LA LITURGIE AUTOUR DU TOMBKAU DE SAINT PIERRE
Dès les premiers temps, comme iiuus luvons vu, l'oratoire élevé par le pape Anaclet sur le tombeau de saint Pierre servit à l'évêque de Rome de lieu principal de réunion pour le culte chrétien. C'était sa cathédrale. Il y célébrait le saint sacrifice, il y prêchait, il y admini-strait le baptême. Après la paix de Constantin, quand l'Église, libre des entraves de la persécution, put se constituer en plein air, bâtir ses temples et développer ses rites, la basili({ue Vaticane reçut la première une transformation liturgique qui servit de type à toutes les Églises d'Occident.
Jusque vers le milieu du ive siècle, en Orient comme en Occident, le dimanche, et dans plusieurs endroits le mercredi et le vendredi, avait lieu la synaxe, assemblée officielle, obligatoire au moins pour le dimanche, où l'on consacrait la sainte Eucharistie. Celait le culte essentiel, le sacrilice des chrétiens dont aucun fidèle ne pouvait s'abstenir, le signe de coinninnion avec le Christ, dont il mangeait la chair et buvait le sang; avec le poulile, son rcpn'sentanl, dont il écoutait renseignement; avec ses frères dans la foi dont il partageait le pain, après une même prière. Le coMir des vrais chrétiens ne pouvait pas être satisfait dans foutes ses aspirations vers Dieu par ces réunions iiilri inittenfcs. Le Maître u'avait-il pas dit, après en avoir donin' l'exemple, qu'il l'allait piitT. toujours prier? En doiuiaiit à Dit-ii le doux nom de l'ère, cl non plus cchii de Maifrc,
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les chrétiens sentaient le besoin de lui parler sans cesse. Comment auraient-ils eu avec lui moins de relations que les Juifs qui, chaque jour, à des heures déterminées, interrompaient leurs travaux pour louer Jéhovah? L'Église chrétienne ne pouvait être moins fervente que la synagogue.
Aussi la prière privée, familiale, de tous les jours, s'établit rapidement d'elle-même, sans que le pouvoir religieux eût à intervenir. Elle coulait de source. On priait le matin, entre le chant du coq et le lever du soleil, pour appeler les bénédictions du Christ sur la journée; on priait le soir, à l'heure où la lumière qui s'éteint, symbole mélancolique de la vanité de la vie, invite l'âme au recueillement intérieur et lui fait désirer le jour éternel dont l'aurore n'aura point de couchant. C'étaient les prières les plus universelles, celles que tous pouvaient faire sans nuire au travail. Les plus parfaits, ou les moins occupés, y ajoutaient, à l'exemple des Apôtres, les prières de Tierce, Sexte et None, qui étaient les principales divisions du jour. De cette sorte, l'âme, souvent arrachée aux occupations matérielles, maintenait son vol plus haut et aspirait avec plus d'ampleur l'air pur des vertus et des conseils évangéliques.
Au iv« siècle, les moines, d'abord épai^s dans la solitude, se réunissent sous un même toit, pour vivre sous une même règle. Ce sont les parfaits, les contir\.ents , les hommes de Dieu, ceux qui, détachés des biens et des ambitions terrestres, pratiquent à la lettre la doctrine du Christ. Ce qu'ils faisaient en particulier, — chacun dans sa hutte ou sa grotte. — ils le continuent en commun. Avec eux, la prière privée de tous les jours devient la prière publique. Dans chaque monastère, les Heures sont fixées. Sept fois le jour, les moines se rendent à l'église pour célébrer les louanges de Dieu. Malgré des divergences locales, cet usage devint général, et nul doute qu'il ne s'introduisit ù Rome quand Athanase y importa la vie monastique des déserts de l'Orient. Sous le pontificat de saint Damase (366-384), d'après un petit mot du Liber pontificalis^ , eut lieu, dans la basilique de Saint-Pierre, le premier essai d'oflice divin régulier; mais ce n'est qu'au temps de saint Léon I (440-461), que les moines installés autour de la Basilique commencèrent vraiment le service quotidien du culte.
L'essai de saint Damase était à noter, car il en est resté un témoignage perpétuel dans le Psautier spécial qui est en usage dans la basilique Vaticane. L'office divin à cettG époque, tel que nous pouvons nous le figurer d'après les rares documents qui en font mention, se composait
' IJhfr pontif. : u Ilic constituit ut Psalnios diu noctuque cauerent jier omnes ecelesias. s (I, 1). 213, edit. Duchesne.)
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principalement du chant des psaumes. On se servait partout d'une traduction faite, non sur l'original hébreu, mais sur la version grecque des Septante. C'était donc une traduction de seconde main, fautive et inintelligible en bien des endroits, soit par le manque de soin du traducteui-, soit par la multiplicité des transcriptions qui couraient d'Église à Église. Sur la demande de Damase, saint Jérôme entreprit d'y remédier et de donner à l'Église une prière parfaite. Il lit une première revision du Psautier, très timide, très discrète, corrigeant peu, par crainte de troubler les fidèles qui connaissaient les psaumes de mémoire*. Cette première re vision, connue sous le nom de Psautier romain, fut imposée aux églises de Rome par saint Damase. Elle resta en vigueur jusque sous le pontificat de saint Pie V, qui la supprima partout, excepté dans la basilique de Saint- Pierre.
Nous pouvons, avec l'aide des Constitutions apostoliques et de la Pérégrination de Silvie^, surprendre les fidèles et les moines de Saint-Pierre dans l'exécution de l'office divin. Primitivement, les psaumes étaient chantés en solo, et l'assemblée entière reprenait les dernières phrases. L'habitude du chant alternatif d'un chœur à l'autre s'introduisit cependant assez rapidement. Son origine est curieuse. Sous l'épiscopat de Léonce, à Antioche, vers le milieu du ive siècle, deux moines, Flavien et Dioscore, réunissaient des laïques fervents près les tombeaux des martyrs, et, formés en deux chœurs, chantaient alteiriativement les versets des psaumes. Léonce, suspect d'arianisme, prit ombrage de ces pieuses assemblées qui lui paraissaient une menace de dissidence; il pria Flavien et Dioscore de les tenir dans les églises de la ville. Le nouveau système de psalmodie plut aux fidèles, et de l'Orient passa en Occident. Nous le trouvons en vigueur à Rome sous le pontifiait de saint Célestln' (423-432).
Peu à peu 1h liturgie se perfectionna: le chant des psaumes fut précédé et suivi d'une antienne tirée ordinairemciil iln [isaume Uii-nième, dont elle résumait la pensée ou signalait l'idi'c principale; des leçons, prises dans l'Ancien et le Nouveau Testament, dans los homélies des Pères, s'intercalèrent entre plusieurs psaumes, et l'otlice divin se trouva constitué comme prières et comme lectures à peu près tel (pril est usité de nos jours. Longtemps il resta dans la basilif(iii' Vaticane le privilège exclusif des moines, tous laï(|ues, pendant plusieurs siècles. Aux piètres la célébration des saints mystères, aux ascètes laï<iues le chant de l'oflice.
' Cf. Vitrourcitix , Miniinl hihli(iiif. II, |). '2.Ô8. ' Cr. Dui'lii'siu' . Oriijiiir ihi ciiUi' chrt-tieti , |i. 56. ■• Lib. puittif. I, |i. iiO. Kd. iHiclu'SlH'.
C'était la loi universelle. Toutefois les psaumes qui se chantaient pendant la Messe étaient réservés aux diacres, ceux du Graduel en particulier, qu'ils chantaient du haut de l'ambon, le gradus '. Aussi fallait-il, pour être diacre, avoir une belle voix. On s'en faisait un titre de gloire, comme le prouvent les inscriptions relevées par M. de Rossi ^ En voici une du diacre Redemptus, contemporain de saint Damase :
Dulcia iiectareo promebal mella canore, Prophetam celebrans placido modulamine seneni.
La vanité s'en mêla, et ce qui avait été inspiré par le zèle de la louange de Dieu le fut bientôt par celui de l'amour- propre. Au lieu de demander aux diacres les qualités plus essentielles de vie régulière, on ne s'occupa plus que de la beauté de leur voix. L'ordre des diacres devint un conservatoire de musique. Il y avait abus. Saint Grégoire le Grand y remédia énergiquement, en retirant aux diacres le privilège du chant des psaumes : Ne dum Manda vox qussritur, quseri congrua vita negligatur '. C'est à cette réforme, à n'en pas douter, qu'il faut rattacher l'institution par le même pontife de la célèbre Schola cantorum. Grégoire interdisant aux diacres de la basilique Vaticane les chants de la Messe dut y pourvoir, afin que la solennité du culte ne souffrît point de cette suppression.
La Schola canlurum était une maîtrise où les jeunes clercs se formaient à toutes les mélodies du chant. Le pontife leur assigna une résidence au bas des degrés de la Basilique, sur la place, au lieu qui prit ensuite le nom d'oratoire de Grégoire in platea, et encore, d'hospice de Grégoii^e*. Le grand homme aimait sa petite famille, et ne dédaignait pas de l'insti-uire lui-même. Il s'asseyait au milieu des enfants sur un lit de repos que l'on a vénéré longtemps dans cet oratoire, et dirigeait les chœurs. Les petits clercs d'alors, comme ceux d'aujourd'hui, étaient mutins : les rires, les fausses notes allaient leur train. Armé d'un fouet,
' Cf. Duchesnc, ùrujine du culte chrétien, p. 1U1.
- Ballet, arch., 1864, pp. 33, 55.
^ Epist. S. Greg., lih. IV, xliv.
'' Cet onitoire ])orta :iu.ssi le nom de Sainte -Marie- aux -Veigcs, Sancipp Marin' Viryarioriim. Ce nom lui vint des bâtons que les cliantres revêtus de la chape tenaient à la main pendant l'office. Cet usage persévéra dans l'Église gallicane jusqu'à rintroduction du rit romain moderne. — Cf. Cancellieri, de Secret., II, p. 736.
Dans cet oratoire on dressait un lit de reiios où le Pape s'asseyait, le jour de la procession de saint Marc, avant d'entrer dans la Basilique. On lui lavait les pieds. Il y avait lieu de se reposer; car celte procession, partant de Saint- Laurent in Lucina, s'engageait dans la voie Klaminiennc, faisait station à Saint- Valentin, au pont Milvius, et de là, tournant à gauche, longeait le Tibre et se dirigeait sur Saint- Pierre. C'est un immense parcours.