‹ Saint-Pierre de RomeChapitre 62 sur 106 · LA CANONISATION DES SAINTS · texte numérisé non relu

LA CANONISATION DES SAINTS

Heureusement, le tombeau de saint Pierre avait des joies plus pures ipie celles du couronnement des empereurs et des défenseurs plux loyaux (|ue les empereurs couronnés.

Les saints sont à la l'ois la joie de l'Église et sa défense. En eux elle atteint sa perfection totale : c'est son fruit le plus savoureux. Seuls, les saints donnent à l'Église d'être vraiment mère : cette maternité qui met dans un berceau un enfant beau, vigoureux, plein de vie, parfait, sur lequel le regard se repose avec une tendresse sans mélange et un espoir sans ombre, (juand lÉglise en porte un dans ses flancs, toute la terre en Ires.saille, et tout le ciel s'en réjouit Elle ne peut contenir les élans de sa joie. Ce fruit, il laul ijuc riiiiiver.-; le voie, le contemple, l'admire et le vénère. Elle ira prendre pieusement ses ossements; elle les enveloppera il.ins l'or cl la .soie; elle les placera sur ses autels, et au-dessus, au milieu d'innombrables lumières, elle fera resplendir ses traits. Devant le m<tnd(> entiei' prosterné, elle dira, par la bouclic de son Clicf suprême : « Celui-ci est mon lils i»ien-aimé! » Si l'Église pouvait avoir de l'orgueil, les saints lui en donneraient.

Sa fécondité est intarissable. Des saints, elle en a eu au premier jour de son alliance avec le Christ; des saints, elle en a eu toujours, et ses lianes, meurtris par les siècles, en portent sans cesse. Sans cesse égaleiiitiil, nullement troublée par les rii'es des impics, elle les glorifie et les

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présente aux peuples coinme leurs modèles et leur protecteurs auprès de Dieu.

Cette glorification solennelle des saints s'est faite de diverses manières. Nous verrons dans ce chapitre comment peu à peu, par coutume traditionnelle d'abord, puis en vertu du droit canon, elle est devenue le privilège exclusif du tombeau de saint Pierre.

Dans les temps primitifs, être saint ou être martyr, c'était la même chose. Pendant la longue période des persécutions, TÉglise, en donnant le baptême, marquait les chrétiens pour le martyre. Il ne s'agissait pas alors, pour être disciple du Christ, de faire pieusement ses prières, de manger maigre le vendredi, d'assister à la messe le dimanche et aux bonnes fêtes, de se confesser une fois l'an, et de communier à Pâques; puis, ces choses accomplies, de vivre à peu près comme tout le monde, sans plus de justice, plus de bonté, plus de loyauté, en un mot, sans plus de vertu que les autres; il s'agissait, sous Néron, Dèce ou Dioclétien, de savoir mourir, mourir à petit feu, dans des supplices horribles dont le récit ou la peinture fait frémir. C'était le pain quotidien : quiconque se faisait chrétien se faisait martyr. C'était, du même coup, se faire saint.

En souffrant et en mourant pour le Christ, on se canonisait soi-même. L'Eglise, qui assistait aux rudes combats de ses enfants, qui veillait sur leur agonie, ne laissait pas perdre une goutte de leur sang sans l'honorer, car c'était le sang de l'amour parfait. Point de procès pour rechercher les actes de la vie antérieure du martyr ; elle constate sa mort violente pour le Christ, sa foi, son courage: il suffit. Elle recueille ses ossements, elle les couvre de fleurs, elle allume des lampes en son honneur, elle offre sur lui le saint sacrifice, et c'est fini : à ses yeux, aux yeux de tous les chrétiens, le martyr est saint. Son sang est le signe visible, officiel, de sa sainteté; car l'Église a la certitude que Dieu ne peut refuser la gloire céleste à quoli|iriiii (|ui lui a rendu sur terre le témoignage du sang. Le Maître n'a-t-il pas dit lui-rni'iiie : « On ne peut donner une plus grande preuve d'amour à ses amis que de mourir pour eux. » Même après la paix de Constantin, quand l'Eglise respire et jouit de la liberté de vivre, les titres de saint et de martyr continuent de se confondre. On donne le titre de martyr à des personnages qui n'ont pas versé leur sang pour le Christ. Martyr, dans le langage de nos pères, signifie saint, tellement l'Église était habituée à voir mourir ses enfants.

La canonisation par le sang dura pendant plusieurs siècles. Mais un jour vint où le signe sanglant, visible, de la sainteté disparut. Plus de persécuteurs, plus de martyrs. Est-ce à dire que l'amour de Dieu, n'ayant plus l'occasion d'atteindre sa perfection dans la mort, ne produira plus

de saints? L'Église, h la faveur de la paix, perdra-t-elle son fruit le plus précieux? A Dieu ne plaise I s'il y a le martyre par le sang, qui se termine rapidement par une mort violente, il y a également le martyre par la vertu. Il ne donne pas la mort d'un coup, mais il tue lentement, savamment; il tue à son aise, au jour le jour, heure par heure, sans répit, et ne s'arrête qu'à l'instant où s'arrête la vie elle-même. De ce martyre intérieur, les hommes ne voient que les effets du dehors, les actes de vertu dont il est la source, les œuvres qu'il produit. Un saint ne peut passer inaperçu. Il y a dans ses paroles, dans sa tenue, dans sa conduite, une nuance qui le différencie de tous les autres. Il ne parle pas, il n'agit pas comme les autres : l'Esprit de Dieu qui l'anime en fait un être à part, sujet, par conséfiuent, à toutes les critiques humaines.

La vertu est par elle-même un signe de sainteté, mais un signe sujet à la contradiction. Les œuvres les plus héroïques sont sublimes pour les uns, fanatifjues pour les autres. Les uns disent : « Le doigt de Dieu est là. » Les autres : a C'est par Beelzéhuh (pi'il agit. » On se dispute autour d'un saint comme on se disputait autour du Christ. Aussi, pour les saints comme pour le Christ. Dieu se hâte de mettre au bas de leurs œuvres sa signature authentique : le miracle.

Créateur et maître du monde. Dieu s'est réservé sur les lois de la nature, qu'il a fondées lui-même, un pouvoir souverain. D'ordinaire il laisse ces lois se déduire et se développer d'après leurs principes respectifs, et leur belle ordonnance dans la marche universelle des choses est à elle seule un témoignag(i magnifique à sa toute-puissante sagesse. Mais, quand il veut manifester sa présence, son action innnédiate, glorifier ses serviteurs, il internuniil hnisquement le <'Ours de la providence naturelle et [)roduit des œuvres que les forces les plus vives dés êtres ne peuvent produire à elles seules : c'est le miracle. Il attire et fixe l'altcntion, car il étonne et stupéfie: un mort (jui ressuscite, un païalytiqiie qui porte son lit, un muet qui parle, un aveugle qui voit, subitement, sans préaiiibuK;, à la voix, au contact d'un homme, excitent I iiliiiiration. La conclusion se tire immédiatement : si cet homme, né de lu femmt! coiunie les autres hommes, a une puissance telle, c'est cpie Dieu est avec lui, que Dieu agit en lui. car seul Dieu est le maître du monde. C'est la conclusion d(^ l'aveugle-né de l'Kvangile'. Les Juifs se trouvaient en face d'im miracle évident ; mais, ennemis et Jaloux du Christ, ils ne voulaient pas se rendre à la vérité : « Si cet honuue est saint ou pécheur, répétait l'aveuglt! guéri, je n'en sais rien; ce que Je sais,

' Juann. ix.

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c'est qu'il m'a guéri et que je vois, et, ce que je sais encore, c'est que Dieu n'écoute pas les pécheurs... » C'est une logique invincible, la logique du bon sens, celle du peuple.

De fait, pendant cinq cents ans, de Silvestre à Léon III, ce fut cette logique du peuple chrétien qui canonisa les saints. Quand les peuples se trouvaient en face d'un Augustin, d'un Chrysostome, d'un Basile, d'un Ambroise, d'un Grégoire le Grand, d'iui Benoit; quand ils voyaient ces hommes pleins de l'esprit de Dieu suivre en tout les préceptes évangéliques, donner des exemples d'une charité héroïque, et commander en maîtres, comme Dieu lui-même, aux forces de la nature, ils disaient, sans crainte d'erreur : C'est un saint, un martyr. On recueillait ses restes comme les restes d'un martyr; on s'agenouillait devant comme devant les restes d'un martyr. Yox populi, vox Dei! voix du peuple, voix de Dieu ! 'Vous pouvez chercher dans les archives de l'Église les bulles de canonisation de tous ces grands docteurs des premiers siècles de paix, de ces lutteurs qui, au prix de leur courage indomptable, ont sauvé la foi catholique, vous ne les trouverez point. Ni Jérôme à Bethléhem, ni Antoine dans la Thébaide, ni Martin dans les Gaules, ni tant d'autres saints et saintes, qui sont la gloire de toutes les églises, n'ont été officiellement canonisés. On n'a point fait leur procès, point plaidé leur cause, point discuté leurs actes : Dieu et le peujile ont fait l'office d'avocats et de juges, et la cause a été si bien jugée, qu'aujourd'hui encore, après des siècles de vénération, leur mémoire vit dans tous les cœurs comme au premier jour'. Non pas que l'Eglise ne surveillât les canonisations populaires, elle les dirigeait, les approuvait, les consacrait par la voix de ses évêques, de ses conciles, de ses papes; mais pendant longtemps il n'y eut pas de déclaration authentique de sainteté. La gloire d'un Augustin ou iluii Ambroise s'imposait d'elle-même à l'Église universelle, dont le consentement tacite valait une reconnaissance officielle -.

Il faut croire qu'il arriva un moment où le peuple n'y regarda plus d'assez près, et fut porté à décerner les honneurs de la sainteté à des personnages qui ne le méritaient pas. Les fruits véreux ont quelquefois si vigoureuse et si fraîche apparence ! Il y avait là un grave danger pour l'honneur de Dieu et de l'Église, que la vigilance des évêques ne suffisait pas à parer. Cette vigilance leur est rappelée à maintes reprises. Dès l'an 794, le synode de Francfort (can. 42) s'efforce de réagir contre l'ignorance superstitieuse des foules, et, en 805, Charlemagne réserve de nou-

' Bened. XIV. De scrvorum Dei Beatif. et Canoii. I, p. 37. ■■' Ibiil.

I,E CULTE bH

veau à l'évêque diocésain tout droit de discussion et de jugement sur les titres de sainteté *.

A cette époque, apparaît la premif-re intervention de la papauté. Si nous en croyons le catalogue des saints canonisés dressé par Angelo Rocca, sacriste pontiGcal, Switbert, évèque de Ferden, fut solennellement placé sur les autels par Léon III, à Ferden même, sur les instances de Charlemagne, au milieu d'un concours innombrable de cardinaux, de prélats et de barons. Ce n'est qu'un essai. On sent que le pape a conscience du péril, veut le prévenir, tâche de prendre en mains la canonisation des saints. Cependant le peuple et les clergés diocésains continuent l'ancien usage, sans appel à la cour romaine. Mais l'initiative de Léon III n'est pas perdue. Plus d'un siècle après, Jean XV intervient de nouveau : cette fois, c'est à Rome qu'a lieu la cérémonie. Il réunit dans la grande salle du concile, au palais de Latran, les cardinaux et les personnages.de la cour pontificale, et proclame la sainteté de l'évêque Udalric'.

On le voit, ce n'est pas encore une fête de premier ordre; elle entre à peine dans la liturgie, elle se fait dans une salle. La réservation pontificale s'aflirme toutefois de plus en plus, et dans le courant du xic siècle la canonisation revient presque exclusivement à la papauté. Saint Romuald, saint Adelard de Corbie, saint Siméon de Trêves, saint Wirohade d'Allemagne, saint Pierre d'Anagni et plusieurs autres, sont proclamés saints par les papes. L'enquête sur leur vie reste, comme la cérémonie ellemême de canonisation, sommaire et sans éclat. Au fond, quoique le pape décrète la sainteté, c'est le peuple qui demeure l'avocat des saints; car son opinion, ratifiée par le clergé, sert de base au jugement pontifical. Ce n'e.st (pi'à la fin du xiic siècle que le procès de canonisation s'ébauche. Les papes se niontient plus discrets. Célostin lil rappelle, dans sa bulle en faveur de saint Ubald, qu'il a retardé le décret pour prendre de plus amples informations \ Ses successeurs. Innocent III. Ilonorius III, commencent à exiger les dépositions sous la foi du serment. Sous Grégoire IX, pour François d'Assise, Doniiniiinc de (iusman, Klisabeth de Hongrie, Antoine de Padoue, les témoins de leur vie doivent déposer en iirisnimc devant un tribunal (-onstilué par ordre poiitilical. Mais aucun lieu nesl réservé pour la (■.iiiouisation, aucune solennité n'est introduite, c'est le décret qui est tout. Frangois est canonisé à Pérouse (P2'28), Klisabeth également (1235), Antoine à Spolète (P>:Vi), Dominique ;'i Hieti (I2:VU. Le pape ne se dérange p.is; là où il se trouve, il rédige ot publie la bulle.

' Itcncd. MV. lie Srrfoni»! Dri Hcatif. et Cnuim. I, |i. .'(t. ' /(/. iliid. |i. 4(1.

■' lit. ihiil. p. IH).

Innocent IV fait de même : il canonise à Lyon Edme de Cantorbéry, à Pérouse Pierre de Vérone, à Assise Stanislas de Cracovie. Pour ce dernier, il y a une innovation qui indique la marche en avant des fêtes de canonisation. Le pontife lit le décret pendant la messe solennelle, du haut de l'ambon. La fête devient liturgique.

Cependant nous devons dire que les décrets pontificaux n'étaient pas toujours acceptés, même par le clergé, avec tout le respect qui leur était dû. Sous Innocent IV, le culte de saint Pierre de Vérone, canonisé l'année môme de son martyre, ne fut pas accueilli partout; il fallut qu'Innocent revint à la charge et en fit une obligation'. On trouvait peutêtre qu'il allait un peu vite à faire des saints. Ainsi, ayant appris que la bienheureuse Claire, la fille spirituelle de François d'Assise, la fondatrice des Pauvres Dames, venait de passer à une vie meilleure, il se rendit à ses obsèques et voulait la canoniser sur place, au lieu de procéder à son inhumation. Il ne recula que devant les instances réitérées des cardinaux. Certes, la Pauvre Dame méritait bien cette canonisation improvisée, par acclamation, et ce n'est pas nous qui reprocherions à Innocent IV de lavoir mise sur les autels, séance tenante.

Les papes continuent daffirmer leur autorité exclusive dans la canonisation des saints. Mais plus cette autorité grandit et s'impose, plus les cérémonies deviennent pompeuses, plus aussi l'idée se répand que ces cérémonies doivent avoir lieu dans la Ville éternelle, près le tombeau de saint Pierre. En fait, sans aucune constitution écrite, comme naturellement, à partir du retour des papes d'Avignon, toutes les canonisations, deux exceptées, sont célébrées dans la basilique de Saint-Pierre : Canonizationes omnes, si unam aut aUeram excipias, fadas sunt in basilica Vaticana sandi Pétrie Cette affirmation est de Benoit XIV; il l'appuie sur les actes de ses prédécesseurs, sur les écrits des auteurs les plus graves. Même quand les papes habitaient le palais de Latran, ils allaient à Saint- Pierre pour les canonisations, tant ils étaient convaincus que seule la 'basilique de Pierre convenait à une si solennelle fonction. C'est qu'en vérité ce privilège lui était dû, à raison même du tombeau qu'elle contient. Pierre porte dans ses mains les clefs du ciel; c'est à lui qu'il a été dit : « Tout ce que tu délieras sur terre sera délié au ciel. » A Pierre d'ouvrir la porte du ciel, à Pierre de la fermer. Quoique la cérémonie de la canonisation n'ouvre pas en réalité la porte du ciel aux âmes qui en sont l'objet, mais les exalte principalement dans l'Église militante, elle est comme le symbole, le signe visible de leur entrée triomphale dans la

' Act. Sanct., April. III.

"^ Bened. XIV. de Serv. Dei Beatif. et Canon. I, p. 223.

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céleste patrie. Il est donc juste que l;i basilique du Portier du ciel soit la première à les acclamer. Entie le tombeau du Pécheur et la canonisation des saints, il y a une l'olation touchante qui ne pouvait échapper à rÉglise.

La liste des saints qui reçurent leur glorification dans la basilique de Pierre commence par sainte Brigitte. Cette canonisation, pour un début, fut assez mouvementée. On était en plein schisme d'Occident. Boniface IX. le pape de Rome, devait descendre à Saint-Pierre, où tous les préparatifs de la fête étaient faits; la nuit précédente il fut indisposé, et, pour ne pas remettre la solennité, il lut le décret dans la cha[telle pontificale. Mais le lendemain, se trouvant guéri, il se rendit en grandi' [MMupe à Saint-Pierre, chanta la messe de la sainte et reçut les uiiïandes d'usage. Brigitte peut donc être comptée parmi les saints canonisés à Saint-Pierre' (1390). Malgré cela, elle eut un nouveau procès. Après la paix de l'Église, on se demanda si cette canonisation, faite dans le trouiili' it l'incertitude du schisme, était valide. La cause fut portée au concile de Constance, puis à Martin V. Ce pontife, pour lever tous les doutes, lança une nouvelle bulle qui rendait justice à la sainte et confirmait le décret de Boniface IX.

Depuis lors, sauf deu.x exccption.s, toutes les canonisations eurent lieu à Saint-Pierre. La première exception vient de Benoit XIII; ce fut une surprise.

Ce pontife avait canonisé dans la basilique Vaticane, en 1726, huit personnages : Turibe, archevêque de Lima, Jacques de la Marche, Agnès du Mont-Poli tien, Peregrino Laziosi, Jean de la Croix, François Solano, Louis de Gonzague, Stanislas Kostka. Deux ans après, il y canonisait encore Mmguerite de Cortone, et voici ([u'en 1729, laissant la basiliqui; de Saint- Pierre, il se rend à Saint-Jean-de-Latran pour canoniser Jean Népomucène. Ce fait est étrange, sans pn'cédent; mais l'explication en est facile.

Les chanoines de Saint-Jean-dc-Latian ne supportaient pas sans jalousie les lionnein-s et les privilèges accordés à la basiliipie Vaticane, honneurs et privilèges qui rejaillissaient sur son Chaititre. Mère et Maitresse de toutes les églises, comme elle le poite fièrement gravé sur sa façade, la basilique de Latran prétendit interrompre la prescription en faveur de Saint-Pierre, et jouir à sou tour du triomphe de la ranoni.sation des saints. La campagne fut habilemenl menée; on lit valoir à Benoit XllI tous les titres |Miiii|)eux de la basili(pic de Lalian, l'I il «l'd.i. Il y eut cependant iiim' |iin|r^|;iiiuii i|iii nil ioiil arrêté si elle tïil arrivi'e à temps,

' liiiMil. \1V. (/(• 6\'iT. Dvi llcalif. ri <:,inuH. I, p. ;«il. — Maliill.. Mu» it<il M

ce fut celle d'un célèbre canoniste, évêque d'Ancône, qui s'appelait alors Prosper Lambertini et devint ensuite Benoit XIV. Il raconte lui-même l'aventure ^

« Nous qui, à cette époque, par concession apostolique, administrions l'Église d'Ancône, nous écrivîmes à notre prédécesseur pour lui certifier que les canonisations de bienheureux, si elles se font à Rome, ont coutume, ab antiquo tempore, d'avoir lieu uniquement dans la basilique Vaticane. Nous nous crûmes d'autant plus à même de donner cet avis, qu'autrefois nous faisions partie de l'insigne Chapitre de cette Basilique, et que, pendant plusieurs années, nous exerçâmes la fonction de Promoteur de la foi. On nous répondit aimablement de Rome que les préparatifs dans la basilique de Latran étaient trop avancés, et que notre lettre était arrivée trop tard. »

Mieux renseigné, Benoit XIII eût certainement canonisé Jean Népomucène dans la basilique de Saint- Pierre. Étant connu le caractère de ce pontife, qui était l'homme de toutes les traditions liturgiques, nous sommes convaincu qu'il dut regretter de s'être laissé surprendre.

C'était un fâcheux précédent. Les chanoines de Latran s'en prévalurent et continuèrent la campagne en faveur de leur basilique. Ils curent plein succès près de Clément XII, successeur immédiat de Benoit XIII. Le 16 juin 1737, il canonisait solennellement à Saint-Jean-de -Latran Vincent de Paul, François Régis, Julienne Falconieri et Catherine Fieschi Adorno. Il y eut même récidive de la part de ce pontife; car, le 2:2 du même mois, il y béatifiait encore Joseph de Leonissa.

Prosper Lambertini venait d'être transféré du siège d'Ancône à Turchevêché de Bologne ; soit qu'il ne fût pas aussi bien en cour de Rome que sous Benoît XIII, qui l'avait créé cardinal, soit qu'il jugeât son intervention inutile, il garda le silence et laissa faire. Ce ne fut pas sans protester dans son for intérieur. Quand il fut devenu pape, ayant occasion de parler de cette canonisation, il en donna une raison toute personnelle à Clément XII, et purement accidentelle : ce pontife était malade, et comme il habitait le palais de Latran, il ne voulut pas se transporter à Saint- Pierre'. Raison de santé, rien de plus. Est-ce une excuse que donne Benoit XIV? Les éditeurs du Bullaire du Vatican, rapportant ce détail, le confirment pleinement dans une note : « Benoit XIV était alors à Bologne; mais nous, qui avons assisté à cette canonisation, nous savons que Clément suivit l'exemple vmique de Benoit XIII pour ce seul motif

' Bened. XIV. Bull. Ad sepulcra Apost. — Bull. Viitic. III. - Bened. XIV. de Serv. Dei Beatif. et Canon. I, p 224.

de santé. Il se lit portei- sur la sedia, se montra à peine, put à peine lire le décret, xgre omnia acta '. »

Les chanoines de Latran avaient surpris la bonne foi de Benoit XIII, profité de la maladie de Clément XII, pour asseoir leurs prétentions; ils pouvaient espérer que ces deux exemples suffiraient pour déterminer les papes à célébrer la canonisation des saints à Saint-Jean-de-Latran comme

Tumbcau du Clément XII ù Suint-Jeuii-Ui-Latrun , dt'i^ain du Jluiiii.

à Saint-Pierre : le luisllrge serait commun aux deux hasilicjues. Celte douce illusion ih' lui (|u"im rêve. A Gléuicnt XH succéda le cardinal Prosper Lambertini. le (lélenscur intrailalili; des privilèges de Saint-Pierre. Avec Benoit XIV, la question change de face. Jns((ue-là. le privilège de la canonisation uapparteiiail à la liasi!i(iue Valicane ([ue par coutume traditionnelle : c'était l'usage, rien de plus. On pouvait donc conlesler cet usage, rompre avec la tradition, et on l'avait fait, lienoit XIV remédia à ce danger. Dès la deuxième année de son ponlilicat, — on voit qui! gardait sur le cœur les actes de Benoit XIII et de Clément Xli. — il lance une bulle siii- cette question, dont les premiers mots indiquent

' liuU. VaUc. III, [i. :UI.

clairement l'objet : Ad sepulcra Apostolorum... C'est une revendication énergique en faveur de la basilique de Saint-Pierre, appuyée sur de glorieux et antiques témoignages. Dans une solennelle revue des actes de ses prédécesseurs, rencontrant les deux canonisations faites par Benoit XIII et Clément XII à Saint-Jean-de-Latran, il les explique comme nous l'avons raconté, et conclut que ces actes isolés ne constituent ni un droit à Saint-Jean-de-Latran, ni un préjudice à la vénérable et antique tradition qui favorise Saint-Pierre. Ces actes sont des exceptions et confirment la règle. Afin que cette règle soit désormais inviolable, le pontife en fait une loi canonique de droit écrit : « De science certaine et par la plénitude du pouvoir apostolique, nous décrétons, nous ordonnons, nous statuons que désormais, et pour tous les siècles à venir, toutes les béatilications et canonisations des serviteurs de Dieu qui se feront à Rome seront célébrées dans la seule Basilique du prince des Apôtres, exclusion faite de toutes les autres basiliques et églises de la ville éternelle. Nous voulons aussi que les canonisations et béatifications célébrées à la basilique de Latran par Benoit et Clément, nos prédécesseurs, soient regardées comme si elles n'avaient pas été célébrées dans cette basilique, et ne puissent jamais porter préjudice au privilège antique de la basilique Vaticane*. »

La constitution Ad sepulcra Apostolorum coupait court à toutes les prétentions : le tombeau de saint Pieire, depuis lors, jouit sans conteste de sa glorieuse prérogative.

Comme on a pu le remarquer, Benoit XIV semble étendre le privilège de Saint-Pierre même à la béatification, qui est le premier degré dans les honneurs sacrés. Ce n'est point cependant ime innovation de sa part, mais la confirmation d'un privilège déjà accordé par Alexandre VII (IG55- 1GG7). Avant (;e pontile, les béatilications se faisaient assez simplement, dune manière privée. Le culte du serviteur de Dieu n'étant pas accordé à l'Église universelle, mais à sa famille religieuse, à son diocèse d'origine, à sa nation, restait par là même dans un petit cercle d'intimes. On le fêtait en famille. Le pape publiait le décret de béatification et ne s'en occupait pas autrement. Cette réserve avait ses inconvénients : l'intimité même pouvait nuire à la gloire du bienheureux, dont le nom demeurfiit inconnu pour la plupart des chrétiens. Alexandre VII jugea que la béatification, étant le commencement de la canonisation, devait être plus solennelle et acquérir une plus grande notoriété. Un décret pontifical décida que désormais cette cérémonie aurait lieu dans la basilique de Saint-Pierre. De sorte que, par une singulière anomalie, le droit écrit concernant le privi-

» Bull. Vatic. III, 1'. •"ill. — Bcneil. XIV. de Serv. Dei Bealif. et Canon. I, p. 380.

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