I.F. dli.tf
suffire à lui seul aux besoins de tout un peuple, Patrice appelle à son aide les moines bretons de la grande île voisine. Trente viennent s'unir à ses efforts et féconder de leurs sueurs cette Église qui, seule peut-être entre toutes, n'a pas eu de sang chrétien dans ses assises, et malgré cela, grâce à l'ardeur apostolique de son fondateur, est demeurée la première dans la foi catholique.
Patrice avait donné à cette chrétienté naissante les usages, les rites et l'esprit de l'Église romaine, tels qu'il les avait puisés à leur source la plus pure : le tombeau de saint Pierre. De son vivant môme toutefois, son œuvre fut envahie par l'esprit plus indépendant, plus national, des Bretons. Les moines qu'il avait appelé-s. qui entrèrent dans ses travaux et les continuèrent après sa mort, nVîtaient pas aussi romains que lui. Strictement unis au Saint-Siège dans les questions de dogme, soumis en principe à ses décisions disciplinaires, ils n'en conservaient pas moins des coutumes nationales que Rome réprouvait, comme la forme de la tonsure cléricale, et surtout la date de la célébration de la Pàque, auxquelles ils tenaient avec acharnement. Il n'y avait pas, entre les Bretons et le Saint-Siège, ces relations faciles qui s'établissent de soi entre le père et ses enfants. Cet esprit d'indépendance s'infiltra peu à peu dans l'œuvre romaine de Patrice, au point de l'absorber complètement.
De plus, quoique doué par les quelques gouttes de sang romain qui coulaient dans ses veines d'un esprit très organisateur, Patrice mourant laissa l'Irlande évangélisée, mais non l'Église irlandaise définitivement constituée. La suprématie officielle d'Armagh, où il établit son siège épiscopal, était approuvée par le Saint-Siège et dure encore; mais les habitudes nationales étaient réfractaires à une hiérarchie aussi univereelle. Les Irlandais .se trouvaient divisi's en ime multitude de clans, (pii formaient dans la race c(»mnMme autant de petites souverainetés, dont les droits, les limites étaient loin d être définis. Grands éleveure de cochons et de moutons, ils s'en allaient par laïuillc, <li' piituiage en pâturage, sans demeure fixe, vivant sous des huttes â moitié enterrées, comme des tribus nomades. Ce mouvement perpétuel des po[)ulations s'accordait difficilement avec l'idée juridiipie romaine du diocèse, qui a |toui'l)ase la slabililé. Aussi les évé(pies (pii suci-édèrcnt à Patrice se cruient juridiction sur leurs diocésains partout où ils se trouvaient, juridiction persoiuiello par là mèiue, et non territoriale, confu.se, enchevêtrée, essentiellement contraire à lesprit hiéran-hiipie de l'Mglise romaine. A travers ces crosses é|>iscopalcs ipii se croisent en Imil sens sur riilaiidr pour saisir leui-s brebis errantes, jetez les crosses tU's abbés des grands monastères, (pii rev«'ndiqueiit eux aussi leur |)arl de gouvernement cl daulorité, même sur les évê(pu<s sortis de
leurs rangs, et vous aurez le spectacle le plus saisissant de l'anarchie spirituelle où était tombée l'œuvre si sagement commencée par Patrice.
Pour sauver cette Église, pour l'attacher invinciblement à l'unité, il fallait lui infuser à nouveau Tesprit romain, et c'est encore au tombeau de saint Pierre que des pèlerins vont le puiser.
Envoyés par les Pères du concile national tenu à Leiglies (630), des religieux des grands monastères irlandais arrivent à Rome pour vérifier de leurs yeux les usages et la discipline de l'Église principale. Dieu leur ménageait une suprême leçon. C'était précisément lepoque des fêtés de Pâques. De toutes les parties du monde chrétien, des pèlerins latins et grecs étaient accourus au tombeau de saint Pierre, et tous ensemble, différents d'origine, de race et de langue, ils célébraient avec le pontife de Rome la résurrection du Sauveur. L'union était parfaite. Seuls, au milieu de l'allégresse universelle qui saluait le triomphe du Christ, les envoyés bretons continuaient leurs jeûnes et ne mêlaient pas leurs joyeux alléluias aux alléluias de la catholicité. Ils comprirent : cet isolement les frappa et leur parut une excommunication. Quand ils quittèrent la ville éternelle, ils emportèrent dans leur cœur le bien le plus précieux : l'amour de l'unité catholique. Les cendres de Patrice diu'ent tressaillir de joie.
Rentrés dans leurs monastères, les députés bretons rendirent compte de ce qu'ils avaient vu et entendu. Et l'un d'eux, l'abbé Cummian, vivement ému par le spectacle de ces pèlerins de toute la chrétienté, unis dans la même foi et dans la même discipline, s'écriait devant les moines obstinés qui en appelaient toujours aux traditions de leurs pères : « Se peut-il imaginer une prétention plus perverse, plus ridicule? Rome se trompe, Jérusalem se trompe, Alexandrie se trompe, Antioche se trompe; seuls, les Scots et les Rrelons ne se trompent pas ! »
La cause était gagnée. Malgré la résistance de quelques communautés dont la soumission fut plus tardive, toute la partie méridionale de l'Irlande accepta les usages de Rome. Ce n'était, du reste, qu'un retour aux traditions du saint apôtre Patrice. Le pèlerinage au tombeau de saint Pierre, qui avait fondé l'Église d'Irlande, la sauvait du schisme et l'attachait à jamais au Saint-Siège.
A côté de l'Irlande, une révolution sanglante s'était opérée. Sortis en trois émigrations successives de la région péninsulaire qui sépare la mer Raltique de la mer du Nord, les Saxons, race audacieuse de pirates, avaient envahi la Grande-Bretagne, et en un siècle et demi de luttes, de carnage et de sang, l'avaient soumise à leur domination. Sept royaumes fondés par sept tribus divisent alors la nouvelle Angleterre. Car les Saxons ne sont point des nomades aventureux et rêveurs, comme les Irlandais;
positifs avant tout, ils s'installent, s'enracinent dans la terre conquise. Chez eux, la propriété est chose sacrée; chacun a son lot, sa part de terrain, qu'il garde et défend au besoin. Ils ont leur langue, leurs assemblées régulières, leurs rois, toute une hiérarchie fortement constituée, organisée, qui en quelques années donne à l'Angleterre un caractère national nettement distinct. Ils ont au.ssi leurs dieux. Le christianisme, vaincu avec la race bretonne, est enseveli sous ses ruines. Devant les envahisseurs, les moines bretons échappés au massacre se sont enfuis, emportant sur leurs épaules les ossements de leurs saints. Réfugiés dans les montagnes et les presqu'îles de la Cambrie et de la Cornouaille, ils fondent de nouveaux monastères, comme ceux de Bangor et de Lindisfarne, véritables métropoles d'oii les missionnaires rayonnent chez les Scols et les Pietés ; mais aucun d'eux ne veut prêcher la foi aux conquérants de son pays. Ouvrir le ciel à ces mécréants, jamais!
Ce sentiment de haine patriotique s'adoucit cependant peu à peu. Quand Augustin et ses moines, envoyés par Grégoire le Grand, eurent entrepris avec succès la conversion des Anglo- Saxons, les vieux Bretons, animés d'un esprit plus évangéliquc, s'unirent h leurs efforts. La moisson fut surabondante, l'Église d'Angleterre définitivement fondée.
Moins mystiques que les Irlandais, plus stables et plus pratiques dans leurs institutions, les Saxons se formèrent facilement à la discipline romaine, l-^vangélisés par des moines romains, ils reçurent tous les usages romains. Le mélange des missionnaires ne tarda pas à créer des difficultés. Trav;iill,iiil le iiii'nie champ, Romains et Bretons devaient l'alalement en venir aux luaius. La fiistidieuse question de la PAque ' menaça encore une fois de tout compromettre, hiilante par elle-même, elle devint violente, quand Augustin, promu à l'arclievôché de Canfnrbéry, fut proclamé pai- le pape primat de toute l'Angli'terre, ayant sous sa juridiction innu»"'diale tous les ('véchés suffragants, même ceux des Bretons de la Cambrie. Le pape ne devait pas connaître les Bretons, ou il s'abusait étrangement en croyant qu'ils accepteraient sans difficulté un jirimaf romain. La révolte fut universelle. Ni les remontrances et les supplications d'Augustin, ni les décisions du pa|>e ne purent convaincre les lîrefons, et, après de
' l,c (linÏTcnd [lurUiit sui' hi «lato ilf l;i rôlébralion ilc la Pilqur. Fallait-il la ct'lt'brcr li> diiiiaïu-lio a|)ri''s le 1 i" jour ilii mois lo plus voisin de rô(|uino\i> du |irinlrni|)S, alin de no |>as s'unii' A la fiHo de la FMqup juive qui tondiait toujours ci' IV jour?
Toutes les l<^lises d'Orcidi-tit, de Palestine, il'Étfjiite, le voulaient ainsi, et le concile île Nicco en fil une loi pour l'Kglise universelle (;W.">); ceux ipii ne reconnurent pas celle loi Turent appelés i/iiiic/i)(/('i'iiiian,'i.
Ce n'était pas le cas des Irlandais: ils réléliraient la Pàque le diinanelie, mais d'après un vieux cali'id ou oyrir pascal tondié en désuéliidi et répudié par llninr. Us irrl:iii'nl pas schisiiiiitiques, mais arriérés.
longues années de discussions et de luttes, l'esprit romain, Ijattu par l'esprit breton, fut à la veille de disparaître avec les missionnaires latins. Heureusement Dieu veillait sur le l)erceau de cette Église d'Angleterre, qui devait être par excellence VÉglise de Pierre.
Pendant que les moines bretons de la Cambrie soumettaient l'Heptarchie à leurs observances religieuses, un jeune moine sorti de leurs rangs se préparait, dans le silence du cloître, à combattre pour l'unité romaine. C'est le champion de saint Pierre.
AYilfrid. Anglo-Saxon d'origine, né en 634, appartenait à la haute noblesse northumbrienne. Religieux à Lindisfarne, le grand sanctuaire monastique de la Northumbrie, il était, par sa science et sa vertu, l'admiration de ses frères. La tempête soulevée par la question de la Pâque et de la tonsure ' faisait rage autour de lui. Il crut remarquer que tout était loin d'être parfait dans les usages traditionnels de son monastère ; l'acharnement même que l'on mettait à les défendre contre ceux de l'Eglise universelle lui fut à scandale. Il pria, consulta, et prit enfin la résolution d'aller à Rome, en pèlerinage au tombeau de saint Pierre. Ses supérieurs l'approuvèrent, ce qui témoigne en faveur de leur bonne foi. Son père le bénit, et la pieuse reine Eanfleda, qui avait été sa protectrice dès son jeune âge, le recommanda vivement au roi de Kent, dans les terres duquel il devait séjourner avant de passer en Italie. A Londres, un pèlerin jeune comme lui, ardent comme lui, se fit son compagnon de route; c'était Renoît Biscop, que nous retrouverons plus loin.
Wilfrid puisa au tombeau de saint Pierre l'amour passionné de l'unité catholique. Béni par le pape, la tête rasée à la romaine pour affirmer par ce signe visible le nouvel esprit dont il se faisait le propagateur, il rentra dans son monastère de Lindisfarne. Son séjour y fut de courte durée. Sa tonsure en forme de couronne était, à elle seule, une protestation trop violente et trop accusatrice pour lui permettre de vivre en paix avec ses frères.
Protégé par le roi Alchefrid, le champion de saint Pierre, devenu abbé de Ripon, commenc^a vaillamment la lutte. Les Bretons avaient devant eux un rude adversaire. Ce fut une guerre universelle. Les rois dans leurs palais, les évêques dans leurs cathédrales, les abbés dans leurs monastères, les abbesses derrière leurs grilles, discutaient ardemment les opinions adverses. On convint d'une grande assemblée, un plaid national, où les champions des deux partis pourraient jouter à leur aise, expliquer leur sentiment, défendre leur cause.
' Les Romains se rasaient la tête , comme le font encore les religieux , en forme de couronne. Les Irlandais rasaient seulement le devant de la tète, en forme de fer à cheval ou de rroix. Imle irae.
Ce fut une belle journée. On se réunit à Witby, sur le bord de la mer, au centre des deux royaumes northumhriens, dans le double monastère de moines et de religieuses que gouvernait la grande abbesse Hiida. princesse ,de sang royal, illustre par sa sainteté'. Le roi Oswy présidait. Colman, l'évêquc breton de Lindisfarne, défenseur des traditions celtiques, était présent avec tout son clergé; en face de lui, Wilfrid. le lutteur romain. La dispute fut orageuse. A bout de raisons, Wilfrid s'écrie tout à coup :
« Ce n'est pas à vos pères que Dieu a donné le droit de régir son Église, mais à l'icône, car à Pierre seul il a dit : « Tu es Pierre, et sur cette; pierre ji; bâtirai mon Église, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle; je te donnerai les clefs du royaume des cieux. »
C'était en appeler à l'autorité du Saint-Siège. Le roi saxon fut surpris :
« Est-il vrai. Mit-il à levêque breton, que Notre-Seigneur a dit ces paroles à saint Pierre ?
— Cela est vrai, » répondit Colman.
La cause était jugée. Oswy se leva et dit :
« De ma vie, je ne ferai ni approuverai rien qui soit contraire à saint Pierre, le portier du ciel. »
L'assemblée, les mains levées, acclama la décision loyale; l'esprit romain sortait vainqueur de la lice avec Wilfrid. Les Bretons ne désarmèrent poinl. Colman, suivi de ses moines, quilt.i l.iudisfarne et se réfugia dans le monastère d'Iona, la citadelle de l'esprit celli<pie, emportant avec lui les os de son prédécesseur saint .\idan. Cet exode fut le signal de nouveaux combats. Wilfrid. tour à tour vainqueur et vaiucu, dépossédé de son siège, rétabli jiar le pa|ie, deux l'ois exili', mourait l'an 709, avec la gloii'e d'avoir n'-tabli l'iiiiilt' romaine dans l'Mglise (r.\ngleteri'e. Il était donné au jiiinc (■t)iii|i.i;^iinii di; son premier })èlerinagc au tombeau de saint l'irire, Benoit Biscop, de la développer pacifKiuement.
Benoît Biscop' est le grand pèlerin de saint Pierre. Son tombeau le fascine. Six fois il passe la mer et se rend à Home poiu- le vénérer et puiser à cette source l'esprit romain dont le développement seia le travail de toute sa vie. C'est un savant, un eberclieiir. Il consacre ses trois premiers pèlerinages à létude des usages et de la discipline de l'Mglise romaine. Il s'en pénètre li fond, h ce point que le |)a|te Vitalien. frappé de la pii'té, di; la science cl du zèle de ce pèlerin lii'ioïque, oublie son
' Cf. Viiiiii, Mciiiuifc sur /es ciiMst'ji de ta iliiaiilence cuire l'hylinr brrlonitc «■( rt.ijlite romaine, acailrin. îles liisrri|it., !"■ sérii', II.M. — Bètle, llist. ceci. — Moiitalciiibrrt, Moines d'Occiilenl, IV.
' C.r. ItiiL Vilir atth. in Wiramiilha.
430 SAINT-IMEliRE DE ROME
origine saxonne et l'adjoint au Grec Théodore, qu'il institue primat d'Angleterre. C'était mettre Benoit Biscop sur le champ de bataille.
Pendant que Wilfrid continue sa lutte corps à corps, sans merci, contre l'esprit breton, Benoit Biscop l'attaque et le mine sans autant d'éclat, mais peut-être avec plus de succès. Il n'a pas les allures de tribun du grand évèque, pas de discussions orageuses et troublantes; sa tactique n'est pas celle d'un général qui combat, mais plutôt d'un diplomate qui prévoit. Il laisse en paix les Bretons dans leurs monastères, car il sait que la dispute les irrite, que la contradiction les pousse à l'entêtement, et que tête de Breton ressemble fort à certain front d'airain dont parle l'Écriture. Mais, à côté des monastères bretons, il fonde vui monastère romain. Le domaine lui est donné par son ami le roi Egfrid, en pleine Northumbrie, en pleine Église bretonne, à l'embouchure de la Weai*, d'où son nom de Wear-Mouth. Benoît a son idée. Ce monastère doit être le signe visible, étincelant, de l'esprit romain, comme un phare rayonnant sur toute l'Église anglo-saxonne. Il le consacre solennellement à l'apôtre saint Pierre (675). A lui seul, ce nom est tout un programme. De plus, le saint abbé veut que l'église du monastèi'e ressemble à la ])asilique Vaticane, et, le premier, il bâtit en Angleterre une église en piei're. Les maçons viennent de France, où Benoit va les choisir lui-même. Il trace le plan de l'édifice, se fait architecte, entrepreneur, et, un an après la pose de la première pierre, la nouvelle basilique était couverte, voûtée, au grand étonnement des Anglo- Saxons. L'intrépide pèlerin n'est pas encore satisfait. Le nom doimé à son monastère, la forme de son église, ne sont pas à ses yeux une prédication suffisante : il part pour Rome, et en rapporte des reliques et surtout des livres. A son avis, les dissensions de l'Église anglo-saxonne provenaient de l'ignorance. Relégués dans leurs lointains monastères de la Cambrie et de la Cornouaille, les Bretons vivaient en dehors du mouvement intellectuel du monde catholifiue. Ancrés dans leurs idées, emprisonnés dans leurs traditions, ils avaient besoin d'entendre une autre voix que la voix de leurs abbés, de lire d'autres livres que les livres de leurs Pères. Cette voix, ces livres, ils pouvaient désormais les trouver au monastère de Wear-Mouth. Benoît poussa l'amour de l'unité romaine jusqu'à demander à la basilique Vaticane sa méthode de chant. Auditeur ravi des douces et suaves mélodies que saint Grégoire y avait introduites, il en ramena le grand chantre pour former ses moines.
Le monastère de Saint-Pierre fut, pour l'Église anglo-saxonne, comme une source silencieuse cachée sous l'ombre et la verdure qui, goutte à goutte, sans bruit, s'infiltre dans la terre et fait germer la moisson. Sans disputes, sans froissements, les moines bretons apprirent de lui
à mieux connaitre les usages romains, les adoptèrent pacifiquement, s'attachèrent plus étroitement au Saint-Siège : les pèlerinages de Benoit Biscop au tombeau de saint Pierre les avaient sauvés.
Wilfrid et Benoit Biscop sont les vrais Pères de l'Kglise d'Angleterre. Si d'autres ont travaillé auUmt et plus qu'eux à la conversion des Anglo- Saxons, eux .seuls, les pèlerins de saint Pierre, lui ont infusé cet amour passionné de l'Église romaine, qui fut pendant plusieurs siècles le caractère distinct if de l'Angleterre. Nul peuple n'a aimé saint Pierre comme le peuple anglais; nul n'a député à son tombeau des pèlerins plus nombreux, plus fervents, plus amoureux... Le peuple anglais, pendant tout le moyen âge, a été un peuple de Romieux.
L'Église anglo-saxonnt! reçut de ses Pères une telle plénitude d'esprit romain, qu'il débordîi sur les autres nations. D'elle sortit un des pèlerins les plus fervents, un des athlètes les plus intrépides de saint Pierre, le bienheureux archevêque de Mayence, saint Boniface, l'apôtre de la Germanie. Avec lui, le pèlerinage au tombeau de saint Pierre va répandre sa bienfaisante influence sur les peuples barbares qui connaissent à peine le Christ, et les soumettre à son Vicaire.
Boniface est de pure race anglo-saxonne'. Son père veut l'initier aux choses de ce monde, aux affaires de rommorce : il se cabre devant ces exigences humaines et s'enfuit dans un monastère. Non pas qu'il veuille s'y enfermer, s'y creuser un tombeau, loin de là. Pour lui, le monastère est une école où son âme doit se former à toutes les luttes par la science et la vertu. Et (|ii.iiiil il se sent assez fort pour le combat, il demande la bénédiction de son abbé et s'en va, à la garde de Dieu, pour un voyage d'exploration évangélique sur les côtes de Germanie. Le vieux sang saxon le pousse dehors, le lance à l'aventure, pour convertir les âmes au Christ, comme il poussait les [)irales ses pères pour saccager et détruire. L'instinct de race est le même, le but seul a changé.
Boniface ne réussit point. Dieu lui réservait une mission plus haute, à l;ii|ur||r il n'était pas pi(''paré. (".'est au tombeau de saint lierre que l;i Providence raltcml pour lui mettre au cœur l'amour passionné de l'unité romaine, et lui confier ofliriellemenl la charge de le oommunicpier aux peuples qu'il doit évangéliser. Boniface se rend ;\ Rome, et bientôt après, envoyé par (irégoirc II, il commence son apostolat chez les Frisons el les Thuringiens. Ces petq)Ies avaient déjà reçu la boime nouvelle de l'Kvangile; mais les prêtres qui la leur avaient amioncée, venus dlilande et de la Gaule, oublieux de la discipline hiérarciiique, avaient négligé! d'éia-
' ViUi aancti Bonifacii. (^\\^\w , l>ulrol.,t. LXXXIX, p. OCXJ.)
blir entre Rome et leurs chrétientés des relations régulières; d'où, la faiblesse de leur prédication et les tendances schismatiques de leurs convertis. Autre est l'apostolat de Boniface. Il n'a qu'une idée : attacher étroitement ses chrétiens au Siège apostolique. Cette idée féconde, puisée au tombeau de saint Pierre, dirige tous ses actes comme elle préoccupe toutes ses pensées. Ses rapports avec le pape sont très fréquents et très cordiaux; à peine arrivé dans sa mission, il rend compte à Grégoire de ses travaux, de ses projets. A ses yeux, ce n'est pas suffisant. Prêcher aux peuples l'unité romaine, c'est bien; leur enseigner que pour être chrétien il faut être en communion avec le pape, parce qu'il est le Vicaire du
Dépari de saint Boniface pour Uomc.
Christ, le successeur de Pierre, c'est bien; mais il y a mieux, c'est montrer à ces peuples le tombeau de saint Pierre, le leur faire toucher du doigt et leur dire : « C'est ici ! » Et, le premier de tous les apôtres missionnaires, le seul peut-être, Boniface rassemble ses néophytes et les emmène à Rome. Ce pèlerinage de toute une chrétienté allant s'agenouiller au tombeau de saint Pierre pour s'atTermir dans la vraie foi est un des épisodes les plus émouvants de l'histijire ecclésiastique.
Au jour dit, Boniface, entouré de ses chrétiens, reçoit audience de Grégoire II, à la Confession même de saint Pierre. Le pape lui fait le plus aimable accueil; mais, après les premiers épanchements, il lui demande de réciter à haute voix, devant tout le peuple, sa profession de foi. Boniface s'excuse, non pas qu'il hésite dans sa f(ji; mais. Saxon de naissance, il a peine à s'exprimer en latin; il supplie humblement le punlifo de lui permettre de la rédiger par écrit.
« Faites, lui dit Grégoire, mais faites vite. »
Quoi de plus capable de faire impression sur les néophytes de Germa-