LIVRE SIXIÈME
souvenir auprès de Dieu ; il le lui promit, avec tout l'air d'un homme à qui le Seigneur avait donné une entière assurance de son salut.
Il est pris d'une fièvre violente, reçoit l'extrême onction et meurt saintement.
LE sixième de décembre, qui était un dimanche, il descendit encore à l'église, appuyé sur deux nègres ; et, après y avoir communié avec des sentiments extraordinaires de dévotion, il se fit reporter à sa chambre. En passant par la sacristie, il dit au frère : « Je vais mourir, que me demandez-vous pour l'autre vie? — Que vous recommandiez à Dieu cette ville et cette maison», lui répondit le sacristain.il le lui promit, et s'élant fait mettre au lit, il passa le reste du jour dans les plus tendres entretiens avec son Dieu. Sur le soir, il fut saisi d'une fièvre très violente ; et, comme on jugea bien que tous les remèdes seraient pour lors inutiles, on remit jusqu'au lendemain à faire appeler le médecin.
L'infirmier qui avait eu soin de lui pendant le jour, étant venu de grand matin pourvoir comment il avait passé la nuit, le trouva sans parole et sans mouvement, mais avec un visage si doux et si tranquille, qu'on l'eût pris pour un homme enseveli dans un profond sommeil ou ravi en extase. Tous les Pères de la maison, avertis de l'extrémité où il se trouvait, accoururent aussitôt, moins affligés du triste état où ils le voyaient, que touchés de l'aimable attention de la Providence à son égard. On faisait déjà les préparatifs pour la démolition d'une partie du collège, en conséquence de l'ordre du roi dont on a parlé. La nuit précédente, un bon religieux de la maison s'était plaint amèrement à Dicu.de ce qu'il permettait qu'un homme qui l'avait si fidèlement servi fût obligé de déloger dans la situation où il se trouvait ; et cette pensée, qui lui causait une vraie douleur, l'avait empêché de fermer l'œil ; mais, le matin, quand il apprit que le Père était sur le point d'expirer, il reconnut sa faute, et bénit mille fois le Seigneur d'avoir préparé à son serviteur une demeure dans le ciel, avant que celle de la terre lui manquât.
Le médecin étant arrivé sur ces entrefaites, jugea que tous les autres remèdes étaient désormais inutiles, il lui fit donner l'extrême-onction, qu'il reçut sans qu'on pût s'apercevoir s'il vivait encore, sinon à un léger battement de cœur.
A peine la cérémonie fut-elle achevée que tous ceux de la maison, de concert avec quelques personnes pieuses promptement accourues au collège, commencèrent à dépouiller sa chambre sans y rien laisser de tout ce qui pouvait être emporté, chacun voulant avoir de ses reliques. Tout fut pillé, à la réserve de la couverture qui était sur lui, et du portrait du F. Alphonse qu'un religieux de la maison défendit contre tous ceux qui voulaient l'enlever. Il semble que le P. Claver avait prévu tout ce qui arriva ; car ayant, peu de jours auparavant, donné à un frère un petit livre spirituel qui lui restait: «Gardez-le bien, lui dit-il, avant qu'on vous l'enlève.» Cependant le bruit s'en étant répandu dans la ville, tous les anciens sentiments de vénération et de tendresse qu'on avait eus pour le saint homme, et qui avaient paru comme assoupis durant tout le temps de sa longue infirmité, se réveillèrent en un instant dans les cœurs, et l'on vint de toutes parts pour avoir la consolation de le voir avant sa mort.
On n'avait pu refuser l'entrée de la maison à quelques personnes de distinction ; mais bientôt le tumulte fut si grand que la porte fut enfoncée, et le collège rempli d'ecclésiastiques, de religieux, de noblesse et de peuple, qui tous voulaient baiser les mains du Père et lui faire toucher leurs chapelets, pendant qu'il respirait encore. De tous côtés, on entendait les enfants crier parles rues : « Le saint se meurt, le saint se meurt ! » et ils se réunirent en si grand nombre, qu'on ne put les empêcher de pénétrer jusqu'à la chambre du malade où ils se jetèrent à genoux pour lui baiser la main.
Les nègres voulurent aussi lui prouver leur reconnaissance; et en lui baisant les pieds qu'ils arrosaient de leurs larmes, ils s'écriaient qu'ils perdaient leur protecteur et leur père. Tout ce concours dura jusqu'à la nuit. On eut beaucoup de peine à faire retirer le monde et à fermer les portes de la maison ; mais, il ne fut pas possible de refuser à certains personnages la satisfaction de recevoir les derniers soupirs de celui qu'ils regardaient comme leur apôtre. Quelques-uns de ses pénitents envoyèrent deux peintres pour prendre le portrait de leur saint directeur ; ce qui ne leur fut pas difficile, parce qu'il était alors sans mouvement, qu'on le maniait comme on voulait et qu'il avait plus l'air d'un homme doucement ravi en Dieu que d'un moribond. D'autres, en plus grand nombre, se disputèrent le privilège de présenter la bière destinée à