I.K CILTK
lier. L'Eglise n'y songea même pas. Si les moines étaient dégénérés, le clergé séculier subissait les ravages de deux plaies hideuses : la simonie et le concubinage. La simonie lui procurait une vie facile par l'acquisition de riches bénéfices et de hautes dignités; le concubinage, tout en le dégradant au.\ yeux des peuples, lui permettait de satisfaire ses passions. En réduisant les moines dégénérés à l'état de simples clercs, on les exposait à tous les périls. L'Église fut plus sage. Ne pouvant réformer, elle évita de détruire en essayant un moyen terme'. Les règles monastiques, jugées trop rigoureuses, furent abandonnées; mais, malgré les nombreux adoucissements que son cœur maternel consentit à tolérer, l'Église exigea des nouveaux chanoines un genre de vie tenant à la fois de la vie monastique et de la vie séculière. Les vœux disparaissent, les pratiques de la pénitence sont a])olics, la clôture ouvre ses portes; mais les chanoines doivent habiter sous le môme toit, manger à la môme table, garder le silence, sortir rarement et desservir fidèlement la Basilique. Ils ont un supérieur qui a titre d'archiprôtre, avec pleine autorité sur les personnes et sur leurs fonctions. La grande innovation regarde la possession des biens (\m devient personnelle, et rend le chanoine apte à recevoir le payement de ses sers'ices et à en disposer à son gré. La pauvreté religieuse est anéantie. Tel est dans ses grandes lignes le genre de vie qui s'introduit lentement dans les quatre monastères, comme une infiltration qui pénètre goutte à g(jutte, sans bruit, mais fait son œuvre, sous le regard indulgent des papes.
Quand les moines de Saint-Pierre Iniviil-ils simples chanoines séculieis? Il (îst difficlh; de le dire. La transition semble avoir été longue, et ce n'est guère qu'au xu*^ siècle que les moines disparaissent définitivement. A cette épo({Uc apparaît pour la première fois, sous le pontificat d'Adrien IV. la mention de la cammica\ c'est-à-dire l;i maison particulière où habitaient les chanoines. Pierre M.iilius et .son continuateur le canonico romano, qui écrivaient après la moitié du xii^ siècle, ne parlent plus des moines. Leur I;m;oii de s'exprimer indique qu'il y a beaux jours qu'ils ont (lis[i;irn. nii.md Pierre Mallius racoiilr l.i cérémonie des Vigiles des palliiDHK, 1,1 (listiilinlion d'argent tl <le bon clarcliini (|ui K's accompagne, il p.iile coiniiic nii boiiinie qui ne se doute pas i|u"iin a dû agir autrefois
' Saint l'aiil, i):iiMil- il, ne fut pas aussi iiululgont que saint PiiTro dans la n'fornip de son clergé. Voici co que rapporti" Maliillon dans ses Aintalrs béne'dictitivs , an l()0(), n. I'2!1 : En cp temps où li'S moines déj^énérés desservaient la hasilicpie di- Saint-F'aul, l'empereur Olhnn rut la pi'nsée de leur sulislituer des chanoines. Comme il s'entri'tenait de celte iilée, saint l'aul lui apparut et lui conseilla de n'en lieti faire-, l'en^fa^'eant au contraire à réformer les moines. • Ils y sont encore.
" Huit. Viilic. 1, p. 57.
d'une autre manière. L'usage est déjà ancien, établi; c'est chose acquise. Aucune trace de souvenir monastique : ce qui fait remonter le genre de vie des chanoines dans le courant du xp siècle. Dès cette date, le Chapitre séculier possède. Cependant il semble, d'après les paroles d'Adrien IV, que pendant un certain temps, — impossible à déterminer, — il y eut coexistence de chanoines et de moines pour le service de la Basilique. Ce pontife adresse son rescrit « à ses chers fils Bernard, cardinal du titre de Saint-Clément et archiprêtre de la maison canoniale de la basilique du prince des Apôtres ; aux chanoines et aux recteurs des quatre monastères Saints-Jean-et-Paul, Saint-Martin, Saint -Etienne- le -Majeur et Saint- Étienne-le-Mineur' ». Les chanoines de la canonica sont bien distingués des recteurs des quatre monastères. Quelques moines plus fervents avaient sans doute tenu à garder leurs premières observances, pendant que beaucoup de leurs confrères, brisant avec un passé trop lourd pour leurs épaules, s'étaient retirés à part dans la canonica. Cet état ne pouvait durer, et nous ne sommes pas surpris que les chanoines aient prévalu. Ce ne fut pas toutefois sans exciter quelques plaisanteries. Malgré la condescendance des papes et l'autorité de leurs bulles, le titre de chanoine séculier eut peine à se faire admettre. Les chanoines réguliers surtout s'en donnaient à cœur joie : « J'entends parler de chanoines séculiers, écrit un Prémontré; mais s'ils sont séculiers, comment se disent-ils chanoines ? Dire (ju'un chanoine est séculier, c'est dire qu'un cygne est noir'. » En effet, c'était une nouveauté, et le nom de canonicus, indiquant essentiellement un homme soumis à une règle, s'appliquait fort mal à des gens qui en voulaient le moins possible. Si le bon Prémontré avait pu suivre à travers les siècles la marche de ces chanoines séculiers, qui à son époque suivaient encore une vie commune très étroite, qu'aurait-il écrit? C'est une marche en descendant, — il faut l'avouer; — nous allons la suivre pas à pas, échelon par échelon, car, à partir du xiie siècle, nous entrons dans le plein domaine de l'histoire.
Toute société devant avoir pour exister une autorité principale, il est curieux de savoir comment le chapitre de Saint- Pierre, dès son berceau, était administré. Les chanoines séculiers, ne faisant aucun vœu, n'avaient point, à proprement parler, de supérieur. Cependant, dès le xe siècle, à leur naissance même, on voit à leur tête 1 évoque de Selva Candida, que le pape Sergius III leur impose d'office, comme le prouve une bulle de Benoît IX'. Un siècle plus tard, alors que le Chapitre est sorti de ses
* Bull. Vaiic. I, p. 57.
- Martorelli, Storia tlel Clero Vatic, p. -131.
3 Bull. Vatic. I, p. 20.
langes et se constitue définitivement, Jean XIX et Benoit IX lui-mr-me renouvellent et étendent ce haut privilège, (jui concède à l'évèque de Selva Candida toute autorité sur les biens et les personnes ecclésiastiques des quatre monastères de Saint-Pierre et i a toute la cité Léonine'. C'était accordei' à un évoque étranger un dangereux pouvoir dans la ville même de Rome, près le siège de saint Pierre. Benoit IX s'en aperçut vite, et, tout en conservant à l'évèque de Selva quelques privilèges, il lui enleva toute juridiction sur les chanoines en créant un archiprètre. Le premier titulaire fut le cardinal Orso'. Sa juridiction était large. Il avait droit sur la direction et le service de la Basili({ue, sur les coutumes et la discipline des clercs, sur les affaires pécuniaires de la mense capitulaire, avec pouvoir de fulminer les censures contre les délinquants.
Sous l'autorité peu écrasante de l'aichiprèti'c, les chanoines continuèrent le genre de vie moitié monastique, moitié séculière, dont nous avons tracé les grandes lignes. Leur ferveur fut de courte durée. L'assistance continuelle à l'office divin de jour et di; nuit, l'obligation de la vie commune, le devoir de la résidence, choses pénibles à la nature dont elles entravent la liberté, reçurent des blessures mortelles. La canonica fut désertée en grande partie : chaque chanoine avait ses appartements en ville, portait le costume qui lui plaisait, et venait chanter matines quand il avait le temps.
Est-ce en punition de leur tiédeur (jue Dieu laissa tomber les chanoines de Saint-Pierre dans le schisme de l'antipape Victor IV? Il s'agissait de donner un successeur à Adrien IV. Rc'unis dans la ba.silique de Saint- Pierre, les cardinaux, après trois jours de prières, acclament le chancelier de l'Eglise romaine, Roland, prélat distingué qui avait tenu tête à Frédéric Barberousse dans sa lutte contre Adrien IV. 11 prend le nom d'Alexandre III. Trois cardinaux s'abstiennent et élisent l'un d'eux, Octavien, du titre de Sainte-Ct'cile, sous le nom de Victor IV. Déjà les autres cardinaux rendaient hommage à Alexandre III, les diacres le revêtaient du manteau papal, (|uand Octavien se précipite sur lui, prend le manteau et s'enfuit. On le, lui arrache des mains; mais il a tuut pii'vu : son cliapelain lui en jette un autre sur les épaules. Dans le trouble et le lumultc, le chapelain
I Bull. Vdtir. 1, 11, 17-20.
'' Ciiiiiiiilcli , (/(■ Arclii]>irsb. Tla.sil. Vatir., nis. dos archives de S.iint- Pierre, et les Constiliilions de Léon l.\, liiiiDceiit II, Eugène III, etc., Bull. Vutic, pp. 29 et seq.
Parmi les iirchipr<*tres de Saint-Pierre, nous avons relevé dans le nis. de Grimaldi les noms de cinq cardinaux IVançais :
1. Ils.') : Guillaiinie, comte de lllois, créé par l'rhaiii III.
2. -13.50 : ('■iiillaUMie de Limo^jes, neveu de Clément VI, créé p.ir lui.
.3. IHV'j : Ilulîui's de Saint-Martial, créé par Gré^joire XI, cassé par l'rliain VI comme adhérent à l'aiilipapc- Clément VII.
4. I;i78 : Pliilippc d'Alençon, de la famille royale île Krance, créé par Urbain VI.
T). 14<î4 : Richard Oliivier, cardinal de Cnutances, du titre de Saint- Euséhe, créé par Paul II
attache le manteau à l'envers, le devant derrière, et l'agrafe de la chape se trouve sur le dos de l'intrus. On rit aux larmes.
Comment le chapitre de Saint-Pierre put-il adhérer à un pareil usurpateur? On ne peut expliquer une si lamentable erreur que par l'intluence de son archiprétre Bernard, du titre de Saint-Clément, partisan de Victor IV. Les chanoines, malheureusement, ne s'en tinrent pas à une adhésion silencieuse; ils la rendirent bruyante et scandaleuse par la lettre qu'ils écrivirent au conciliabule de Pavie, tissu de calomnies qui mit au front du chapitre de Saint-Pierre, dit Baronius, une tache d'infamie *; Le véritable pape Alexandre III ne lui garda pas rancune. Nous aimons à penser, du reste, que cette lettre n'a pas été écrite officiellement par le Chapitre tout entier, mais par quelques partisans de l'antipape, servîtes adulateurs de Frédéric Barberousse.
L'observance régulière, déjà chancelante avant ces démêlés, dut en i^essentir le funeste contre-coup et disparaître presque entièrement. Innocent III, prenant en main le gouvernement de l'Eglise, s'émut d'une si lamentable déchéance. Il pensa qu'un coup de barre énergique remettrait à flot la barque qui chavn-ait; d"où, la sévère constitution ((u'il promulgua dès les premières années du xnie siècle. En voici les points principaux : « Que tous, ou au moins le plus grand nombre, viennent s'asseoir à la table commune, avec modestie, pleins d'attention à la lecture (jui se fera pendant le repas. Si quelqu'un a Ijcsoin de s'absenter pour affaires, qu'il ne sorte pas sans la permission de rarchiprêtre (ni du pri(HU\ et sans compagnon. En dehors de la canonica, que nul ne se montre en public sans la chape ou la tunique, à moins qu'il n'aille à. cheval, et qu'alors son vêtement soit décent. Une fois la lampe allumée dans le dortoir commun, que nul n'ose parler à voix haute, de peur d'incommoder ceux qui dorment. Tout délinquant sera puni par la privation de son bénéfice-. »
Cette constitution, outre les observances de vie commune pour la table et le dormir, déjà connues, signale quelques détails nouveaux. L'autorité du cardinal archiprétre, rarement présent, dut paraître illusoire; aussi Innocent III institue une direction ordinaire confiée à un prieur. Ce devait être un chanoine, chargé, sous la haute juridiction de l'archiprêtre, de veiller à la discipline. L'ordre hiérarchique va se perfectionnant. Pour la première fois également, il est fait mention d'un costume. La chape, dont les chanoines devaient se couviir pour sortir de la canonica, était un ample vêtement ayant une ouverture au sommet pour passer la tête, et recouvrant tout le corps. Pas de manches; mais, à la hauteur des coudes,
' Baron., ad ann. 1160.
« BuU. Vatic. I, p. 87.
deux autres ouvertures donnaient passage aux bras. Le concile d'Oxford V en 1222; ceux de Londres, en 1237*, et d'Arles, en 1260', ordonnent aux clercs et aux chanoines de porter des chapes fermées, cappas clausas. Leur couleur était noire : aucune distinction, aucun liséré rouge ou violet, et surtout aucune fourrure.
La réforme d'Innocent 111, nous devons le dire à l'honneur de ceux qui en étaient l'objet, fut demandée par les chanoines eux-mêmes, au moins par la partie la plus saine, soucieuse encore de la régularité du service divin. Aussi le pontife profite de ces bonnes dispositions pour insister sui- l'observation des règlements qu'il renouvelle : « Afin, dit-il, que ces institutions, que vous nous avez suggérées pour la gloire du culte divin, soient inviolablement observées, nous les confirmons de notre autorité apo.stolique. » Elle eut peu de succès. Les chanoines sont sur la pente, ils glissent toujours et iront jusqu'au fond, malgré les points d'arrêt que les papes opposeront à leur rapide descente. Moins de trente ans après la bulle d'Innocent III, Grégoire IX essaye en vain de l'enrayer. 11 faut dire, à la décharge des chanoines, que la faiblesse humaine n'était pas la seule cause de leur relâchement. Si le chœur était abandonné, si la canonica se trouvait déserte, la faute en remontait peut-être jusfiu'aux papes eux-mêmes. Le chapitre de Saint-Pierre comptait parmi ses membres des personnages éminents par leur science, leur habileté, leur naissance, auxquels les papes n'hésitaient pas à confier les missions les plus importantes et les plus délicates, comme celle de réformer le clergé de Rome, donnée par Grégoire IX au chanoine Jean Baroni. Quinze ans plus tiU'd, Clément V choisit le chanoine Bérardo pour mettre la paix entre le roi de Sicile et le peuple romain. Ces hautes fonctions, utiles i^ans nul doute au bien général de la chrétienté, honoraient le Chapitre, mais nuisaient à sa régularité en forrant ses membres à nc'gligcr l'oflice choral et à résider au dehors. Si les chanoines s'étaient contentés de sortir de la canonica, Grégoire IX n'aurait peut-être pas été appelé- à les rélonncr: iiialliemvuscment, le contact de la vie séculién' ouviail l.i [lurtr du cloître à des réceptions suspectes, que Jean Baioiii .i ordre de supprimer : ut cum mulieribus in clmislro ccclcsian vcl in camcris non loijuanlur \
Le xiu'' siècle ne s'acheva pas sans voir de nouveaux abus. On avait beau boucher les crevasses, la vie séculière s'infiltrait partout. Jean XXI, niontcï sur le siège de saint Pierre en 1276, mourait huit mois après. Pen-
' AcI. (Uxicil. c. XXXII, |i. l'J'i; Paris, I7li. ••' Ibid. V. XIV, p. I'2H.
■' Ibid. c. XI, p. .Mi.
1 liull. Valic. I, p. 87.
•■ Ibid. 1, p. l/i(i.
dant ce règne si court, il eut le temps de s'occuper du révérendissime Chapitre, tant le désordre y était scandaleux. Il créa archiprétre le cardinal Jean Orsini, du titre de Saint-Nicolas in carcere, et lui donna tout pouvoir pour réformer les chanoines. C'était un homme de haute valeur et de grande énergie tempérée par une douceur de mère. Sa nomination le trouva à Viterbe, d'où il écrivit immédiatement aux chanoines une lettre pleine d'onction, dans laquelle il leur montrait la nécessité de pourvoir d'une manière plus digne au culte de la Basilique'. Les chanoines en furent touchés, et députèrent quelques-uns des leUrs pour conférer avec le cardinal sur les réformes à établir. Quelques jours après, Jean Orsini était élu pape sous le nom de Nicolas III. Ce qu'il avait eu le projet de faire comme archiprétre, il allait l'imposer comme pape. Il lance sa bulle Civitatem sandam Jérusalem, où il avoue qu'étant archiprétre il avait peu étudié la question ; bien des aperçus nouveaux se révélaient à son esprit, entre autres, l'ancienneté des habitudes irrégulières prises par les chanoines, et tellement invétérées qu'il y avait peu d'espoir de les redresser : Cum jam quasi in antiquatse deformitatis impressione calescerent, ad ea qux nostris inhœrebanl ajfectïbus de facili non poterant inclinari -.
Cette phrase désespérée nous donne la clef de la réforme de Nicolas III. Le pontife comprend la situation et juge la maladie incurable. L'inutilité des réformes de ses prédécesseurs, les habitudes prises, Thostilité générale, l'obligent à la condescendance. Il fait large la part du feu. Plus de vie commune : les chanoines sont astreints à habiter la canonica comme de simples particuliers, chacun dans ses appartements. Le réfectoire est abandonné. Depuis longtemps les besoins personnels, la pauvreté de la mense, avaient introduit l'usage de préparer à chacun les })lats qui lui convenaient. Il y avait communauté de table et diversité de mets. Nicolas III supprime la table commune comme une observance vaine, et permet de se nourrir chez soi, en famille. Désormais le Chapitre n'aura plus de repas de corps que dans certaines solennités. Le vêtement même est modifié. Cette chape fermée de toutes parts, avec des ouvertures pour les bras, était gênante; on la fend par le milieu, sur le devant, à hauteur de ceinture, ce qui la rend plus commode pour la marche et les mouvements. L'obligation de l'office de nuit est supprimée. Il suffit désormais de se lever assez matin « pour avoir le temps de lire et de chanter ce qui doit êtri; lu et chanté ». Cette concession dut être accueillie avec applaudissements; car, sans nul •li»iit(\ ]o lever de nuit <'t;iil la pins Iduide charge pesant snr
' Grimaldi , ras. de Archiprcsh. B. V., p. 49, arcli. do Saiiil-l'ici rc. •' Bull. Valic. I, p. 160.
les épaules du Chapitre. Une modification plus essentielle l'atteint également. Jusqu'à Nicolas III, le Chapitre se composait de vin^it-deux chanoines. C'était peu, étant donné qu'ils eussent à suffire au culte de la Basilique. Sur le nombre retranchons les vieillards, les malades, ceux occupés par les papes aux affaires de l'Église, et nous conclurons à peu près en toute sûreté que, presque toujours, il y avait à peine une dizaine
Boniface VIII. {Orotle valicaiic.)
de chaïKiines présents au chœur. Nicolas Iff conipiit (|iio beaucoup de négligences provenaient du petit nombre des cliaiinincs. Du même coup, il réleva en principe au chiiïre de trente, en créant huit nouveaux titulaires; puis il fonda un corps spécial de trente clercs, inférieurs en dignité aux chanoines, — (-omme leurs coadjuteiu's, — qu'il nomma bénéliciers, cbai^/'s plus strictement ilr satisfaire à l'olTice divin. Cet accroissement considérable ne put s'établir i|uà la longue, et ne lut vr.iimenl réalisé (pie sous l'xinii'are \'lll.
Multiplier les clercs autour du tombeau de siiint l'ieiic l'Iail chose
facile, mais les vieux chanoines n'entendaient pas partager avec les nouveaux les revenus de leurs prébendes ; il fallait multiplier également les possessions de la mense capitulaire. Nicolas III et Boniface VIII n'y manquèrent pas, et, à ce titre, ils sont considérés comme insignes bienfaiteurs du révérendissime Chapitre. Sous Boniface VIII surtout, grâce aux incalculables richesses que les pèlerins du premier jubilé de l'an 1300 laissèrent à Rome, le Chapitre fut royalement doté. Aussi ce pontife, qui voulait relever de toute manière la splendeur du culte de Saint- Pierre, n'hésita pas à créer trois nouveaux chanoines et un troisième corps de vingt clercs qui, sous le nom de clercs de chœur, devaient aider les bénéficiers et les chanoines dans les fonctions du culte. A cette époque, sauf quelques additions faites plus tard, le Chapitre de Saint-Pierre est définitivement constitué : il compte trente-trois chanoines, trente bénéficiers et vingt clercs de chœur. L'ordre hiérarchique qui existe entre eux est un ordre d'honneur, non de juridiction. Les bénéficiers, placés, même au chœur, à un degré inférieur, ne dépendent que de l'archiprêtre : les chanoines n'ont sur eux aucune autorité. L'archiprêtre seul peut les commander et les corriger au besoin. Nullus canonicus per se jurisdictionem seu imperium vel domînationem seu auctoritatem quamcumque exercere possit in aliquem de heneficiatis eisdem... Nec ipsos superbis vel ampullosis verbis seu factis injuriosis exasperetK II était à craindre, en effet, que les chanoines ne traitassent de haut les coadjuteurs inférieurs qui leur étaient donnés. Aussi Nicolas III exige que tout bénéficier prenant possession de sa stalle soit reçu au baiser de paix par les chanoines : ad pacis osculum recipi volumus.
L'infériorité d'honneur qui atteignait les bénéficiers et les clercs de chœur constituait aussi une infériorité d'honoraires. Dans le principe, les chanoines seuls se partageaient les revenus de la mense et les oblations. Les revenus de la mense provenaient de possessions immobilières disséminées un peu partout à travers l'Italie et au delà : dons et legs faits par les papes, les cardinaux, les chanoines eux-mêmes et les dévots de Saint-Pierre. De plus, la Basilique elle-même était une source de bénéfices. Les pèlerins qui venaient s'agenouiller devant le tombeau de saint Pierre n'avaient pas les mains vides. Les offrandes étaient larges, et les cassettes placées devant l'autel se remplissaient rapidement. Chacun avait sa part : le pape d'abord, le célébrant et les chanoines. Ce ne serait pas le lieu de dire que la part du plus fort est toujours la meilleure; car les papes, d'un cœur très débonnaire, abandonnèrent souvent leurs droits
' Bull. VcUic. I, p. HiO.
Li: i:li.te 36'j
sur les oblations, en faveur des chanoines, — comme Jean XXI. — ou de la Basil ifjue, — comme la plupart d'entre eux.
On distinguait, pour le partage entre le céléhranl et les chanoines, le moment où les oblations étaient laites. Avant rOiïertoire, toute offrande appartenait, à tour de rôle et par semaine, aux sept cardinaux prêtres qui célébraient la messe dans la Basilique, — ils avaient ainsi les sept premières semaines, — la huitième revenait aux cardinaux diacres, la neuvième aux chantres et la dixième au Chapitre. Ce qui était déposé après l'Offertoire se partageait par moitié. Le détail de ces oblations serait fastidieux; ce qu'il importe de savoir, c'est qu'elles constituaient un véritable revenu qui, s'ajoutant à celui des possessions immojjilières, formait un ciipital considérable. Tous les revenus, quelle que fût leur origine, étaient déposés dans une caisse commune fermée par six serrures, dont les clefs furent confiées, par ordre de Nicolas III, à six camerlingues : quatre chanoines et deux bénéficiers'. Ils sont choisis tous les ans et confirmés par le cardinal aicliiprétre-. Us doivent administrer les biens du Chapitre, garder le dépôt, noter exactement les absences du chœur, afin que les distributions quotidiennes soient faites avec justice. Avant d'entrer en charge, ils prêtent serment de fidélité et de loyauté ^
Outre le revenu iixe de sa prébende, cliaque chanoine avait à sa disposition une portion annuelle de soi.xante francs; mais il fallait la gagner. Poiii' assister à Matines, il recevait trois baioques, une pour Prime, trois I II M II- la Messe, trois pour Tierce, Sexte et None, tiuis pour Vêpres et une [)oui- Complies : en tout, quatorze baioques à la journée, s'il était fidèle au chœur. En y ajoutant les distiibutions extraordinaires faites à certaines solennités, — pourvu qu'il l'ut présent, — chaque chanoine recevait ainsi vingt-quatre francs sur le lutai de sa portion annuelle. 11 en restait trentesix que l'on disliibuait par fractions de six fiancs tous les deux mois. Mais, si le chanoine s'était permis de coucher hors de la canonica, il perdait, par nuit, vingt-quatre baioques, à moins d'une permission de l'archiprêtre ou d'un cas de maladie.
Outre ces distrijniliniis (udinaires, il y avait un casuel provenant de certaines cérémonies. La règle générale est qu'en dehors des obligations strictes du chœur, les chanoines ne fimt rien pour rien. S'ils assistent aux douze stations solennelles (jui se font à Saint-Pierre : ri-lpiphanie, la Chaiic de saint Pierre, le dimanche de la Quinquagésime. de la Passion, le linnii (le PiVjues, l'Ascension, la i*entecôle, la fêle de saint l'ierre et Ac
' liiill. Vulic. I, 11. 18(!.
- CK/iilu ConstilHl. S. Biisil. Priitcip. Aiwnl , \i. 2i.
saint Paul, son octave, la Dédicace de la Basilique et le dimanche Gaudete, — ti'oisième de l'Avent, — ils reçoivent leur quote-part des quarante solidi qui reviennent au Chapitre. S'ils chantent tour à tour les répons de l'office, cinq solidi leur sont dus; s'ils portent la chaire de saint Pierre sur leurs épaules, le jour de sa fête, du lieu où elle se trouve jusqu'à l'autel, chacun des porteurs touche un écu; s'ils assistent l'évêque de Porto, le samedi saint, pour la bénédiction des fonts, le célébrant leur doit \ingt solidi, et aux chapelains qui lui font cortège en chape, des cierges de trois onces. Nous savons déjà que les vigiles solennelles des palliiims valent aux chanoines quelques écus et du bon claretum à discrétion. Qu'il poite un cierge, un encensoir ou une chape; qu'il chante un répons à Matines ou une antienne à Vêpres, plus que d'habitude; qu'il assiste à une messe ou à une procession, hors le nombre convenu, le chanoine doit être dédommagé. Tout est réglé, fixé; la plus petite innovation ne peut s'introduire, — si elle est une surcharge, — sans qu'immédiatement elle ne soit arrêtée par un non jjossutnus général. Celui qui veut des cérémonies, des honneurs, des prières supplémentaires, doit assurer par avance une rente proportionnée : pas d'argent, pas de chanoines. Nous ne les en blâmons pas, c'est leur droit, et tout droit est respectable.
Dans les revenus fixes de la mense capitulaire, comme dans les distributions quotidiennes et extraordinaires, les bénéficiers et les clercs de chœur avaient toujours des portions inférieures à celles des chanoines, quoique leur charge fût plus lourde. Messieurs du Chapitre, à raison même de leur dignité, et souvent, des hautes fonctions qu'ils remplissaient près des papes ou en leur nom, se dispensaient facilement de la résidence dans la canonica et de l'assistance au chœur; d'autant plus que leur bourse en soulïrail rarement, car les camerlingues, chargés de noter les absences, se montraient indulgents pour eux et trouvaient moyen de les excuser. Ce pointage était une grosse question. Il fallait, pour être juste et éviter la discorde, beaucoup de tact et de délicatesse. Si un chanoine est absent pour affaires du Chapitre, la chose est simple; mais s'il se dit empêché ou malade, elle se complique. Dans le nombre, il y avait bien quelques négligents, quelques paresseux, et un malaise se trouvait vite fort à propos. Aussi le Chapitre n'accorde à la maladie qu'une confiance très limitée. Le premier jour, on l'accepte bénévolement; si elle dure, on délègue deux chanoines pour tâter le pouls du malade et vérifier son état*. Ceux qui étaient affligés d'une infirmité trop repoussante ou portaient « (les ligatures ou des emplâtres » étaient exempts de droit. La chicane
' Capita Conslitut., p. 18.
n'y jierdail lien (-1 se r;iltiapait ù ses heures. Un chanoine arrive en retard, l'office coiiiiuencé : va-t-il perdre sa quote-part? S'il entre au chœur, pour Matines, après le premier Gloria, il est pointé comme absent; de même, s'il arrive à la Messe après le dernier Kyrie, et aux autres Heures, après le premier Gloria du premier psaume. Pas de rémission possible, ni cardinal ni évêque ne peut lever la peine. On devine les discussions qui devaient résulter de ce pointage, à une époque où les mœurs étaient si violentes. La courtoisie était malmenée, la charité plus encore, et souvent, en plein chœur, chanoines, bénéûciers, clercs et camerlingues s'apostrophaient, s'injuriaient et se bousculaient, au grand scandale des fidèles. En dehors du chœur, les disputes devenaient tragiques : témoin le cas de ce malheureux camerlingue, Christophe Santi. Un jcjur iiuil se querellait avec le chanoine Odon de Marcellini pour sa portion, un de ses parents tira sa lance contre le chanoine. Le neveu de ce dernier, présent à la dispute, se jeta sur lui et le poignarda'. Heureusement, ces faits déplorables étaient rares.
Le pointage des absences est encore plus sévère pour le simjjle bénéficier. Il reçoit moins et doit travailler davantage. Cette anomalie s'explique [i.ii la raison même de son institution. Le bénéficier n'a été créé que pour être le coadjuteur des chanoines, leur su[)pléant. quand ces messieurs, à tort ou à raison, s'absentent du chœur. Il est comme le manœuvre du culte. Il doit résider, toujours résider, à ce point qu'on appelait autrefois les bénéficiers wcssicurs les Aatiis'. La tolérance est peu large en sa faveur, à moins de force majeure, « parce que, dit la bulle de Nicolas III, étant institués principalement et presque uiiiquemcnt pour chanter dans la Basilique les divins offices de jour et de nuit, pour les vivants et jiour les morts, les bénéficiers doivent desservir la Basilique continuellement, sans interruption, — jugiler et cunlinue^. »
Les chanoines prennent des vacances. Nicolas III leur accortie viugt jours [)ar an liors la canonicu. C'était |ieu; aussi les réclamations tlevinreiit pressantes, lionirace Vlil, instituant huit nouveaux titulaires, leur donna quatre mois de liberté! La jalousie des vieux ne put se contenir. Quand, plus lard, Clément V, cédaiil ,iiix instances réitérées qui lui furfut laites, accorda deux mois de congé à tous les clMuoiiirs. ils y ajoutèrent, en bons mathématiciens, les (|u;iliv mois de Bonil'ace \'lll. et, de cette manière, ils cuiciit six mois du liberté hors la canonica, sans assistance .lU clio'ur. A qui la l'iuile? Ne rcinontc-t-elle pris (pieUpie peu jusipriui
' llnll. Vahr. Il, |.. I()8.
" Martorrlli, Sturtii , |). 17'.l.
■' Bull. Vulic. I, p 11):!.
siège de saint Pierre, occupé presque toujours par des pontifes d'un cœur débonnaire?
Il faut croire que les revenus de la prébende n'étaient pas suffisants, ou que l'ambition désirait davantage, car les chanoines jetaient un œil d'envie sur d'autres bénéfices. Il est vrai de dire que, pendant le séjour des papes à Avignon, les riches donations de Nicolas III et de BonifaceVIII, les largesses des rois de Sicile ' et d'Aragon ', furent livrées au pillage. Les factions qui désolèrent la ville de Rome et la ruinèrent, comme si elle eût été prise d'assaut par des Barbares, n'épargnèrent pas les biens ecclésiastiques. On volait le pape, on volait les chanoines : l'anarchie était lamentable. Les papes d'Avignon fulminent bulles sur bulles, envoient commissaires sur commissaires, pour rétablir l'ordre et arrêter le pillage. Jean XXII, en particulier, nomme à deux reprises des délégués, avec pleins pouvoirs contre les usurpateurs des biens du Chapitre'. Les pillards n'étaient pas tous laïcs. Au sein même du Chapitre, la rapacité ne faisait pas faute. Des chanoines brisaient les cassettes, s'emparaient des offrandes au détriment de leurs collègues. En 1354, Innocent VI les rappelle sévèrement à rhonnêteté : « Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à nos vénérables frères Pontius d'Orvieto et Etienne, évoques, et à notre aimé fils Guillaume, abbé du monastère de Saint-Germain d'Auxerre, salut, (!tc... Nous avons appris par un rapport plein de tristesse et d'horreur que plusieurs chanoines et personnes attachées à la Basilique du prince des Apôtres à Rome, poussés par l'ardeur d'une exécrable ambition, ont osé commettre le crime de briser un tronc destiné à recevoir les offrandes des fidèles, quoiqu'il fût fermé de plusieurs serrures ; de plus, ils ont enlevé deux croix en argent placées sur l'autel des saints apôtres Pierre et Paul *. » Le pontife veut cependant éviter le scandale d'un jugement public des coupables, et charge ses délégués de faire une enquête discrète, sans bruit, — simpliciter, in piano, ac sine strepitu.
La mense capitulairc, mal administrée, mise au pillage, avait probablement perdu beaucoup de ses revenus ; c'est la raison que les chanoines mettent en avant pour olitenir de Grégoire XI la confirmation d'ini privilège octroyé par Clément V^ et renouvelé par Clément "VP. Il était précieux. Chaque chanoine avait le droit de jouir de tous les bénéfices qu'il pouvait acquéi'ir : canonicats. prél)endes, avec ou sans charge d'âmes, pourvu
1 Bull. Vatic. I, p. 241.
2 Ibid. H, p. 8.
■' Ibifl. I, p. 252-257.
'• Ibid. II, p. 27.
• Ibid. 1, p. -210.
'- Ibid. I , |i. 330.
qu'il résidât dans la basilique de Saint-Pierre pendant six mois, d'une manière continue ou par intervalles. C'était ouvrir la porte de sortie à tous les chanoines. Les bénéficiers partagent la même laveur, mais à condition que ces bénéfices étrangers ne les empêchent pas de résider. Messieurs les Assis doivent avant tout être fidèles à Saint-Pierre. Leurs vaainces sont nulles. Pendant que les chanoines prennent leurs ébats, six mois durant, sans compter les suppléments, les bénéficiers ne peuvent se reposer que discrètement, à la dérobée. Si l'absence n'est pas prolongée, les camerlingues ferment les yeux, et le pointage les épargne. Pour prendre médecine, ils ont trois jours; pour une saignée, deux jours; pour un bain, un jour. Nous ne répondons pas que les médecines ne se soient nmitipliécs! Il y avait, comme on le voit, une disproportion très grande entre les obligations des chanoines et celles des bénéficiers, accentuée encore par la différence des revenus. Il était impossible que la chicane n'y trouvât sa place. Travaillant davantage, les bénéficiers voulaient gagner davantage : ils se révoltèrent contre les chanoines. L'occasion k'ur fut fournie par des indélicatesses commises à leur détriment dans la répartition des offrandes. Quand on montrait aux fidèles le voile de Véronique sur lequel s'est empreinte la face douloureuse de Notre-Seigneur, ils avaient ckutume de faire de liches oflVandes, soit avant, soit après l'ostension. Les chanoines, qui seuls jouissaient du droit de montrer la sainte Face, prétendaient également jouir seuls des aumônes. De plus, quand les fidèles se présentaient avant ou après la cérémonie, les chanoines prenaient l.i précaution de leur faire dire ou écrire devant témoins que leurs aumônes étaient déposées en l'honneur de la sainte Face, et se les appropriaient. Témoins de cette ruse peu honorable et déjà irrités, les bénéficiers protestèrent par des injures, môme au chœur, devant le public. L'afVaire s'échaulfa tellement, que le pape Grégoire XI délégua un comuiissaire. le cardinal François Tebaldeschi, pour mettre la paix entre les deux partis. Le cardinal publia, en 1378, une ordonnance où. flétrissant la rapacité de queUiues-uns, les fraudes de quelques autres, il s'eflbrce de rendre justice à chacun. Elle se termine par ces paroles significatives : « Que désormais nul des chanoines ou des bénéficiers, réunis au chœur pour la célébration de la Messe, les autres divins offices et les Heures canoniales, n'ose proférer des paroles injurieuses, irritantes ou scandaleuses, ou faire ((uoi que ce soit qui force à retarder ou à suspendre les offices. Que tous, au contraire, s'y conduisent modestement. pacili(piemenf. « La concorde dura peu, et. à la lin de ce mènie xiv siècle,
' Cité par Marloivlli, Sturiit dit CIcro Val., p. 2'2;!, il'apros les arcli. <lo la Kiisil., cari. III, fasr. (').
SAlNT-lMEliliE DE ROME
Boniface TX dùlègue nn nouvel arbitre de paix, le cardinal Christophe Maroni.
Le grand schisme d'Occident porta un coup terrible au révérendissime Chapitre de Saint-Pierre. Appelé à Rome par le peuple en révolte contre Innocent VII, Ladislas, roi de Naples, en profita pour piller les trésors de l'Église et les biens du Chapitre de Saint-Pierre. Tout est bouleversé,
Tombeau du roi Ladislas. p;ir Andréa Ciccione. ( Saint, - Jean de Cai'bonara, à Naples.)
la discipline comme le patrimoine. Anloinc di Pielro, bénéficier, contemporain de cette lamentable période, en a écrit, dans son Diario\ les faits les plus importants. Le château Saint-Ange est occupé par les troupes du roi; défense, à part certains jours de trêve, de passer le pont pour se rendre à la Basilique. Un impôt exigé par Ladislas force les chanoines à vendre les objets précieux du trésor. La sonmie n'étant pas atteinte, trois chanoines sont mis en prison. Il en restait si peu à Rome en 1408, que le nombre ne fut pas suffisant pour élire les six camerlingues, désignés d'office par l'archiprêtre. On vivait dans une effroyable misère, et, le 3 octobre 1410, plusieurs chanoines réunis dans la sacristie de Saint-
' Muiotori, Scripl. rerum liai., t. XXIV, p. 979.
Pierre se partagent, quelques morceaux de pain, tant la famine était grande. Le roi Ladislas s'étant soumis au pape Jean XXIII, Rome respira pendant quelques mois. Les chanoines se réunirent; comme les absences avaient été longues et nombreuses, on brûla dans la sacristie tous les pointages faits par les camerlingues. L'accalmie dura peu. En 1413, le Paradis de Saint- Pierre, la sacristie, sont livrés au pillage, beaucoup d'ornements et de reliques enlevés. Le 10 juin, et pendant onze jours, l'office fut suspendu dans la Basilique. A peine quelques chanoines osèrent-ils faire une timide procession, le jour de la Fête-Dieu, jusqu'au bas des degrés, avec un petit ostensoir en cristal. .\a mois d'août 1414, Ladislas mourait. Notre chroniqueur, qui lui garde rancune, signale sa mort en ces termes : « Le vendredi 3 août, à la troisième heure de la nuit, est mort de bonne mort, sur le rivage de la mer, le roi Ladislas, dont l'âme soit bénie à rebours! parce qu'il a fait beaucoup de mal en ce monde, surtout à Rome, dans les églises de la ville et en particulier dans celle de Saint-Pierre et le Borgo'. »
Cette mort n'arrêta pas la guerre : la Basilique, pillée de nouveau par les soldats, abandonnée par les chanoines, paraissait frappée d'interdit. Le désordre régnait dans les consciences comme dans la société. En 1416, nous voyons les camerlingues chargés d'administrer le pou do revenus que possédait la mense capilulaire s'en emparer comme d'un l)ien propre. Le scandale fut tel, qu'en 1417, au lieu de nommer dos camerlingues, on créa un seul économe, auquel fut confiée la fortune du Chapitre.
L'élection de Martin V, qui rendit à l'Eglise la paix dans l'unité, rendit aussi au Chapitre de Saint-Pierre res[)oir d'une résurrection. Il était temps. Les périls de la guerre avaient fait prendre dos habitudes qui. désormais sans excuse, tâchaient néanmoins de s'implanter. On aimait mieux se livrer à ses occupations que chanter l'office, et, malgré la pacification des hommes et des cho.ses, le chemin do la Basilique restait déserf. Martin V en 1428', Eugène IV en 1437', essayèrent de réprimer ([uehjuos abus. A cette époque, bien difTéroiits de ceux danjourd'Iiui. les chiincMnes ne paraissent pas avoir leur costume on grande afioction. Ils lo laissent volontiers, môme au chœur, chacun .s'Iiabillant â sa façon. Une excommunication l(il;e srnlcntia^ atteignit les délinquants, ot les contraignit à reprendre lo costume de chœur uniforme prescrit jiar Nicolas III. Lo mal était si profond, la di.scipline avait reçu do lois coups, (piil fallut,
' Diario, apiiil Miinitori , >>cvijil. reritui Itiil., XXIV. ' Hiill. Vatir. II, \>. HO.
' //.../. Il, p. Ki.
pour remettre sur ses bases cette institution qui s'écroulait comme un vieux bâtiment crevé de toutes parts, la poigne de Nicolas V.
C'était un homme énergique, ne reculant jamais devant l'obstacle. A peine élevé sur le siège de saint Pierre, en 1447, il créa un vicaire apostolique, avec le pouvoir, inouï jusqu'alors, « de corriger, de châtier, d'incarcérer, de priver de leurs prébendes et bénéfices, pour un temps ou à jamais, les chanoines récalcitrants'. » Ils avaient trouvé leur maître. Force à eux, d'après la même bulle, d'examiner les comptes des années précédentes, d'annuler les contrats onéreux, et défense de se réunir capitulairement sans la présence du vicaire. Ils sont mis en tutelle, comme des prodigues dissipateurs de leurs biens. Nicolas V leur donna une consolation. Pour la première fois, le révérendissime Chapitre de Saint-Pierre a droit à un costume violet : chape violette, avec capuce orné de fourrure blanche au-dessus du rochét, comme les prélats. Il leur est permis de relever la chape et de la porter roulée sur le côté, comme c'est l'usage aujourd'hui. Les bénéficiers ne sont pas oubliés; leur chape est de même couleur violette, moins précieuse d'étoffe et fermée comme autrefois, avec capuce plus étroit, orné d'une fourrure noire ou grise. Nicolas V connaissait bien les hommes; en les prenant par le côté sensible, même avec des colifichets, il savait qu'il ariûverait plus facilement au but : la restauration pleine de la vie régulière. Depuis longtemps, grâce aux désordres de la guerre et du grand schisme, la canonica était abandonnée, la résidence une simple cérémonie. A chaque création de chanoine ou de bénéficier, l'élu prenait officiellement possession de ses appartements, qu'il se gardait bien d'habiter. On logeait en ville. Quelques-uns même poussaient l'audace jusqu'à se faire un revenu de leurs appartements dans la canonica, en les louant. La canonica, vieux symbole toujours menaçant de la vie régulière, était l'ennemi qu'il fallait détruire. Aussi se gardait-on de réparer ses ruines. Elle croulait d'elle-même, à la grande joie des chanoines. Nicolas V rêva de la relever et d'y réunir de nouveau le Chapitre. La mort l'en empêcha. C'est fini, la vieille maison tombe sous la pioche des démolisseurs, pour faire place à la nouvelle Basilique. Les chanoines n'ont plus rien à craindre, ils sont libres, vraiment séculiers. La vie monastique qui a été leur berceau n'est plus qu'un souvenir, nous allions dire un cauchemar : les oiseaux ont quitté leur nid.
Malheureusement, plus les chanoines s'éloignent de la canonica, plus ils sont séculiers, moins ils veulent remplir leurs obligations en assistant à l'office du chœur. Déjà ils ont forcé la main paternelle et toujours indul-
' nnll. Valic. Il, p. 112.
Tomlluau d'Innoconl VIII (partie supérieure), poi- l'uUiiJuulu
LE CLLTI- 3T0
gente des papes à leur accorder six mois de vacances; déjà ils jouissent du privilège de ne venir au chœur qu'une semaine sur deux, ce n'est pas suffisant : ils réclament et obtiennent de Nicolas V l'exemption des petites Heures', et ne sont plus astreints qu'aux Matines et aux Vêpres. Les bénéficiers furent indignés. Il faut avouer (pi'ils n'avaient pas tort; car les chanoines, qui excellaient à diminuer leurs obligations, s'entendaient à merveille à augmenter leurs revenus. Calixte 111 cherche à mettre la paix : Hortamur insuper quod singuli et beneficiati prxdicti a quibusve inter se rancoribus, odiis et invidiis abstineant -.
Ce fut bien pis quand, sous prétexte d'augmenter le nombre des bénéficiers, Innocent VIII créa quatre nouveaux titulaires chargés de desservir la chapelle de la Madone del Convento, où il déposa la sainte Lance et de nombieuses roIi({ues. Les nouveaux venus furent mal accueillis. Le Chapitre tout entier se leva contre eux comme un seul homme. Pour une fois, l'union des trois corps, chanoines, bénéficiers, clercs de chœur, était complète. Les quatre chapelains (rinnocent ne pouvaient se caser au chœur; les chanoines les renvoyaient aux bénéficiers, les bénéficiers aux clercs de chœur, qui les laissaient à la porte, sans vouloir leur concéder le moindre bout de stalle. Force fut à Alexandre VI et même à Jules II, malgré son caractère autoritaire, de les dispenser de l'assistance au chœur. Cependant, après bien des années de chicane, les quatre malheureux expulsés purent s'asseoir à la suite des bénéficiers. Ils y sont restés.
L'agitation des bénéficiers cnnlrc les clianoines n'avait pas cessé pour si peu, quoiqu'ils eussent perdu dans la bataille un de leurs privilèges. La caisse commune, nous l'avons vu, était confiée à six camerlingues, dont quatre chanoines et deux bénéficiers; Sixte IV retrancha un bénéficier, mais pour les consoler il institua deux antres camerlingues, tirés de leurs rangs, auxquels fut attribué exclusivement le droit de noter les absences de tous les membres du Cliapitre, d'où leur nom de camerlingtirs de l'ab^eyicr. Les chanoines, très chatouilleux sur le point d'honneur, trouvèrent dmd'être mis à l'amende par des inférieurs; ils exigèrent qu'avant de pointer leur retard les camerlingues bénéficiers leur fissent une révérence!
Tous ces compromis n'arrêtèrent point la lutte, et nous trouvons encore le Chapitre (mi i)leine guerre, sous le pontificat de Paul V. Toujoui-s les mêmes plaintes, toujours les mêmes n'criminations et les mêmes chicanes, qu'il seiait fastidieux de répéter. Paul V y mit lin, une bonne fois, par sa bidl(> Super cafhedrnm^, et mieux encon- \<.w l,i publication d'un
' Itrcf de Nicol:is V ronscrvr ;iu\ AieliU. (M|iit., c;iit. \l. l'asc. iJ.Vi, cili' |iar Maitorolli.
' Huit. Vniic. ir, p. ir>:v => Ibiil. m, p. 2i:t.
résumé des constitutions des papes, formant désormais le code disciplinaire du révérendissime Chapitre'. Nous ne prétendons pas que, de Paul V jusqu'à nos jours, la guerre n'ait jamais reparu; mais ce ne fut plus qu'une guerre d'escarmouches, avec nombreux et longs armistices. Après bien des luttes et des changements successifs, le révérendissime Chapitre, grâce à ses droits mieux définis, jouit à l'heure présente des bienfaits d'une paix armée.
Malgré cette descente progressive à travers les siècles, — • du monachisme parfait des premiers chanoines sous Léon I à la vie séculière parfaite sous Léon XIII, — le Chapitre de Saint-Pierre n'a cessé d'être une pépinière de grands hommes. Les fautes que l'histoire peut lui reprocher, en suivant pas à pas ses défaillances, sont des fautes disciplinaires dont la faiblesse humaine et le malheur des temps sont en grande partie responsables. Des papes, des cardinaux, des évoques et des hommes illustres par leur science et leurs vertus sont sortis nombreux de ses rangs, et le placent - sans contredit à la tête de tous les Chapitres du monde, comme il convient à celui qui a la garde du tombeau de saint Pierre.
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' Capila CoH!:titut. S. Basil. Princip. Aposl.
■ Cf. Grimaliii, ins. de Archiprcsb., arcli. du l.i Basil. — Cancclliori, de Secret. I\', fasti Canonicorum .