui repartit la dame tout effrayée, «quoi ! encore la peste à Carthagène ? — Vous m'en direz des nouvelles au mois d'octobre », répliqua le saint homme. Cette terrible maladie qui ne manqua pas de revenir au temps marqué, ne permit plus à la dame de révoquer en doute aucune des prédictions de son directeur.
L'abandon où il se trouve dans son infirmité, et ce qu'il a à souffrir de la part d'un esclave.
A MESURE que ses infirmités augmentaient, et que la nature s'affaiblissait, la grâce donnait de nouvelles forces à sa vertu, et il eut alors, plus que jamais, besoin de toute sa patience. Comme la peste avait réduit les jésuites à un très petit nombre, et que chacun d'eux se trouvait chargé de plusieurs emplois, ils ne pouvaient lui donner par eux-mêmes tous les secours qu'ils auraient souhaité. Ce qu'il y a même de
plus surprenant, c'est que ce grand homme, qui avait été si longtemps l'admiration, l'amour et l'oracle de Carthagène, se vit aussi tout à coup, par une permission particulière de Dieu, et par l'effet de l'inconstance naturelle aux hommes, oublié, abandonné de toutes les personnes du dehors; Isabelle et Hiéronime d'Urbina furent presque les seules qui pensassent à lui. Il se trouva donc livré à la discrétion de quelques nègres grossiers. Celui qui était spécialement chargé de lui, était un jeune garçon aussi brusque et aussi maladroit, que s'il n'eût fait que d'arriver du milieu des sauvages. Il ne lui apportait sa nourriture, qui était celle de la communauté, que quand elle était froide, et souvent même après en avoir pris ce qui lui paraissait le meilleur. Il la lui présentait avec des mains capables de dégoûter tout autre qu'un homme habitué à manger avec les lépreux et de baiser leurs plaies ; il le laissait même quelquefois des jours entiers sans lui donner ni à boire ni à manger. A peine balayait-il sa chambre une fois en un mois; et son infection naturelle, jointe aux restes de nourriture qu'il y laissait pourrir et à l'incommodité des moustiques et des moucherons dont elle était remplie, rendait cette demeure en quelque sorte inhabitable. Cependant, quoi que le saint homme eût à souffrir, jamais on ne l'entendit se plaindre des mauvais traitements de son nègre : il se plaignit seulement quelquefois de ce que, pour être plus à sa liberté, il ne voulait pas l'aider à se lever et à s'habiller pour aller entendre la messe ou visiter le Saint-Sacrement. Comme sa piété le portait à se rendre à l'église le plus souvent qu'il lui était possible, il voulait alors se lever lui-même; mais il tombait souvent de faiblesse, et quelquefois même si rudement qu'il se fit une plaie considérable à la tête. Sa chambre étant au-dessus de la sacristie, Je frère accourait de temps en temps au bruit de sa chute, et le trouvant fort embarrassé à s'habiller, il s'offrait volontiers à lui rendre ce léger service ; mais le Père s'apercevant qu'il le traitait avec trop d'égards et de circonspection, faisait aussitôt appeler son nègre, qui ne manquait pas de lui fournir bientôt l'occasion de patience qu'il cherchait. Ce misérable lui faisait en effet souffrir une espèce de martyre : en l'habillant, il le secouait, le faisait heurter rudement contre le mur ou les meubles de la chambre, et le traitait avec une dureté qui tenait de la barbarie. Cependant quoi qu'il eût à souffrir, et des manières de cet esclave, et de ses propres infirmités, jamais il ne poussa une seule