‹ Saint-Pierre de RomeChapitre 49 sur 106 · LE CCI. TE · texte numérisé non relu

LE CCI. TE

et Grégoire VII. en pleine lutte contre les usurpations des empereurs, n'oublie pas ce devoir rigoureux de l'épiscopat. A son avis, si tant d'évêques se laissent avilir par le pouvoir séculier, trahissent l'Kglise, déshonorent le clergé, c'est qu'ils ne viennent plus s'agenouiller devant les restes apostoliques; ils aiment mieux s'agenouiller devant César. Aussi écrit-il à l'archevêque de Rouen, pour lui reprocher l'oubli de ce devoir sacré'.

Car, à cette époque, la visite ad limina n'était pas une simple visite de convenance au souverain pontife ou un pieux pèlerinage; tout évêque entrant dans Rome devait faire sa profession de foi devant le pape. Nul n'en était exempt, fût-il un confesseur de la foi en exil, comme Athanase, ou un apôtre, comme Boniface. On ne demandait pas seulement à l'évêque des détails et des témoignages sur la foi de ses diocésains, c'est la sienne propre que l'on discutait, et qu'on redressait au besoin.

Le séjour des papes à Avignon fut le coup de grâce de la visite ml limina. Puisque le pape lui-même vivait loin du tombeau de saint Pierre, aucun évêque ne se crut obligé d'être plus romain que le pape. C'était juste; mais, quand sainte Catherine de Sienne ramena Grégoire XI à Rome, elle n'y ramena pas les évêques. Le schisme, qui suivit de près ce retour providentiel, les en éloigna plus que jamais. C'est le siècle d'abandon du tombeau de saint Pierre. La Basilique (jui le couvre est en ruines, comme le peuple chrétien. L'une est Timage de l'autre. Même après Télection de Martin V, l'herbe continue de pousser sur les chemins de la Basilique; les pèlerins diminuent comme la foi, et les évêques les premiers, oublieux du tombeau du Pêcheur, se confinent dans leurs diocèses. Sans qu'ils s'en doutent, sans qu'ils le veuillent, cet éloignement de Rome prépare le terrain à la grande rupture. Quand Luther se présente à l.Mlemagne, l'Allemagne ecclésiastique, plus impériale que romaine, trahit FEglise, brise avec Pierre. Le fruit, depuis longtemps corrompu, desséché, tombe de l'arbre au premier souffle. C'est une défection universelle, lamentable, parce que, si les esprits avaient gardé jusque-li\ une certaine soumission (le routine au dogme catholi(|ue, il y avait beaux jours (juc les cœurs s'étaient détachés du Saint-Siège en se détachant du tombeau de saint Pierre.

Le concile de Trente lui-même, malgré ses ardents désii-s de réforme, ne réussit pas à ramener les évêi|iies au toml)eau de saint Pierre. Le succès du protestantisiiK! en montrait cepeiulaiit l'urgence. Plus les peiqtles livrés à leurs passions s'éloignaient de Pierre, plus les pasteurs auraient dû se serrer contre sa tombe. Il fallut la poigne de Sixte-Qinnt pour

' s. (ircg. VII, Ki-iit., lil, IX, 1.

secouer la torpeur épiscopale. Ce grand homme, comprenant le péril et voyant le remède, lance, en 1585, la bulle Romanus pontifex', dans laquelle il reproche amèrement aux évoques de ne plus visiter la « Pierre angulaire de la foi ;> : od fidei petrani et toiius sacerdotalis miifatis fontem. Et il ajoute : « 11 est hors de doute que les pernicieuses hérésies qui contristent l'Église et déchirent la robe du Christ ont leur origine dans l'abandon de cette visite salutaire. » Il en est pour la foi comme pour l'amitié : le silence la tue. Inappellatio mnltas solvit amicitias, disait le Philosophe. Relégués dans leurs diocèses, dominés par le pouvoir séculier qui se faisait de jour en jour plus absolu et profitait des pertes de l'Église pour l'asservir, les évêques, sans trahir leur foi, sans se révolter ouvert eanent contre le Saint-Siège, n'ont plus au cœur le même amour de Pierre, la même passion de l'unité. Ce n'est pas la rupture, c'est cette tiédeur qui ne sent plus, qui n'agit plus, qui ne résiste plus, si écœurante qu'elle donne la nausée à Dieu lui-même*. Entre le pape et les évêques, il n'y a plus les mêmes rapports de confiance, et la soumission elle-même aux décisions pontificales devient plus laborieuse. On sent que la conscience est absorbée par une préoccupation de tous les instants qui n'est autre que le désir de plaire au Roi-Soleil ou à quel({ue prince séculier. C'est, en France, l'origine du gallicanisme : le regard, comme les pieds, se détourne du tombeau de saint Pierre pour s'attacher sur le trône du roi. Combien d'évêques faisant partie de la célèbre assemblée de 1G8'2 avaient fait Icui- visite ad limina? Nous sommes convaincu qu(^ si. avant de se réunir, les Pères étaient allés se prosterner devant le tombeau de saint Pierre, ils eussent donné à l'Église un plus consolant spectacle.

A un degré inférieur, mais non indifférent, les plus humbles pèlerins au tombeau du Pêcheur servaient efficacement la cause de l'Église. Avec les évêques, de simples prêtres, des abbés et des moines, des abbesses et des fidèles de toute condition, se pressaient devant ses restes; mais, en se relevant, la plupart avaient à cœur d'être présentés au pape son successeur. Il se créait ainsi des relations intimes entre le pape et les fidèles du monde entier. Au besoin, quand une hérésie menaçait la foi dans une contrée lointaine; quand un différend s'élevait entre le Saint-Siège et un gouvernement, entre un évêque et un monastère; quand la justice était lésée par des violences publiques, la morale compromise par des scandales tombés de haut, le pape savait à qui s'adresser pour porter sa parole aux têtes couronnées comme aux plus humbles moines. Sur tel siège épiscopal, dans tel monastère, dans tel bénéfice, il y avait un homme, un

' Bull. Rom. IV, p. 4.

^ Apocal. m, 16.

pèlerin de saint Pierre assez dévoué pour être son légat, dût-il en souffrir et en mourir. En sorte que saint Pierre, dans sa tombe, servait à son Vicaire les instruments les plus sûrs de son gouvernement. Il les lui amenait, les lui présentait au choi.\. fl n'y avait pas une nation chrétienne où le souverain pontife ne connût, par le pèlerinage au tombeau du Pécheur, des âmes capables de tous les sacrifices pour Ihonneur de Dieu et la défense de l'Église.

Il lui servait également ce que les grands de ce monde entendent rarement : la vérité. Combien difficile à un pape de connaître la vérité? C'est à lui cependant que tout opprimé a recours, à lui de rendre toute justice. Les intrigues de palais, les connivences criminelles, les trahisons intéressées, tout conspire à obstruer le chemin, à fermer les portes par où la vérité pourrait pénétrer, et la plupart du temps, aidée de Dieu, c'est par la fenêtre qu'elle passe. Les pèlerins de saint Pierre lui firent plus d'une fois la courte échelle. Que de violences accusées! que de souillures mises à nu ! que de torts redressés ! que d'oppressions dévoilées, de larmes vengées dans les entretiens des pèlerins avec le pape ! L'un d'eux rendit à Sergius I un service assez original. Ce pape se trouvait dans une situation très délicate. On lui attribu;iit une paternité qui no s'alliait guère avec la dignité pontificale. Le jjcuple, qui ne demande pas mieux que de voir ceux qui lui sont supérieurs tomber au niveau de ses faiblesses, l'accusait hautement. Saint Pierre vint à son secours. Arrive à Rome 1111 |)èlerin anglo-saxon, saint Adlielme. Sergius le met au courant, et le prie de baptiser liii-im'me ce malencontreux enfant. Le pèlerin y consent. On porte le poupon à Saint-Pierre. — il n'avait fjue neuf jours. — et là, (levant le peuple accouru pour rire aux (h'peiis du pape, saint Adhelme, avant de le baptiser, somme l'enfant de dlie à haute voix si Sergius est son père. Le poupon s'anime, parle, et déclare forniellt-inent (pie Sergius n'est pas son jièrc'. UeureusLMiient. ce genre de service lendu |)ar les pèlerins était rare.

Il y (Ml avait un aiilic cpii se renouvelait tous les jours, et contribuait largi'iiK'iil à répaiiihc sur lllglisc riiilluciicc ihi tdinluaii de >aiiil l'iei-r«': (•"élail rargcnt. l'oiir l'Iciidiv le règne tic la Ini, assurer sa conservation: |i()iii- (listi ilnicr à pleines mains les suprêmes bienfaits de la justice et de la eliaiiU'', les papes ont besoin diinmenses l'essources. Hlles ne leur tirent jamais défaut. Uulie les possessions royales »pii lein- furent octroyt'es par les empereuis et les princes chrétiens, ils trouvèrent dans latlbienee lies pèleiins au louibeau de saint Pierre une souire intarissable de

' Mignc, Pitlrol. ^./., I. I.XXNIX. \k W.

richesses. On ne venait pas les mains vides. Si le riche donnait beaucoup, le pauvre, aussi amoureux que lui du tombeau du Pêcheur, laissait son obole. Près de la Confession, deux cassettes étaient disposées pour recevoir les offrandes, sous la surveillance de plusieurs gardiens. On aurait pu quelquefois se passer de leur service, car ils abusaient de la simplicité des pèlerins pour leur extorquer des aumônes. Un jour, ne s'imaginèrentils pas de se travestir en habit de cardinal, mitre en tète, et de garder pour eux, même par violence, les offrandes des fidèles! Les cassettes furent plus d'une fois forcées, l'argent pillé. On se disputait autour di'elles avec acharnement. Chacun voulait sa part : le révérendissime Chapitre, la révérende Fabrique et, bien entendu, le Pape. Les bulles se succèdent pour déterminer les portions cà l'amiable'. Hâtons-nous de dire que les papes étaient les plus débonnaires et les plus désintéressés, et abandonnaient souvent, pour avoir la paix, leurs droits et leurs privilèges.

Ces disputes n'étaient pas sans scandaliser les pèlerins. Au xin« siècle, devant la rapacité trop connue de certains gardiens de la Basilique, leur bourse se ferme, à ce point qu'un jour, priant devant le tombeau de saint Pierre et voyant que personne ne déposait d'offrandes, François d'Assise ne put retenir son indignation : « Comment les hommes, s'écria-t-il, ne donnent-ils pas à Pierre leurs biens et leur personne ! » Et aussitôt le pauvre du Christ met dans la cassette l'unique pièce de monnaie qu'il possédait.

La pénurie devint tellement grande, qu'Alexandre IV s'en émut. II lance une bulle' dans laquelle, s'adressant aux pèlerins, il les exhorte à donner leur obole au prince des Apôtres; mais, comme il n'a qu'une confiance très limitée en ceux qui sont chargés de recevoir les offrandes et de les employer, le pontife déclare nettement ses intentions. On sent que la dignité pontificale a été atteinte par les indélicatesses publiques de ses subordonnés, que le pape est accusé de connivence ou de faiblesse; aussi Alexandre IV insiste, pour dégager sa responsabilité personnelle, mettre à couvert son autorité et sauvegarder l'honneur de l'Église. Il va même jusqu'à accorder des indulgences à ceux qui, rentrés dans leur patrie, feront connaître ses volontés. C'est le cri d'un honnête homme qui voit autour de lui des abus auxquels il lui est difficile de remédier, qu'il flétrit et condamne, et par avance désavoue, s'il doit les subir.

Les pèlerins ne se bornaient pas aux offrandes qu'ils apportaient avec eux. Rentrés dans leurs foyers, le souvenir du Pêcheur les suivait, son amour les pressait et faisait d'eux ses humbles frères quêteurs. Et c'est

* Cf. Nicohii. ih- Vdlic. Basil.

- 11}., ihiil., ]>. 5.

ainsi que sans bulle pontificale, sans demande exprimée, sans pression officielle, le seul amour de Pierre fonda dans toute la chrétienté l'œuvre si catholique et si filiale du denier de Saint-Pierre. Elle s'impose aujourd'hui plus que jamais à tous les cœurs chrétiens. Aloi-s que, dépossédé de ses États, le successeur de saint Pierre n"a plus, pour subvenir aux nécessités de l'Eglise que la générosité de ses enfants, ils doivent lui ouvrir leur bourse, pour que ses mains vénérables y puisent librement. Donner à Pierre, c'est prêter au Christ.

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l'origine du pouvoir temporel des papes

Notre but, dans ce chapitre, n'est pas de traiter d'une manière complète la question des orifïiiies du pouvoir temporel des papes^^ ni d'en (h'iiiontrer la nécessité providentielle pour le hon gouvernement de l'Kglise et l'hormeur de son chef; nous voulons unicpiement ouvrir un aperçu, tracer un sillon, développer une pensée, <pii jette sur ce pouvoir et ses origines uiu; lumière abondante.

Les historiens hostiles à l'Église, ou simplement, malgré les marques d'une courtoise déférence, oublieux de son ciractère divin, cherchent ces origines dans les circonstances de leniits et de milieu où se trouva la papauté après la jia'ix de Constantin. Pour Edgai- Huinet, par exemple, c'est une question d'influence locale : « Nul ne peut haliiler Home, écrit rémineiil professeur, qu'il ne se sente grandir d'ime coudée; fussiez-vous dans hi condition l:i plus humble, vous êtes l;'i, ;'i chaque pas que vous faites, le centre viviuil d'ui: monde, le ( hef d'un pa.ssé sans limite. Que sera-ce {\'\\i\r instiliiiinii Jetée dans ce inuiile? Klle prendra d'elle-même la forme de celle iuunensili'. ^ l*oui- d'jiuties, c'est l'efTacement de la |»uissance iuqi('ricile ([ui, i«'tiit''e sur le {{osphore. loin de ces miasmes de granileur qui s'élèvent des ruines de Rome et domii'iil le gt'nie du commandemeul, se laisse aller à la mollesse d'ime coui' fastueuse, malgré les ci'is de victoire des Barbares, aussi incon.sciente du p(''ril qu'inquiissanle à le coiijui-er.

Certes, s.ius ihcikIh' ,iii si'iieiix riiilliiciii r duiniiuitriie de Wnv de

Rome, nous devons avouer que la politique impériale, par sa faiblesse, ses hésitations, son incapacité, servit admirablement les vues de la Providence en jetant les peuples affolés sous la chape des pontifes romains. Mais, à nos yeux, cet appel suprême des peuples à la papauté n'est qu'une conséquence, et nous devons chercher dans le cœur de ces opprimés la liaison de leur confiance dans l'évêque de Rome. 11 n'était pas le seul. D'autres villes célèbres, d'autres métropoles du christianisme, avaient à leur tête des hommes puissants par le génie, grands par la sainteté, capables de leur porter secours et de les sauver. Cependant, quand les Barbares se présentent, ce n'est pas à eux que le peuple s'adresse, il va plus haut et porte ses regards et ses supplications à un seul siège, le siège de Rome. C'est à ce siège que montent les cris de détresse des vaincus, égorgés ou traînés en esclavage. Admettant donc toutes les causes secondaires de ce mouvement des nations vers le pape, et l'effacement de la puissance impériale et la haute suprématie spirituelle des pontifes, et l'impopularité des légats de la cour de Byzance, et la nécessité de se défendre contre l'invasion, nous croyons que la confiance des peuples repose avant tout, lum sur le Chef visible, actuel, de l'Égii.se, mais bien plutôt sur celui (piil représente, sur le tombeau de saint Pierre, dont il personnifie et perpétue l'autorité. Le pouvoir temporel est m\ édifice assez grandiose pour admettre dans ses fondations tous les éléments humains capables de le soutenir; mais la pieiTe de l'angle, celle qui porte le poids de ce monuincnl destiné à braver les siècles, c'est le ciillc (In tombeau de saint Pierre, la (l(''votion populaire qui attire à ses pieds tout l'univers chrétien. Cette dévotion, à notre avis, est la première et principale origine du pouvoir temporel.

A peine est-il couché dans sa tombe, que Pierre prend possession du sol romain. Cette tombe elle-même est la première propriété de l'Église, propriété légale, que le pape Anaclel se liàtc de consacrer par l'érection publique d'un oratoire. Le corps ensanglanté de l'Apôtic mis en terre, est comme la semence d'un arbre vigoureux dont les racines pénètrent an fond du sol, étendeiil pailont leurs lamilications invisibles pendant que la tige se développe au grand air, dilate ses branches jusqu'aux extrémités du monde, abritant à leur ombre tous les oiseaux du ciel. Avant d'être souverain, Pierre, dans son tombeau, est propriétaire.

L'Eglise de Rome étant considérée par les chrétiens comme la mère et la maîtresse de lonles les Eglises, et son évêque comme le Pasteur universel chargé de veiller sur le troupeau du Christ, agneaux et brebis, les fidèles ont senti, dès l'oiigine, le devoir filial qui leur incombait de l'aider dans les besoins généraux de son gouvernement. C'était une cou-

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