‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 94 sur 108 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

sa mort; et ce fut alors qu'il en avertit Dona Isabelle d'Urbina.

Ayant été la voir peu de jours avant sa mort, il lui conseilla de prendre désormais pour confesseur le P. de Farigna, arrivé depuis peu à Carthagène ; et la dame lui ayant répondu que tant qu'elle aurait le bonheur de l'avoir, elle n'en voulait point d'autre, le Père lui dit alors positivement qu'il ne pourrait plus revenir chez elle, parce qu'il devait mourir bientôt. Comme il la vit extrêmement affligée de ces paroles, il lui promit de ne la pas oublier devant Dieu. Le discours du saint directeur fît une si vive impression sur l'esprit d'Isabelle, que le P. de Farigna étant alors tombé si dangereusement malade qu'on désespérait de sa guérison, elle assura hardiment qu'il ne mourrait pas, parce que le P. Claver le lui avait donné pour confesseur. L'événement vérifia sa prédiction.

Sur le bruit qui se répandit de la mort prochaine de ce grand serviteur de Dieu, et sur la réputation de sa sainteté, le marquis de Montalègre vint le visiter, avant que de ■ retourner en Espagne. Après l'avoir salué respectueusement, il le pria de recommander à Dieu le succès de son voyage et l'heureux retour de la flotte espagnole, qui ne pouvait manquer de rencontrer dans sa route un grand nombre de vaisseaux ennemis. Le saint homme le rassura, en lui disant que, malgré tous les périls qu'il aurait à essuyer avant que de gagner l'Espagne, il y arriverait sans aucun fâcheux accident avec toute sa flotte. Le marquis lui ayant alors demandé quelque chose qui lui eût appartenu, le Père lui répondit d'abord qu'un pauvre tel qu'il était n'avait rien à donner, et surtout à un seigneur comme lui : mais s'étant ensuite rappelé que le marquis avait épousé la nièce de saint François de Borgia, il tira de son chapelet cette précieuse médaille de saint Ignace dont il s'était servi pour opérer une infinité de guérisons, et la lui présenta humblement. D. Pèdre de Zapata, gouverneur de la ville, qui était présent à cette entrevue, lui ayant aussi demandé quelque part dans ses prières, le Père le conjura à son tour d'avoir pitié du collège et de lui être plus favorable que son prédécesseur, qui avait sollicité les ordres pour la démolition de la maison.

Délivré de ces visites qui gênaient extrêmement sa modestie, il en reçut une autre qui fut bien plus du goût de sa piété. Ce fut celle d'un religieux de Saint-François, grand homme de bien et son fils spirituel. Ces deux saints person-

nages s'entretinrent longtemps des choses de Dieu, avec de grandes effusions de cœur ; et, sur la fin de l'entretien, le religieux ayant témoigné au Père son chagrin, au sujet de la démolition du collège : «Je ne la verrai pas, lui dit Claver. — Et comment cela peut-il être, reprit le franciscain, puisqu'on dit que l'on commence à démolir demain ? — C'est, ajouta le Père, que j'ai prié Notre-Seigneur de m'appeler à lui auparavant, et qu'il a eu la bonté de me le promettre. — Depuis ce moment, il s'efforça d'oublier absolument toutes les choses de ce monde, pour ne plus s'occuper que de l'éternité. Son humilité lui suggéra de faire déchirer la signature qu'il avait mise au bas d'un grand nombre de billets, préparés dans une cassette pour être distribués aux nègres à mesure qu'il les confessait. Il chargea le F. Manuel Lopez de cette commission ; mais, comme celui-ci se disposait à l'exécuter, il se sentit tout à coup arrêté par un mouvement intérieur, et il sortit aussitôt pour aller consulter un Père de la maison, qui lui dit de prendre les signatures entières, sans les déchirer, et de les lui apporter. Le bon frère jugeant par là que celui à qui il s'était adressé voulait conserver ces papiers comme des reliques, rentra sur-le-champ pour tâcher d'en avoir du moins une partie pour lui-même. Le P. Claver, qui de son lit s'aperçut de son dessein, prit le parti de charger quelque autre d'une commission qui lui tenait fort au cœur ; mais Lopez ne voulut point se dessaisir de son trésor ; et il en fit part à un grand nombre de personnes, qui le reçurent avec respect.

Peu de jours après, s'entretenant à cœur ouvert de sa mort prochaine avec le F. Nicolas Gonzalez, il le pria de le faire enterrer au pied de son confessionnal, près de la porte de l'église : « Non, non, lui dit le frère, mais ce sera dans la chapelle du Christ » ; après quoi il le conjura de recommander la ville de Carthagène à Dieu, quand il serait avec lui, et de conserver toujours quelque tendresse pour une terre qu'il avait arrosée de ses sueurs, où il avait gagné tant d'âmes et acquis tant de mérites. « Hélas ! répondit le saint homme, en soupirant, j'ai tout perdu par mes impatiences dans mes infirmités. » Malgré la sainte frayeur que lui inspirait son humilité, il ne cessait point cependant de parler, avec la plus parfaite confiance, du bonheur qui l'attendait dans le ciel ; de sorte que le même frère lui ayant donné la liste de plusieurs personnes de sa connaissance, dont il le priait de se

Page 1