‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 96 sur 108 · LIVRE SIXIÈME. I · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME. I

renfermer son corps ; mais on crut devoir donner la préférence à Isabelle d'Urbina, pour qui le saint homme avait eu une sollicitude particulière, et qui se tint fort honorée de pouvoir rendre ce léger service après la mort à celui qui lui en avait rendu de si essentiels pendant sa vie.

Le mardi matin, un peu après minuit, jour consacré à la Nativité de la sainte Vierge, le P. Gaver parut s'affaiblir totalement ; et comme on le jugea près d'expirer, on fit la recommandation de l'âme. Elle ne fut pas plus tôt finie, qu'entre une et deux heures, tandis que les assistants répétaient à haute voix les sacrés noms de JÉSUS et de Marie, il rendit doucement son esprit à son Créateur en l'année 1654, la soixante-onzième ou, selon d'autres, la soixante-treizième de son âge, et la cinquante-cinquième depuis son entrée dans la Compagnie ; ayant ainsi le bonheur de commencer une vie immortelle dans le ciel, le même jour que celle qu'il avait toujours regardée comme sa Reine et sa Mère, avait commencé une vie mortelle sur la terre.

Son corps, défait et exténué par les pénitences et les infirmités,parut plus vif, plus frais et plus vermeil que pendant sa vie : son visage, devenu beau et tranquille, semblait respirer un air de tendre dévotion qui en inspirait à tout le monde; ses pieds et ses mains se trouvèrent maniables et flexibles, comme ceux d'un homme vivant ; et de tout son corps il s'exhalait une douce odeur, dont l'âme se sentait pénétrée. Au moment qu'il expira, tous les assistants se jetèrent à genoux pour lui baiser les pieds; et ce qu'il y eut de singulier, c'est qu'il ne vint en pensée à aucun d'eux de prier Dieu pour lui. Dès qu'on l'eût revêtu des habits sacerdotaux, on ne pensa qu'à piller de nouveau tout ce qui put se trouver dans sa chambre, sur son lit: on mit toutes ses hardes en pièces; quelques-uns lui coupèrent les cheveux, et on aurait été jusqu'à lui couper les doigts des pieds et des mains, si on ne s'y fût opposé fortement.

Dieu révèle son bonheur à une sainte fille ; ses obsèques.

DIEU voulut faire connaître la gloire dont il jouissait à une négresse d'Angola, nommée Lucrèce, qui depuis longtemps avait obtenu sa liberté, et que le saint homme

avait formée à la vertu. Cette femme qui, la nuit même où il mourut, était à plus de vingt lieues de Carthagène, vit en songe une longue et magnifique procession tout éclatante de lumière et terminée par JéSUS-Christ lui-même, auprès duquel était le P. Claver vêtu d'une robe si brillante que les yeux en étaient éblouis. Tout ce nombreux cortège prenait sa route vers le ciel, et quand il se fut élevé à une grande hauteur, la négresse le perdit de vue. Dès le matin même du mardi, elle sortit avec beaucoup d'empressement pour demander quelles nouvelles il y avait de Carthagène et si le P. Claver ne serait point mort? On lui répondit qu'on n'en pouvait recevoir que le samedi suivant. Ce jour-là, on apprit que toute la ville était en rumeur au .sujet de la mort de son saint apôtre arrivée le mardi après minuit. Quoiqu'on ne doive pas trop facilement ajouter foi aux visions et surtout à celles des femmes, il est certain que celle-ci ne pouvait avoir appris naturellement une telle mort : d'ailleurs les circonstances de ce récit, jointes à l'éclatante sainteté du P. Claver, laissent un juste sujet de penser que Dieu, pour sa propre gloire, voulut faire connaître celle dont il avait couronné l'humilité de son serviteur.

Les obsèques qu'on fit au saint missionnaire furent conformes à l'estime singulière qu'on avait de sa vertu ; et les honneurs qu'on rendit à sa mémoire égalèrent ceux qu'on a jamais rendus à celle des plus grands saints. On ne peut mieux juger de ce qui arriva à cet égard, que par la relation même du P. Recteur du collège de Carthagène. Voici ce qu'il en dit, dans une espèce de lettre circulaire, envoyée à tous les supérieurs de la province.

Dès que le Père Prieur des Augustins fut averti de la mort du P. Claver, il fit sonner toutes les cloches de son église; et, sur les huit heures du matin, il vint à la tête de sa communauté dans la chambre du défunt, d'où les religieux, après avoir récité quelques prières, descendirent à l'église pour y chanter une messe solennelle, avec le même appareil que si le corps eût été présent. A ce signal, toute la ville s'émut, et de tous les côtés on entendait publier les vertus et faire l'éloge du saint homme. Les nègres de la ville et des environs s'empressèrent de venir lui rendre leurs devoirs, et comme tous voulaient lui baiser les pieds et lui faire toucher leurs chapelets, on fut obligé d'y employer cinq ou six personnes, qui ne pouvaient encore suffire à contenter leur

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