LES DEUX CLEFS
Saint Pierre porte dans ses mains deux clefs : ce sont les clefs du royaume des cieux; l'une ouvre, l'autre ferme. A lui seul le Maître a dit: « Ce que tu lieras sur terre sera lié au ciel; ce que tu délieras sera délié. » Cela veut dire que Pierre, en tant que chef visible de l'Église, a le pouvoir de remettre ou de ne pas remettre les péchés; il est constitué le juge suprême des âmes. Héritier de sa dignité, le pape hérite également de sa puissance ; s'il la partage ù divers degrés avec les évèques et les prêtres du monde entier, tant pour le for intiTieur de la conscience <jue pour le for extérieur, il en reste toujours la source unique et n'en garde pas moins la haute directi(n) de tout ce qui touche les intérêts des âmes.
« Je te donnerai les clefs du royaume des cieux. » Cette parole du Christ, souverain Seigneur du monde, est l.i diaite de fondation du pouvoir du pape sur les âmes. Ellrs hii appaiticinicul, il eu a la garde, la conduite, la défense. A lui, pasteur universel, de pallie le lidiipeaii ; rien n'échap|)e à sa jui'idiclion. Partout où une âme est en \irv\\. il a le droit d'accourir, d'intervenir, que ce soit du fait duii hounne public ou d'un individu. Devant le pape, quand il s'agit des âmes, il n'y a point d'autorité autre que la sienne; car la sienne, c'est l'autorité du Christ. Toute action sur les âmes vient de lui et retourne ;\ lui.
Les «gouvernements sont indt''|)eiidanls du pape pour li' tonctionnemeid de leur nrgainsme constitutionnel. A eux de légir la société par des lois, de développer toutes les forces naturelles i|ui |ieuveiil «otilrilnier ;\
la félicité et à la grandeur des peuples : les arts et les sciences sont entre leurs mains; à eux de défendre, au besoin, la patrie menacée ou envahie par l'ennemi : ce domaine purement humain est le leur. Mais qu'ils prennent garde de ne point entraver le salut des âmes 1 Si les institutions qu'ils établissent, si les lois qu'ils édictent, au lieu d'aider l'Église dans sa mission rédemptrice, sont un obstacle, et par conséquent une injure au Christ, le pape a le pouvoir d'intervenir, parce que sa charge de pasteur suprême est supérieure, en ce qui touche les âmes, à tous les pouvoii's du monde. Si ses prières, ses supplications ne suffisent pas, il a entre les mains la clef qui ferme la porte du ciel, l'excommunication. A tous ceux qui, soit par l'impiété de leur gouvernement, soit par les scandales de leur conduite, soit par la perversité de leurs doctrines, soit par l'énormité de leurs crimes, osent entraîner les âmes dans l'abîme, le vicaire du Christ dit : Allez, maudits, je vous exclus de la société du Christ, de sa croix, de ses sacrements, et, si vous ne faites pénitence, je vous exclus du royaume des cieux, j'en ferme la porte contre vous.
Ainsi le Christ l'a ordonné : « Si, ton frère ne t'écoute pas, dis-le à l'Église; s'il n'écoute pas l'Église, qu'il te soit comme un pa'ien*, » c'està-dire comme un homme séparé de moi, exclu de ma société. Ainsi l'a ordonné saint Paul ' contre ce Corinthien qui scandalisait l'Église par son inconduite : « Vous n'avez pas eu le courage, écrit-il, de rejeter cet homme; eh bien! moi, quoique absent, je juge, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qu'il doit être livré à Satan. » Ainsi l'a ordonné saint Jean' : « A celui qui n'a pas la vraie doctrine, ne dites même pas ave, même pas un bonjour, » tellement les âmes doivent éviter toute ombre de souillure. Ainsi l'Église n'a cessé de le pratiquer par ses excommunications contre ceux qui ont tenté de troubler le troupeau du Christ.
Cette magistrature suprême du pontife romain a été le droit public, international, de tout le moyen âge. L'union au Christ étant réputée le seul bien nécessaire, la rupture publique, officielle avec lui, devenait, aux yeux de tous, le plus grand de tous les malheurs. La foi faisait toute la force sociale de l'excommunication. Si, de nos jours, l'Église ne se sert plus que rarement d'une arme qui a rendu tant de services à la société, c'est que les effets de l'excommunication, restant les mêmes dans l'ordre privé de la conscience, ont perdu leur énergie dans le domaine public. C'est un des signes les plus sensibles de la diminution de la foi dans le monde. Qu'importe aujourd'hui d'être séparé du Christ ! ne croyant plus
' M;itth. Nviii, 17.
- I Coiinth. V.
'■> Epist. II, 10.
en Jui, on n'attend rien de lui, ni récompense ni châtiment. La branche est déjù morte, desséchée; l'excommunication ne serait que le coup de vent qui en disperserait les débris.
L'exco)nmunication, comme plusieurs autres pouvoirs de juridirtion sur les âmes, était réservée aux dignitaires de l'Église, évéques, abbés et délégués spéciaux, son exercice régi par le droit canon. Il fallait user de cette arme avec mesure. Les grands coupables, comme les têtes couronnées, les fauteurs d'hérésie, relevaient uniquement du pape. A lui, comme au plus fort, de frapper les grands coups. Mais combien de supplications, combien de menaces, combien d'atermoiements avant d'en arriver à cette extrémité! Les brefs, les appels paternels se succèdent; les légats vont solliciter, presser, importuner le coupable, lui tendre la main; si cette main loyale est méprisée, le pape tire du fourreau l'épée que le Christ j ui a confiée.
Il réunit dans la basilique de Saint-Pierre les cardinaux, les prélats, le clergé de Rome, expose l'état de la question, demande leur avis. Si, pour l'honneur de Dieu et le salut des âmes, l'excommunication semble nécessaire, on prend jour pour fulminer la sentence. Le lieu est presque toujours la basilicpie de Saint-Pieri^e. Ce privilège revient au tombeau du l'êciieur, puisqu'il s'agit d'exercer un de ses pouvoirs les plus terribles. Il semblait à tous (jue, prononcée près des cendres de saint Pierre, la sentence prenait un caractère plus formidable : la voix du pape était la voix de Pierre, qui lui-même, en la personne de son successeur, fermait au coupable impénitent la porte du ciel.
La cérémonie était dramatique.
Dès le milieu de la nuit précédente, toutes les cloches sonnaient le glas. Dans la matinée, le pape, entouré des cardinaux et des prélats de sa cour, se rendait à la Basilique. Il était vêtu d'ornements violets, en signe de deuil. 11 faisait un discours, puis un de ses chapelains lisait le procès. Comme il était rédigé en latin, un cardinal montait à lambon et expliquait brièvement au i)euple, en langue vulgaire, ce dont il s'agissait. Lecture et commentaires terminés, on donnait à chacun deux cierges allumés. Le pape, debout à son trône, proférait la sentence d'excommunication. Après ({uoi, il jetait violemment à terre les deux cierges qu'il tenait entre les mains. Toute l'assistance faisait de même C'était le symbole de la séparation d'avec le Christ, la lumière du monde. L'excommunit' n'v a plus part, il est éteint, jeté par l'Eglise dans les « ténèbres extérieures ». Et le glas sonnait toujours. On couvrait les crucifix, les saintes images; on dénudait les autels; partout, dans la Basilique, la désolation et la mort. Plus de Christ pour le coupable, plus de salut, plus d'union avec
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les saints, plus de ciel : Pierre a fermé la porte; il a lié, et ce qu'il lie sur la terre est lié dans les cieux.
Par ces solennelles cérémonies, le monde entier était averti qu'il y avait quelque part un grand coupable.
Ce grand coupable, c'était quelque roi qui abusait de sa souveraine puissance pour déshonorer la sainteté et l'indissolubilité du mariage. Contre lui, Pierre sortait de son tombeau et disait au nom du Christ : Non licet! Ce n'est pas permis ! pas plus aux rois qu'au dernier des esclaves : devant Dieu, rois et esclaves sont égaux.
Que de colères bravées pour prononcer ce Non licet! que de dangers courus! que de menaces méprisées! Comme il est beau de voir le pontife romain, malgré sa faiblesse, résister noblement à toutes les caresses, à toutes les violences, pour sauver la dignité du mariage chrétien, l'honneur et le fondement de la famille!
Un Lothaire II (855) épouse Theutberge, la fille du comte de Bourgogne, puis l'accuse et l'outrage pour couronner une concubine. Les évèques francs ont la faiblesse de trahir leur conscience et consentent au mariage. Un seul, Hincmar de Reims, proteste par un écrit public. La reine abandonnée en appelle au pape Nicolas I, pontife austère, qui envoie ses légats pour étudier et juger la cause sur place. Les légats se laissent corrompre; Nicolas casse leur jugement, malgré la guerre que lui déclarent Lothaire II et son frère l'empereur Louis ILmalgré leur marche sur Rome. Seule, la menace de l'excommunication arrête Lothaire et le force à reprendre sa première femme.
Plus tard, Philippe-Auguste, plus habile à gagner des batailles qu'à se vaincre lui-même, heurte inutilement à la porte du Vatican pour obtenir un divorce. Il renvoie en Danemark Ingeburge, sa femme légitime, et convole en nouvelles noces avec Agnès de Méranie. Mais le siège de Pierre est occupé par un pontife qui veille sur le troupeau du Christ, Innocent III, un lutteur intn'pide; il condamne le roi de France, l'excommunie, jette l'interdit sur son royaume (1201). Philippe regimbe pour un temps, et finalement, las d'être mis au ban de la chrétienté, se soumet.
Le grand coupable, c'était quelque empereur couronné par le pape et parjure à ses serments. Défenseur officiel de l'Église, des droits du Saint- Siège, du patrimoine de saint Pierre, il trahit tous ses devoirs, asservit l'Eglise, pille ses biens, outrage ses ministres. Pendant de longs siècles, comme nous l'avons vu. entre le pape qui couronne et l'empereur couronné, — quïl se nomme Othon, Henri ou Frédéric. — c'est une lutte incessante, dans laquelle le pape, n'ayant d'autres armes que l'excommunication . s'en sert pour abattre l'insolence de ses adver-
bailli Uiéjjiiirii Vil. (A'/oii.i: lie ltii|iluil'l au Vuliaui.)
saires. Ceux-ci créent des antipapes qui ripostent par les mêmes excommunications : fusillades spirituelles dont le dernier coup de feu reste cependant au pape légitime, et assure sa victoire définitive sur les odieuses prétentions du Saint- Empire.
L'histoire a peu de spectacles plus grandioses que la lutte de Grégoire VII et d'Henri IV. Au fond, c'est la lutte entre l'excomnmnication et la puissance militaire. Grégoire VII est un moine. Sous le nom d'ilildebrand, il a servi lidèlement plusieurs pontifes. Il connaît son temps, il a vécu à la cour des empereurs; il sait ce qu'ils veulent : asservir la papauté, en faire un fief de l'Empire, jouir de ses biens ou les distribuer à leurs créatures. Il a vu de ses yeux ce cortège d'évêques et d'abbés simoniaques, aussi dissolus dans leurs mœurs que lâches dans leur foi. Son regard mesure l'immensité du péril. Si l'Eglise se laisse enchaîner par le pouvoir civil, si le concubinage devient une loi, c'en est fait de la liberté et de la dignité de la religion : le Christ est trahi, livré. A peine monté sur le siège de saint Pierre, Grégoire VII porte un grand coup à l'investiture laïque. Au synode romain du carême de l'an 1075. il déclare invalide toute nomination à un emploi ecclésiastique faite par un laïque; c'était couper la simonie par la racine.
L'empereur Henri IV ne l'entendait pas ainsi. Prince orphelin en bas âge, sans éducation, manquant de toute morale et de toute dignité, livré à la fougue de ses passions, entouré de conseillers plus di'pravés que lui et déjà excommuniés par les pontifes précédents, il releva le gant. Il livre à ses créaliu'es les évèchés les plus importants; menacé de l'excomuiunication, il prévient la sentence du [)ontife, cctnvoqiic iin synode d'évéïpies simoniaques à Worms et à Plaisance, où Grégoire VII est déposé. Henri l'en informe lui-même dans une lettre insolente adressée au « faux moine Hildebrand ». C'était la guerre; elle lut |nuissée à outrance do ]y,\v\ et (Taiitre. Grégoire excommunie Henri IV, le dépose de la puissance impériale, délie ses sujets du sci'ment de lidélité'. Partout la nouvelle en est répandue. L excomuiunir, Irailc tniunu' un pestiféré, se lii'ii\<' ahan-
Mniiumeiit l'iuvé par Urimiti VIU A In comt.ssu Mnlliilili'. (Scùno d'Iluiiri IV ilAllimagnu liaisuiit lo pU*(l ili> Gn^goin> VII , a l'aiiossa , par le Bernin.)
donné de ses partisans. On l'avertit même que si, dans le courant de l'année, il n'a pas obtenu l'absolution, on prononcera sa déchéance royale. L'empereur efï'rayé se soumet. Il se rend à Canossa, sur les terres de la comtesse Mathilde, et baise le pied du pape.
Notre siècle n'a-t-il pas été le témoin d'une lutte aussi gigantesque entre Napoléon et Pie VII : l'empereur couronné, dominant l'Europe par la force de ses armées, et le pontife sans défense, n'ayant pour lui que le droit de Dieu? Napoléon a triomphé partout; il a vaincu sur tous les champs de bataille, les rois sont à ses pieds; seul, un vieillard lui résiste. 11 le prend à volonté, comme un jouet, le transporte de ville en ville, le garde prisonnier, l'accable de menaces. A bout de prières, ce vieillard lance l'excommunication contre le colosse. Napoléon s'en moque, il dit : « Croit-il que l'excommunication fera tomber les armes des mains de mes soldats! » Sire, elles sont tombées. De Moscou à la Bérésina, cette voie douloureuse de la Grande Armée et de la France, le froid faisait tomber les armes des mains glacées de vos soldats...
Le grand coupable, c'était quelque royal pillard qui convoitait les biens de l'Église et se les appropriait. Le patrimoine de saint Pierre était chose si tentante! Éparpillé un peu partout, sous la seule sauvegarde de la foi, il était à la merci du premier venu. Point d'armée à combattre, point de sang à verser; un vieillard à persuader ou à violenter, rien de plus. On cédait à la tentation. Un jour, le pape apprenait que le roi de France ou de Sicile avait envahi ses territoires, volé ses revenus, ou bien, semant la discorde dans ses provinces, les avait soulevées contre son autorité. Ces biens sacrés sont à l'Église; en prenant possession du Siège apostolique, le pape a juré de les garder intacts, son serment l'oblige. Il réclame ses propriétés, et finalement, n'ayant pas de soldats à opposer à l'envahisseur, il l'excommunie. On peut affirmer que c'est grâce à l'excommunication que les papes ont conservé leur pouvoir temporel. En défendant le droit sacré de la propriété pour les États comme pour les individus, ils ont, tout en sauvegardant leurs intérêts, rendu un immense service à la société. Le pauvre, qui voyait les têtes couronnées s'humilier devant le pape et restituer le bien mal acquis, sentait son petit avoir en plus grande sécurité. Le fier baron avait beau le dominer de toute la hauteur de son donjon : plus haut que son donjon il y avait le défenseur des opprimés, le pape.
Le grand coupable, c'était quelque esprit dévoyé, semant dans l'Église des doctrines perverses. Dépositaire et gardien de la vérité, le pape avait l'oreille fine à son égard. Qui la touchait le touchait lui-même à la prunelle de l'œil. Avec un empereur parjure, un roi divorcé ou pillard, il