‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 97 sur 108 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

dévotion. Dona Isabelle d'Urbina, celle de ses pénitentes qui lui avait été la plus chère, envoya une châsse de bois de cèdre, doublée d'une riche étoffe garnie de passements d'or, et dont toute la ferrure était dorée. D. Pèdre, duc d'Estrada, fit présent d'un magnifique luminaire ; D. Pèdre de Zapata, gouverneur de Carthagène, porta encore plus loin la générosité et les marques de sa vénération pour la mémoire de ce grand serviteur de Dieu. Dès qu'il eut appris sa mort, il assembla les magistrats et leur proposa de faire faire aux frais de la ville les obsèques d'un homme aussi illustre, pour reconnaître du moins par là les grands services qu'elle en avait reçus. Aussitôt deux commissaires députés vinrent prier le P. Recteur du collège de différer l'enterrement jusqu'au lendemain, de faire en attendant porter le corps à l'église pour satisfaire à la dévotion publique, et de charger quelqu'un de prononcer l'oraison funèbre. Tout ayant été accordé, un clergé nombreux se présenta pour transporter le corps. De toutes les églises de la ville on avait envoyé les plus belles tentures pour orner l'autel et le tombeau; quelques personnes dévotes offrirent en même temps une belle palme très richement ornée, qu'on avait travaillée exprès pour la mettre à la main du P. Claver.

La foule de ceux qui accoururent pour assister à la cérémonie fut si prodigieuse, qu'elle ne put tenir dans l'église et que toutes les rues des environs en furent remplies. Avant qu'on transportât le corps, les personnes les plus distinguées de tous les ordres entrèrent dans la chambre où il reposait; et tous se disputèrent l'honneur de se charger de ce précieux fardeau. Le plus grand embarras était de percer la multitude qui obsédait l'entrée de l'église et de la maison ; pour la contenter, il fallut faire sortir le corps par la grande porte du collège. Il parut enfin dans l'église, où la plupart des habitants avaient à la main des cierges allumés : dans le même instant, on vint encore en foule pour lui baiser les pieds et les mains ; et si on n'avait pas usé de violence pour écarter le monde, on aurait tout mis en pièces pour avoir quelqu'une de ses reliques. La presse était si grande, qu'on regarda comme une espèce de miracle qu'il n'y eût eu personne d'étouffé. D. Pèdre d'Estrada pénétra, avec beaucoup de peine, jusqu'au saint corps et lui mit lui-même la palme dans la main gauche. Le commandeur de la Merci parut alors avec tous ses religieux, et quoique ce jour-là

même fût le jour de leur plus grande fête, ils quittèrent leur propre église, pour venir dans celle des jésuites honorer la mémoire d'un homme à qui toute la ville avait les plus grandes obligations. Le marquis de Montalègre, commandant les galions arriva quelque temps après, à la tête de toute la noblesse espagnole, s'agenouiller près du corps et lui baiser les mains ; mais pour le faire approcher, il fallut que le clergé, conjointement avec les religieux de Saint-Augustin et de la Merci, aidât les jésuites à écarter le peuple qui ne cessait point d'environner le corps. D. Mathias Suarez de Melo, chanoine de la cathédrale et grand-vicaire du diocèse, vint ensuite, accompagné de tous les ecclésiastiques et les officiers de sa congrégation, pour lui rendre les mêmes respects ; de sorte que l'église ne désemplissait point.

Mais le tumulte augmenta bien autrement vers la nuit par l'arrivée des nègres et du petit peuple, qui s'empressaient de lui faire toucher des chapelets, des linges, des rubans On eut alors besoin de gens résolus et vigoureux, pour empêcher qu'on ne mît le corps en pièces ; dans l'embarras où l'on se trouvait, les jésuites, aidés de quelques personnes pieuses, prirent le parti de lui ôter le calice des mains, et de les étendre des deux côtés en forme de croix, pour donner au peuple plus de facilité de les baiser sans se jeter sur le corps même. Elles étaient encore si souples et si maniables, qu'on les portait aisément où l'on voulait et que chacun se les mettait sans peine sur la tête, sur les yeux, et sur toutes les parties du corps affligées de quelque incommodité. Son visage parut alors un peu humide; et aussitôt on s'empressa de recueillir avec des toiles de Hollande ou des étoffes précieuses cette espèce de sueur, dans le dessein de la conserver avec tout le respect dû aux reliques d'un saint.

Comme il était déjà nuit, et que la foule grossissait toujours, le gouverneur envoya la garde de la ville pour défendre le corps: mais les soldats ne pouvant se faire place qu'avec beaucoup de peine, le Prieur des Augustins, avec six de ses religieux, s'avança pour relever les jésuites, fatigués d'avoir lutté toute la journée contre les efforts du peuple. On voulut alors couvrir le corps avec un grand drap de velours noir; maison en fut empêché par les cris de la multitude, qui voulait avoir la consolation de voir encore le saint, ainsi qu'elle l'appelait. Cependant on ne pouvait venir à bout de vider l'église; et malgré les efforts des religieux sou-

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