LE COURONNEMENT DES EMPEHEUUS
La situation de l'J'lglise romaine, dans le courant du viiic siècle, n'étiiit pas sans péril. Par son couraj^e et son sang répandu, elle avait pu vaincre les persécutions des empereurs païens, et il se trouvait que les empereurs et les rois jiaplisés i)ar elle lui réservaient de nouvelles luttes et des triomplies plus laborieux. Dioclétieii et Attila ne l'avaient pas effrayée, et un Léon l'Isaurien, un Luitprand la tenait en échec. C'est que, depuis (pielque temps, la condition de i'évêque de Rome était changée. De pasteur spiiilucl (les âmes, il devenait insensiblement le chef souverain d'un Ltat. Tout conspire à cette exaltation, la faiblesse des grands et les supplications des petits. Le flot des circonstances les plus diverses pousse la papauté, et la porte, comme mal^M-i' elle, à de nouvc^lles destinées. Aussi la jalousie lentoure.
Le Grec, (|ui ne sait ni gouverner ni défendre ses provinces, y tient il'autant plus (piil a sur elles uioins d'autorité. On se moque bien à Rome et à Ravemie d'im Isaurien ou d un Copronynie. qui ne montrent de bravoure que contre des images et des statues de saints ! Mais si ces empereurs théologiens n'ont pas la fonie de porter une épée, ils ont la ruse diploniatifpie qui dissimule, attaipie en dessous, mine le terrain; ils ont suitoul la poignée il'or (pii achète les consciences et prépare toutes les traliisons. Lt's pontifes romains n'ont pas d'adversain>s |ilns dangereux. Heureusement pour la tiaie, ils sont loin!
Plus près d'eux, eu li.ilie lui nie, il y a le Lombard qui guette au pied
des Alpes et l'empereur de Constantinople et le pape de Rome, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, selon l'intérêt du moment. Le Lombard est essentiellement pratique. Rien de chevaleresque dans Luitprand, Astolphe ou Didier, ces rois (|ui, tour à tour, tendent la main au Grec pour piller le pape, au pape pour piller le Grec. C'est Taraignée tapie dans son trou, l'œil et les pattes aux aguets; le fil qu'elle a tendu vibre-t-il, elle s'élance, regarde; si la proie lui paraît dangereuse, elle bat en retraite, la laissant se débattre, user ses forces, s'épuiser et se mettre elle-même à sa discrétion; si la proie lui semble de bonne prise, elle fond sur elle, la saisit de ses crocs et la suce à plaisir. Battu par les alliés du pape, les Francs, le Lombard devient ostensiblement son ennemi. Les chicanes, les invasions, les guerres, les sièges se succèdent, pour arracher au pontife romain un lambeau de territoire, jusqu'à ce que Charlemagne lui brise la tête d\m dernier coup d'épée, et pose sur son front la couronne de fer.
Plus près encore, dans la Ville étei'nelle ou dans ses dépendances immédiates, un troisième ennemi surgit qui, les autres vaincus et disparus, fera pendant plusieurs siècles à la papauté des blessures tellement profondes et quelquefois tellement honteuses, que son existence sera un miracle permanent, un signe visible de son institution divine. Cet ennemi domestique est le patriciat romain. Autour du pape souverain, les familles sénatoriales, riches en patrimoine, veulent avoir leur part d'autorité, construisent des forteresses, revendiquent leur indépendance, et surtout convoitent la tiare. C'est une lutte sans merci de famille à famille, lutte de corniiilions, de violences, de trahisons autour du siège de saint Pierre. Il ne s'agit plus d'élire un évêque digne de gouverner l'Église du Christ; il s'agit, pour les Toto de Népi, les Lambert de Spolète, les Marozie et les Théodora, de posséder la souveraineté des l'^tats pontificaux, de jouir à cœur joie des biens de l'Eglise, de marcher de pair avec les empereurs et les rois. La papauté est un fief : on se le dispute, on se l'arrache, on se le vend au prix de tous les sacrilèges et de tous les attentats. Ne seraiton pape que deux jours, on veut être pape et on l'est, n'aurait-on que douze ans, comme Benoit IX, au mépris de toutes les lois et de tous les conciles, au mépris surtout de la conscience chrétienne, dont on cherche vainement les cris d'alarme et les condamnations vengeresses. On dirait que la peur a glacé tous les courages, l'or fermé toutes les bouches.
Période lamentable, pendant laquelle toute puissance parait avoir été donnée à Satan pour déshonorer l'Église, briser son unité, éloigner les peuples du siège de Pierre, et arrêter le développement de son autorité au milieu des Barbares à peine convertis. Chose remarquable: à peine posée sur le front de l'Église par les Francs de Pépin et de Charlemagne,
la couronne royale devient pour elle une couronne d'épines. Les papes seront rois, et de cette royauté providentielle d'inrimenses bienfaits rejailliront sur l'Kglise; niais le berceau de cette royauté, comme tout berceau, sera baigné de larmes.
C'est ù la mort de Paul I"' (757-707), (juc conuuence Tusurpalion des grandes familles romaines. Heureusement il y avait des accalmies. Les disputes mêmes des patriciens entre eux permettaient, entre deux sacrilèges intrusions, l'élection canonique d'un ponlifc! dont le gouvernement sage rendait à l'Kglise un peu de repos et de dignité. L'an 795, montait sur le siège de saint Pierre un homme dont l'élection avait été pure de toute simonie et de toute corruption. C'était Léon IIL L'état du Saint- Siège, asseni au dedans par les patriciens, convoité au dehors par de puissants voisins, lui parut intolérable. Lui-même avait été victime des plus cruelles violences. Le jour de la fête de saint Marc, pendant qu'entouré de tout son clergé il faisait la procession solennelle, il fut assailli p.ii' les neveux de son prédécesseur Adrien. Saisi, garrotté, jeté en prison, on tenta de lui arracher les yeux, de lui couper la langue, et ce ne fut que par miracle, qu'ayant été guéri de ses horribles blessures, il i)ut fuir la rage de ses ennemis.
A cette même époque, la nation franquc était gouvernée par un prince dont la gloire n'a pas été surpassée: c'est à Cliarlemagne, dont ses prédécesseurs avaient béni l'enfance, adiniré la piété envers le tombeau de saint Pierre et reçu d'innombrables bienfaits, que Léon 111 a recours. Le grand roi lui promet assistance et jure de se rendre à Rome-au plus tôt. Léon l'y pn'céda. Une pensée de génie avait germé dans son esprit. Les fêtes de Noël approchaient. Le pontife se recueillit dans le silence et prépara la gianrlc n'uvre qui, d'après lui, allait assuriT au pape la libfrté de son élection ri la dignité de son gouvernement.
A vrai dire, le projet était hardi. 11 s'agissait, udii pas de relever l'empire romain d'Occidi-nt avec ses possessions territoriales et sa su|trême autorité, mais de créer de toutes pièces lui nouvel tMiipire jiresquc inunaté-riel, sans dioil sur h- inuds «les biens cl du |iMlrimoine de saint Pierre, tout en le chargeant, au nom de Dieu, de veiller sur ces biens et de les défendre au besoin par les armes, et surtout de protéger la personne du pape, afin (pie nulle puissance humaine ne vint l'opprimer, ni dans son éleelion, ni dans son gouvernement. De telle soi'te ipi'à n'Ar du pa|te, universel ])asleui- des ,'tiiies, il y ;iuiait I empereur, uuiveiscl protecteur du pape. Au |ta|ie. Vie;iiie du Clnisl. de gouverner l'Kglise; à l'empereur. Vicaire du |i;i|ie. de piol(';:ei' |;i liberté de son goiiverueuient. Kneoie une fois, ce projet ('-tail ii.udi. N'y avail-il |i;is pi'iil à eri'ei'. à rôti'- du siègi'
de Pierre, un pouvoir laïque ayant charge de le protéger? N'était-ce pas l'exposer à être asservi? Cette haute protection, utile dans des mains dévouées et désintéressées, ne deviendrait- elle pas un esclavage humiliant sous la férule d'un traître ? Nous ne savons si ces craintes hantèrent l'esprit de Léon III; tout entier à son idée, ne voyant que le bien de l'heure présente et confiant dans la Providence, il résolut de la réaliser. La nuit de Noël, Charlemagne assistait à la messe avec tous ses leudes dans la basilique de Saint-Pierre, au milieu d'un peuple immense de Romains et de Francs, qui en remphssaient les nefs. Absorbé dans sa
Cuui'uuiienieuL de Cliuj'lL-iua^uc. ^mame du Haphaul.)
prière devant la Confession du Pêcheur, le grand homme avait la tète inclinée; le pape s'approche et, de ses propres mains, dépose sur cette tête auguste une couronne précieuse. Puis il pousse cette acclamation : « A Charles, auguste, couronné par la main de Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire! » Trois fois le pontife répète cette acclamation, trois fois la multitude, dans le délire de l'enthousiasme, la redit après lui. Léon, qui a tout prévu et préparé, fait ensuite au nouvel empereur les onctions sacrées, signe du pouvoir qui lui est conféré; et, prenant sur l'autel un glaive enveloppé dans son fourreau, il le tire du fourreau et le lui remet, afin (|u"il sache qu'il est élu de Dieu pour la défense de l'Église et du Saint-Siège.
Charles est troublé. Cette consécration solennelle l'épouvante; s'il avait su le dessein du pape, il se serait abstenu de paraître à la basilique, tant
il trouve redoutable la charge dont il est revêtu. Mais saint Pierre le veut; c'est de ses mains qu'il reçoit la couronne et le glaive, l'honneur et le devoir: il ne faillira ni à l'un ni à l'autre'. Peu à peu il comprend la pensée du pontife, et ses scrupules se dissipent. Ce n'est pas un nouvel empire romain d'Occident, — comme on l'a trop répété, — rival de celui de Constantinople. qui lui est conféré' : le pape ne lui donne ni territoire ni sujets. Après ce couronnement et ces acclamations, Charles n'a ni un plus grand royaume, ni une plus puissante armée, ni de plus riches revenus, il n'a qu'un devoir de plus. Devoir glorieux, il est vrai, que l'Eglise entoure do privilèges et d'honneurs, qui met l'empereur, sacré par elle. à la tête des princes chrétiens, mais qui, s'il est bien compi'is et bien observé, lui demande un dévouement et un désintéressement sans borne. La liberté et l'honneur du règne de Dieu sur terre sont confiés à ses mains. Vis-à-vis de l'Église, il a le rôle de saint Joseph vis-à-vis de la sainte Famille. 11 est l'époux d'une vierge qu'il ne doit pas toucher, dont le IVuit divin ne lui appartient pas; mais, pour la mère comme pour l'enfant, il doit avoir un cœur de père, et leur consacrer toutes ses forces et toutes ses sollicitudes.
Ce rôle désintéressé de défenseur de l'Kglise, Charles le comprend et l'aime; aussi, quand il signe le diplôme qui renouvelle et étend le patrimoine de saint Pierre, il a soin de prendre ce titre, qui seul convient à sa suprèm(! (lignih'; : « Charles, par la grâce de Dieu, roi des P^rancs et des Londtards, palrice des Romains, défenseur de la sainte Kglise de Dieu... » Df'îfcnscur, non oppresseur: ce titre devait plaire singulièrement à l'Iionunr i|ui avait pour le tombeau de saint Pierre une vénération si profonde, i|u"il monhiit à genoux les degrés de sa basilique.
Au premier moment, la création du nouvel empin^ ne donna qu'une idée vague, indéterminée, des pouvoirs qui en découlaient. C'est pourquoi elle laissa lant d'ouvertiu'es aux usnr|talions des successeurs de Charloniagne. Il eût fallu une l'oiislitulion ri''gulière\ déterminant avec neltelc'les attributions de ïvuï[)vic\\v. Léon III s'en tint à sa bonne volonté, il créa sans oiganiser. Un serment de lidélilé des Romains à l'empereur, plus liiid un certain dmil réservé à l'empereur dans l'élection des papes, c'est tout ce i|ui [liiiiI nécessaire, à l'origine, pour fonder cette œuvic
* Dans It; tri'.sur lii^ la liasiMijui' Valicuiio, on conserve la dalniutique tlont l.coii III so .servit .m couroniK'iiu'iit ilc (:iiarlrnia};iu\
' .lames Urycc (lualiCio la civalion ilii .saint cnipirp tVilli'i/dle , parce (|u'il l.i renarde enniiiie la contiiniallon et la restauration «le reni|iire d'Ooeident, et en fait une révolution contre reni|iiie d'Orient. (Le Saint- Empire romain (jcrmanique, traduction do l'anglais, par Emile Donierguo, V, p. 81.)
•' Cf. le Suint-Empire, par James llryce, p. 71.
gigantesque, tant elle apparaissait aux yeux du pape, comme aux yeux de Charlemagne et de ses premiers successeurs, une œuvre de dévouement chrétien, non d'ambition humaine.
Ainsi le comprit Othon I^'"', quand, appelé par Jean XII au secours du Saint-Siège menacé par de redoutables agressions, il fit le serment suivant, avant de se rendre à Rome pour recevoir la couronne impériale : « A toi, seigneur pape Jean, moi Othon, roi, je promets et je jure, par le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et par le bois de la Croix vivifiante, et par les reliques des saints, que, si Dieu m'accorde d'aller à Rome, j'exalterai la sainte Église romaine et toi, son pontife, selon mon pouvoir, et que jamais, par ma volonté, mon conseil, mon consentement, tu ne perdras ni la vie, ni aucun de tes membres, ni la dignité que tu possèdes. Dans la ville de Rome, je ne ferai aucun acte, aucune ordonnance en ce qui t'appartient ou appartient aux Romains, sans ton avis. Je te rendrai toutes les terres de saint Pierre qui viendront en mon pouvoir... Ainsi Dieu me soit en aide et ces saints Évangiles'! » Othon se montre, dans la formule de ce serment, le vrai successeur de Charlemagne. Comme lui, il a compris la pensée de Léon III et regarde l'institution du saint-empire comme une charge de dévouement au Saint-Siège.
Qu'on nous permette de relever au passage les formules étranges dont l'empereur se sert : « il jure de ne laisser perdre au pape ni sa vie ni aucun de ses membres. » Quel luxe de précautions! C'est qu'alors, avec ces rois conquérants, baptisés, mais encore barbares, on n'était jamais en pleine sécurité. On arrachait les yeux, on coupait la langue, les oreilles, le nez, on abattait un pied ou une main, avec la plus grande facilité. Il n'y avait fier baron qui ne se passât cette fantaisie, sauf à faire, après coup, une pénitence effrayante. Aussi le pape, en honmie avisé (jui connaît son monde, ne se contente pas de faire jurer à Othon qu'il lui conservera la vie sauve, — premier serment; — il exige de plus que tous ses membres soient respectés, — deuxième serment. — Jurer le premier, pour ces Barbares doublés de Grec, n'était pas s'engager au second.
Du couronnement de Charlemagne à Saint- Pierre, de cette alliance solennelle du sacerdoce et de l'empire, il reste à Rome un curieux monument qui n'est plus qu'une ruine archéologique, comme l'alliance qu'il rappelle. Sur la place de Saint-Jean-de-Latran, adossé au dernier vestige du Sancta Sanctorum. , où est vénérée la Scala Santa, on voit une abside ornée de mosaïque. C'est le triclinium de Léon III, salle à manger bâtie par ce pape dans le palais de Lati'an. Sixte-Quint n'a épargné que cette
' Darra.s, Hist. de rÉi/lisc. XI.X. p. 474.