‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 93 sur 108 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

tendresse. Quelques personnes fort attachées au collège, et entre autres D. Antoine de Bétancour, gouverneur de la Jamaïque, entrèrent en ce moment dans la sacristie ; et ils furent tous si étonnés des transports de joie du P. Claver, qu'il en prit lui-même occasion d'engager le F. Gonzalez à lire une partie de la vie de son maître, surtout les choses dont il avait été lui-même témoin, et dont il ne manquait pas de confirmer la vérité à mesure qu'elles se présentaient.

Une faut pas être étonné de ces empressements du P. Claver, vu la haute idée qu'il avait conçue de la sainteté de ce grand serviteur de Dieu, et les sentiments de vénération dont il avait été pénétré pour lui dès la première fois qu'il le vit. On a déjà dit qu'il avait conservé précieusement tous les écrits qu'il tenait de lui ; qu'avec la permission de ses supérieurs il en légua, avant que de mourir, une partie à un saint religieux qu'il chérissait beaucoup, et qui l'avait accompagné durant vingt-deux ans dans ses différents ministères auprès des nègres ; et qu'il envoya l'autre au noviciat de Thonga, pour former les novices à la véritable perfection.

Un des plus riches ornements de sa chambre fut l'image du F. Alphonse, qu'il avait placée dans un petit cadre de bois au chevet de son lit; il la présentait à tous ceux qui allaient le voir, et n'omettait rien pour exciter leur dévotion et leur confiance pour ce saint Frère : elle l'accompagna toujours dans ses missions; et lorsque, quelques jours avant sa mort, tous ses petits meubles furent enlevés par la piété de ceux qui voulaient avoir quelqu'une de ses reliques, elle seule demeura toujours avec lui, comme si le F. Alphonse n'eût pas voulu abandonner à la mort un homme qui l'avait si tendrement aimé pendant sa vie.

Les forces du saint diminuent, il annonce sa mort prochaine.

SE trouvant réduit à ne pouvoir plus prendre que très peu de sommeil, il passait presque toute la nuit en prières, et s'entretenait avec Notre-Seigneur, d'une manière si douce et si tendre, qu'il semblait goûter par avance les délices du ciel. Il était bien aise de conserver alors de la lumière dans sa chambre, pour fixer de temps en temps les yeux sur le crucifix et sur les autres objets de sa dévotion ; mais les chandelles étant si petites qu'une seule ne suffisait pas pour toute la

nuit, dès qu'elle était prête à finir, il avait soin d'avertir le nègre qui couchait dans sa chambre d'en allumer une autre. Comme ce garçon était souvent négligent à se lever, il arrivait que la lumière manquait tout à fait, et qu'il était obligé de sortir pour en aller chercher. Le nègre trouvant à son retour une autre chandelle tout allumée, et lui demandant avec étonnement d'où cela venait? «Dormez, mon fils, lui répondait le saint homme, et que cela ne vous embarrasse pas. »Ce qui est certain, c'est que, quand le Père mettait lui-même la chandelle dans le chandelier ou qu'il la donnait de sa propre main au nègre, quelque petite qu'elle fût, elle durait toujours jusqu'au jour.

Cependant le saint missionnaire s'affaiblissait de jour en jour et ne parlait plus que de sa mort prochaine. Vers le milieu de l'année 1654, il l'assura positivement à plusieurs personnes; mais celui avec qui il s'entretint le plus familièrement, fut le F. Nicolas Gonzalez, à qui il déclara nettement qu'il mourrait un jour de fête de la sainte Vierge. Ce fut dans cet intervalle que les galions arrivèrent à Carthagène, sous les ordres du marquis de Montalègre.

Le P. Claver ayant appris que le P. Diego de Farigna venait d'arriver avec les galions pour lui succéder dans son ministère, et qu'il était chargé par le roi de baptiser les nègres : « Ah ! s'écria-t-il, pénétré de joie, levant les yeux au ciel, et frappant la terre de son bâton, baptiser les nègres! bonne nouvelle. » Aussitôt il se lève, se traîne jusqu'àla chambre du P. Farigna, se prosterne devant lui et lui baise les pieds avec beaucoup de respect, en le félicitant du glorieux emploi auquel il était destiné. Celui-ci surpris et confus de l'honneur que lui rendait le saint vieillard, le fut encore bien davantage, quand il sut que c'était le P. Claver, si fameux à Carthagène par la grandeur de ses travaux et l'éclat de ses vertus : il se jeta à son tour aux pieds du serviteur de Dieu, en lui protestant qu'il le regarderait toujours comme son maître.

La joie du P. Claver fut un peu troublée par l'ordre que le roi avait donné d'abattre la partie du collège qui donnait sur les murs de la ville. Il ne pouvait voir sans douleur la nécessité où plusieurs de ses frères, actuellement malades, seraient de déloger bientôt, aux risques de manquer des secours dont ils avaient besoin en cet état; il pria Notre-Seigneur de lui épargner ce chagrin, et de l'enlever auparavant de ce monde. Dieu l'exauça, il lui révéla le temps précis de

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