‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 98 sur 108 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

tenus de la garde, quoiqu'on présentât même des torches allumées au-devant de ceux qui approchaient de trop près, on ne put empêcher qu'on n'enlevât le bonnet carré, les bas et jusqu'aux ongles des pieds.

Le lendemain, dès le grand matin, le concours et le tumulte recommencèrent. Dans toute la ville il n'y eut ni sain, ni malade, ni grand, ni petit, qui ne voulût venir rendre ses respects à l'apôtre de Carthagène et implorer sa protection. Vers les huit heures, les religieux de Saint-Jean de Dieu vinrent chanter une messe solennelle.

Les Pères Augustins arrivèrent ensuite sur les neuf heures, avec les magistrats de la ville, en robes de cérémonie, précédés de leurs huissiers et suivis du gouverneur, qui était accompagné de son lieutenant et de tous ses officiers. Après que tous se furent mis à genoux, les Augustins firent l'office, et, à la fin de la messe, un religieux de la Merci prononça l'oraison funèbre sur ce texte tiré des paroles de JÉSUS- CHRIST dans l'Évangile : « Celui qui croira en moi vivra, même après sa mort. » Après le sermon, on se disposait à porter le corps en terre, mais il y eut une grande contestation entre les personnes les plus considérables de l'assemblée, à qui aurait cet honneur. Enfin le gouverneur, les premiers magistrats, les principaux officiers de la marine et les plus distingués du clergé, se mirent en devoir de le tirer du lieu où il était; mais quoi que les gardes pussent faire, la populace vint encore en foule se jeter sur le corps, et lui arracha la chasuble de brocard d'or, l'aube, la soutane, et tout ce qu'on avait mis sur lui : il y en eut même qui lui coupèrent les doigts des pieds. Comme le désordre augmentait de plus en plus, le Frère sacristain s'avisa d'aller chercher le coussin sur lequel le P. Claver avait expiré, et de le partager au bas de l'église, pour amuser quelque temps le peuple ; mais cet innocent artifice pensa lui coûter cher. Dès qu'il parut à la porte, il fut investi de toutes parts avec tant de violence, qu'on lui arracha le coussin qui fut mis aussitôt en mille pièces, et que lui-même il courut risque d'être étouffé. Pour se tirer de ce danger, il se sauva comme il put dans la chaire du prédicateur, d'où il commença à distribuer des billets que le Père tenait toujours prêts, signés de sa main, pour les nègres qu'il avait confessés. On profita de ce moment pour enterrer promptement le corps: on le plaça dans la chapelle du Christ, du côté de l'épître, et dans une espèce de niche

creusée dans le mur. Tout se passa en présence du gouverneur, des magistrats et des principaux officiers.

Le lundi, quatorzième de septembre, le corps de ville vint avec toute la musique de la cathédrale, et lui fit faire un service magnifique, où l'on distribua des cierges à tous les ecclésiastiques et à tous les religieux qui y assistèrent. Le T. Recteur du collège chanta la messe, après laquelle un Père Augustin prononça l'oraison funèbre; et la ville fit élever à son saint apôtre un superbe tombeau où elle mit ses armes.

Le lendemain, le gouverneur lui fit rendre à ses frais les mêmes honneurs, avec le même appareil. La messe fut chantée par le grand-vicaire et suivie d'un très bel éloge, que le Père" Joseph de Pacheco, Augustin, fit du P. Claver. Il en prit occasion de parler des persécutions qu'on suscitait alors aux jésuites, et il ajouta que Dieu avait appelé à lui un si saint homme, pour n'être pas le témoin des châtiments qu'il préparait à la ville, privée de son puissant protecteur. L'auditoire, composé de tout ce qu'il y avait de plus distingué dans le clergé, dans la noblesse, dans la magistrature et dans le commerce, applaudit fort au discours de l'orateur.

Les nègres prennent un jour pour lui rendre les mêmes honneurs, leur désolation.

IES nègres, plus intéressés que tous les autres à la , gloire d'un saint qui les avait toujours si tendrement aimés, voulurent lui rendre aussi leurs devoirs et lui donner à leur tour des marques de la plus sincère reconnaissance. Us prirent un jour particulier pour lui faire un service solennel, auquel ils invitèrent le gouverneur avec toute la noblesse de la ville et de la marine. Jamais cérémonie ne se fit avec plus d'ordre et de décence: ils se rangèrent par différentes nations, chacune avec son chef particulier; et comme ils ne voulaient rien épargner pour honorer la mémoire de leur père commun, ils distribuèrent des flambeaux à tous ceux qui étaient présents, sans distinction. La messe fut chantée avec une très belle musique, et l'oraison funèbre prononcée par le trésorier de l'église de Popayan. Aucun orateur ne s'étendit plus au long sur les vertus, la sainteté, les actions héroïques, les miracles éclatants du P. Claver; et pour inspirer à ses auditeurs encore plus de reconnaissance

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