LIVRE IV
LES u i: S S 0 U II C E s
LF.S INDULGENCES
La basilique Vatirane a noùtu deux cent cinquante millions de francs. Où les papes oiil-ils pu trouver une somme aussi énorme? C'est une question dont la solution ne manque pas d'intérêt.
En toute hypothèse, il est hors de doute que les revenus de l'État pontifical n'ont pas suffi à une telle dépense; ils ne suilisaient même pas à reiitrctien de la cour romaine, et moins encore aux besoins généraux' de l'Eglise. [I y avait bien les dons dos rois et des princes, dons i)arfois d'une grande valeur, mais très intermittents, très précaires, ne pouvant servir de base solide à de sérieus(;s entreprises, car leur imitortance dépendait de trop de circonstances difficiles à réunir : leur bonne volonté d'abord, la prospérité de leur règne, le bien ilr la paix, le hoii .iccoiil avec le Pape. Certes, ils étaient la plupart dévots à s.iiiil l'inic. mais pas au point de lui sacrilier les intérêts de leurs peuples et même leur amourpropre personnel. N'avons-nous pas vu de nos jours de fei-vents catholiques, froissés dan:' leurs espérances politi(pios, fermer leur boui-se à Léon XIII pour lui prouver leur mécontentement? l'Ius ilun roi en lit autant. Tout en tenant com})te de cette ressoiu'ce qui, à certaines heures, lut vraiment Ic'coudr d utile, rllc ne nous parait pas la source mère, celle qui ne tarit jamais.
Plus abondante et plus régulière dans son jaillissement fut la source du peuple. Le peuple donne peu à la fois, mais il donne toujours, et, comme il est légion, ses offrandes, si minimes soient-elles, forment par leur nombre et leur durée un véritable trésor. Sou par sou, elles tombaient des mains des pèlerins près la Confession, et les coups de râteaux des gardiens chargés de les recueillir étaient fréquents. Mais ces offrandes subissaient un partage : une part revenait au pape, une autre au célébrant de chaque jour, une autre à la Fabrique de Saint-Pierre qui l'utilisait à sa guise. Elles contribuèrent largement à la consti^uction de la Basilique, sans toutefois fournir l'appoint nécessaire.
Il fallut chercher ailleurs.
Au temps où il ne s'agissait encore que de restaurer la vieille basilique Constantinienne, le pape Jean XXII, à bout de ressources, eut recours, pour la première fois, à un expédient dont le succès de bon augure ne fut point oublié dans la suite. Il publia un bref accordant, pour un an seulement, la faveur d'être dispensés des pénitences corporelles infligées par les confesseurs, à ceux qui feraient une aumône à la basilique Valicane.
Autant que l'on })eut en juger par les diplômes officiels, c'est la première indulgence octroyée par les papes en faveur de la Basilique, l'aînée, comme nous le verrons, d'une nombreuse famille'. Benoît XII et Clément VI suivirent la mômo voie, l'élargiront même. Aussi, quand Jules II commença sa grande entreprise, il n'eut garde de négliger cette source de revenus. En 1509, il lance une bulle à toute la chrétienté, où, rappelant le privilège de suprême autorité accordée à Pierre par Jésus- Christ , il concède des faveurs spirituelles spéciales à tous ceux qui viendront en aide à la construction do la Basilique. Le pontife s'exprime en ces termes :
« Nous donc qui, malgré notre indignité, sommes le successeur du Portier du ciel et tenons sa place dans l'Égliso do Dion , considérant que si, parla charge de notre apostolat, nous devons veiller à ce que les Églises répandues dans le monde entier soient conservées en bon état et réparées au besoin, à plus forte raison devons-nous entourer de toute notre sollicitude la basilique de Saint-Pierre, à Bome...
« Nous avons, en effet, pour de justes motifs, commencé la reconstruction de cette Basilique; mais, sachant que nous ne pouvons suffire à une telle dépense sans le concours des fidèles, nous accordons les facultés suivantes à tous ceux (jni. ilaiis l'espace dnii an. déposeront inio aumône,
' Nicolai , dr Vaticann BaxiUra, pp. G cl ss.
MONUMENT D'aLKXANDHE VIï
Par k* lîeinin. (Ilu^ilique de Saint -Piorre.)
par eux-mêmes, ou par d'autres s'ils en sont empêchés, dans les cassettes placées à cet effet dans la basilique de Saint-Pierre '. » Ces facultés principales sont : le droit de clioisir un confesseur pour se faire absoudre des cas réservés, l'indulgence plénière, et, pour la première fois en pareil cas, l'application de cette indulgence, par mode de suffrage, aux âmes du Purgatoire.
Jules II connaissait bien le cœur humain. Sans doute, l'intérêt personnel découlant du choix d'un confesseur et du gain d'une indulgence plénière, la dévotion au prince des Apôtres, pouvaient décider un grand nombre de chrétiens à donner largement; mais qui ne sait combien le souvenir d'un être aimé a de puissance sur le cœuri Dire aux fidèles : En faisant l'aumône à Saint- Pierre vous soulagez cette âme qui vous a été si chère, vous hâtez sa délivrance, vous la faites entrer plus tôt dans la joie éternelle, c'était les toucher au vif et ouvrir leur bourse toute grande.
Jules II en avait-il le droit?
Avant de passer outre, il nous faut étudier rapidement cette question des indulgences, qui va devenir brûlante et allumera bientôt dans l'Église un incendie dont les ruines couvrent encore une partie* du monde.
L'indulgence est le pouvoir donné par le Christ à l'I'lglise d'appliquer l'excédent infini de ses mérites et l'excédent des mérites des Saints à la rémission partielle ou totale de la peine tiinpoielle due au péché. Il y a dans l'Kglise un véritable trésor d'expialinn surabondante. Un seul acte de Jésus-Christ, P"'ils de Dieu, ayant ime valeur infinie, suffisait pour le rachat des âmes et l'expiation des ffiutes de l'humanité. Or le Sauveur du monde a multiplié, pendant sa vie terrestre, les actes de valeur infinie : une goutte de .sang suffisait, il en a versé des fiots. De plus, les .saints eux-mêmes, justifiés par ce sang, ont acquis par leurs actes personnels de vertu et de pénitence, par riiitensit/' dr Inn- cli.uiti'. des mérites .satisfactoires dépas.saiit, en raison de Iciir iinidii à ceux du Christ, la peine ipi'ils devaient à I;i jusiice divine poiu' les faililesses de leur vie. Tout cet excédent d'expialion, et du Clnist et des Saints, est entre les iiiniiis deTI-lglise; c'est son trésor de grâces, comiiie un réservoir de |i,irdtiiis, où elle peut puiser à jjleines mains, sans jamais craindre de le voir larir.
Jésus a dil â Pierre : a Tout ce que tu délieras sur terre sera délié au ciel. » C'i't.iil lui donner .lulniilé absolue sur la rémission des péchés. Lors donc que !<' jtape, successeur de l'ierre. ayaiil cette même puis-
' Prii'ilegiti , rlc, Fahricœ /?n.<. l'i-iiic. .l/i., |i. 2; ltoni:i', l.")48.
sance, accorde une indulgence, il délie, en faisant grâce au nom de Dieu, des peines expiatoires encourues par le péché. Si l'Église a le pouvoir sur l'offense, à plus forte raison a-t-elle le pouvoir sur le châtiment dû à cette offense. Qui peut plus, peut moins. Elle remet l'offense, elle remet la peine de justice. C'est son droit, par voie d'autorité sur les âmes des chrétiens vivant sur terre; c'est son droit, par voie de suffrage, sur les âmes qui expient leurs fautes dans le purgatoire.
L'indulgence, en réalité, n'est qu'une commutation de peine. Toujours débonnaire, TÉglise nous met entre les mains le prix de notre rançon. Au lieu de laisser ses enfants souffrir de longues et cruelles expiations, soit en cette vie soit dans l'autre, elle leur dit : « Faites cette prière, cette aumône, cette œuvre de miséricorde, avec le sincère i^epentir de vos fautes, et moi, votre Mère, de par Dieu dont j'ai le cœur entre mes mains, je vous dispense de la peine que vous devriez subir à cause de ces fautes. Non pas qu'il y ait proportion entre cette prière ou cette œuvre et la peine que vous avez encourue; non pas que cette prière ou cette œuvre puisse d'elle-même racheter votre ciime, payer votre dette à la justice divine; nullement, toute l'indulgence tire sa force des mérites du Christ que je vous applique. Cette œuvre, quelle qu'elle soit, n'est qu'une condition nécessaire ijue je vous impose pour obtenir cette application à vos besoins personnels. » L'Église comnuie la peine temporelle due au péché, non pas en lui substituant une peine plus légère, mais en lui substituant réellement la peine expiatoire du Sauveur. C'est là le vrai. Tunique fonds de Tindulgence : les œuvres de piété auxquelles elle est attachée ne sont que des conditions, pour avoir chacun sa part personnelle de la peine expiatoire du Christ.
De plus, loin d'encourager par le don des indulgences notre torpeur spirituelle, le pape y ajoute toujours des conditions absolument obligatoires, destinées à secouer les âmes et à leur faire pratiquer la vertu. Ces conditions générales, nécessaires en particulier pour le gain des indulgences plénières qui remettent de soi toute la peine due au péché, sont la confession , la communion et la piière, c'est-à-dire la pratique des sacrements les plus propres à sanctilier les âmes. Dans l'intention de l'Église, les indulgences sont donc une excitation permanente au bien. Si elles sont comprises, elles concourent puissamment, par letfort de volonté qu'elles exigent pour détester ses fautes, à retenir les âmes dans le chemin de la vertu.
Aussi saint Thomas ne craint pas d'enseigner que les papes ont le droit d'accorder des indulgences pour toute cause intéressant l'honneur de Dieu et l'utilité de l'Église, parce qu'elles sont destinées premièrement