‹ Saint-Pierre de RomeChapitre 66 sur 106 · LE CULTE DE LA SAINTE VIERGE · texte numérisé non relu

LE CULTE DE LA SAINTE VIERGE

Après avoir vénéré le tombeau du prince des Apôtres, les pèlerins se répandaient dans la Basilique, chacun en quête de l'autel du saint, des leliqucs piéférés. Car, au ciel comme sur la terre, nous avons nos amis, ceux dont le caractère, les actes, les enseignements, les souffrances, quelquefois les luttes laborieuses sont plus en harmonie avec notre vie. Il se crée entre eux et nous, par le souvenir plus ému de notre cœur, la prière plus renouvelée et plus confiante de nos lèvres, un courant de sympathie ((II! monte vers eux comme une supplication, et revient à nous sous forme de grâce bienfaisante de lumière, de consolation et d'énergie. Ce n'est point une rêverie pieuse de notre imagination; l'Église appelle ces divines relations la Cominnnion des Saints.

Si dans le ciel chacun a ses amis, tous nous n'y avons qu'une mère, la Mèie de Jésus. C'est la préférée par excellence. Partout où son image apparaît, ses enfants se pressent. L'instinct surnaturel, fruit précieux du baptême, les pousse à ses pieds, comme l'instinct naturel, fniit d'un niriiie sang, jette l'enfant dans les bras de sa mère.

Cet iusiiiicl. k's clui'tit'iis Ion! ressenti ilès les pit'iniers joins. Il y

avait à peine quelques années ijue la sainte Vierge avait quitté ce monde pour rejoindre son Fils, que, dans une catacombe de Rome, celle de Priscille, à la voie Salaria, ime main filiale traçait ses traits sur les murs d'un tombeau. Elle est là, vieille de dix- huit siècles, visible encore, tenant son Fils sur ses genoux, l'étoile au-dessus de la tête. Isaïe, debout près d'elle, la main levée pour montrer à tous que c'est bien là cette étoile merveilleuse qui devait se lever sur la race de Jacob et donner au monde la divine Lumière. Témoin séculaire de l'amour de nos premiei's pères envers Marie, cette image, par le lieu qu'elle occupe, se rattache d'une manière directe à l'apôtre saint Pierre. La catacombe de Priscille où elle se trouve ne fut autre, dans le principe, que le cimetière familial des Pudens. Priscille, dont elle porte le nom, est la mère de ce sénateur Pudens qui ouvrit son palais à saint Pierre et lui donna l'hospitalité. C'est dans ce palais, au Vicus Patricius, à deux pas de la maison dorée de Néron, que l'Apôtre enseigna à ses premiers disciples la doctrine et l'amour du Sauveur. L'image de Marie, près le tombeau de Pudens, ne crie-t-elle pas bien haut qu'il leur apprit également à connaître et à aimer sa sainte Mère?

On dirait (]uil y eut à Rome, dans les fondations même de FÉglise, une prédication spéciale sur la sainte Vierge; car, nulle part ailleurs, son culte n'est si profond, si universel, si cordial. Rome est la ville de la sainte Vierge. On ne peut faire un pas sans rencontrer son image. Elle est partout, dans les églises, dans les rues, sur les murs, au fond des boutiques obscures, parmi les denrées les plus diverses, consolant de son sourire maternel les tristesses et les déboires de chaque jour, toujours aimée, toujours vénérée, toujours invoquée. C'est dans le sang. Et ce sang chrétien, qui l'a infusé à la vieille Rome, cette Rome décrépite qui tombait en pourriture, si ce n'est l'apôtre saint Pierre? Aussi nous n'hésitons [pas à proclamer que cet amour passionné des Romains pour la sainte Vierge remonte, par l'image de Priscille et de Pudens, jusqu'à saint Pierre lui-même.

Quoi d'étonnant, si près de son tombeau ce culte a fleuri plus que nulle part ailleurs! Il y est bien à sa place. Cette pierre de l'angle qui porte l'édifice du Christ, l'Église catholique, devait rester à jamais sous la protection de la sainte Vierge. Elle est, comme le chante la liturgie, sa tour de défense, son mur inexpugnable, son rempart invincible, terrible, à elle seule, comme une armée rangée en bataille, veillant sans cesse sur la pureté de sa foi, la sainteté de sa discipline, luttant avec une énergie toujours victorieuse contre les ennemis du dehors.

Dans la vieille basilique Constantinienne, vingt autels ou oratoires

étaient dt'diés à la Mère de Dieu. Nous nous contenterons de donner rapidement l'histoire des images les plus vénérées.

SAINTE MARIE « IN TURRl »

Sous le pontificat de Sergius 1, vers l'an 690, un certain Tempido reçut di; pieux pèlerins venus d'Orient une image de la sainte Vierge attribuée à saint Luc. Ils racontaient que, laissée inachevée par le peintre évangéliste, elle avait reçu de la main des anges les derniers coups de pinceau. Heureux de ce trésor inespéré, facilement crédule, Tempulo plaça son image dans un oratoire bâti en liaut des marches de la basilique Vaticane, à gauche, sur le palier, en avant du quadriportique, oratoire dédié alors à la martyre sainte Agathe. A cette époque, on (Hait très indulgent pour les dévotions privées; cependant, comme cet oratoire, par sa situation aux portes de la Basilitjue, était très fréquenté, le pape Sergius, mis en défiance contre la légende miraculeuse qui entourait l'origine de cette image, ordonna de la retirer et de la transporter à Saint-Jeande-Latian, dans une chapelle plus discrète. Ce qui fut exécuté, au grand chagrin de Tempulo. La sainte Vierge fut-elle touchée de ce chagrin filial, je ne sais; toujours est-il que le lendemain matin l'image se retrouvait paisible et soiu'iante dans l'oratoire de sainte Agathe, au Vatican. Les clercs préposés à sa garde par ordre du |i.i|ir. .pii craignait un coup du main de Teinpulo, iw [luicnt jamais dire comment elle t'tait partie. Nul ne l'avait vue, aucune main ne l'avait portée. On l'ut persuadé que d'elle-même l'image s'était retirée dans l'oratoire de sainte Agathe, près le tond)eau de saint Pierre, où elle voulait rester. Le pape, émerveillé du lait, se rendit lui-même devant la sainte image pour lui faire ses excuses et la vénérer. Il prescrivit en outre à son trésorier de fournir l'argent nécessaire; à Fenlivlii ii de nombreuses lampes qui devaient Imilii' .sans cesse devant elle. De celte épo(|ue date la céli-brité de l'oratoire de Sainte- Marie in Turri ou itilcr Tun-rs. nom qu'il piil de sa position entre les deux tours de la Basilique, celle d'Adrien et colle de Léon IV.

Aux pieds de celte image, pend;ml ([uc les iconoclastes outrageaient et brisaient toutes les statues des saints en Orient, le peuple romain vint protester de sa vénération par une dévotion plus tendre et plus généreuse. Touché de ces démonstrations filiales et n'paratrici^s. Paul I iviil'crm.i 1.1 s;uiilc image dans un labernade pn'cieux cl oiii.i la laradc de l'oratoirc! dune riclic mosaïque. Elle représentait le Sauveur a.«jsis sur uu li'i'iMc, b('niss;iMl ilc l;i m;iiii dinilc cl IcuanI dniis la gaucbc

ouvert, OÙ on lisait : Ego sum resurrectio et vita. De chaque côté, trois anges en adoration; au-dessous, quatre vieillards offrant des couronnes.

Adrien I éleva cet oratoire au rang de diaconie, c'est-à-dire qu'il y établit une distribution régulière d'aumônes, faites par des clercs ou des moines. La dévotion des Romains s'y attacha tellement, que les dons offerts à cette image devinrent considérables. Innocent II en accorda la jouissance au Chapitre de la Basilique, qui possédait cette église par une gracieuseté de Léon IX. Diverses cérémonies solennelles ont rendu ce sanctuaire historique. C'est là que, le jour des Rameaux, le révé'rendissime Chapitre de Saint-Pierre bénissait les palmes; là encore, comme nous l'avons raconté, que le pape recevait les baisers et les serments des empereurs que sa main allait couronner. C'était comme une dépendance, une succursale de la basilique Vaticane, si vénérée, (pie les antipapes, qui ne pouvaient entrer par force dans la Basilique même, tentaient au moins de s'en emparer pour y célébrer leurs offices. Ainsi, l'antipape Clément II, patronné par l'empereur Henri IV, d'odieuse mémoire, y célébra la fête de saint Pierre, pendant que le pape légitime Victor III, à deux pas de là, la célébrait à la Confession. Cet oratoire subit le contre-coup de toutes les luttes du Sacerdoce et de l'Empire. Témoin de tous les serments de lidc'lité des empereurs, il devint la victime de toutes leurs trahisons. Bâti sur le palier même de Saint- Pierre, en dehors des murs du quadriportique, qui formaient à la Basilique comme un rempart, il était à la merci des hommes d'armes. Souvent assiégé, souvent profané, il titmba, pour ne plus se relever, sous les coups de Frédéric Barberousse.

Dans sa rage contre Alexandre III, ce pontife intraitable qui refusait de lui accorder des privilèges odieux pour l'honneur de l'Église et dangereux pour sa liberté, Barberousse mit le siège devant Rome, traînant après lui l'antipape Pascal III. L'oratoire de Sainte-Marie in Turri, sans défense, fut incendié : tout fut détruit, à jjart la sainte image échappée aux flammes par miracle. C'était fini. Pour en perpétuer le souvenir et pour conserver les cérémonies traditionnelles du couronnement des empereurs, on éleva sous la galerie du quadriportique, un peu en arrière de l'ancien oratoire, un autel dédié également à sainte Marie in Turri.

Une ressemblance de nom a fait confondre cette image avec celle que saint Domini<pie transpoi'ta au couvent de Saint-Sixte-le-Vieux, sur la voie Appienne, quand il y renferma les religieuses dont le pape Honorius III lui avait confié la réforme, image vénérée aujourd'hui au monastère des Saints- Dominique- et- Sixte, où ces religieuses, fuyant la malaria, se réfugièrent sous le pontificat de Pie V. En effet, il y avait sur les bords du Tiljre. en face de leglise de Sainte-Cécile, au Transtévère, un oratoire

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dédiô à Sainte-Marie in Turri: mais ce titre lui venait d'une tour élevée dans le voisinage par Léon IV, pour protéger le port de Rome. II appartenait aux mariniers et avait un couvent annexe. C'est de ce couvent, et non de Sainte-Marie du Vatican, que sortirent les premières religieuses dominicaines de Rome, emportant avec elles la Madone vénérée dans leur église.

SAfNTE-MAUIE DES FIÈVRES

Au cours des premières années du vi'' siècle, le [lape Symmaque bâtit une basilitiuc de forme circulaire en l'honneur de saint André, sur le flanc méridional de la basilique Vaticane. Le frère de saint Pierre y reçut pendant six siècles les hommages de la chrétienté. Or il arriva au xiii« siècle qu'un pieux Romain, mû sans doute par un sentiment de reconnaissance, lit peindre sur le mur, au-dessus d'un autel, une image de la sainte Vierge tenant son fils sur les genoux. Il la décora du litie de Notre-Dame des Fièvres. C'étail hii assmci' U' ciillc Ir plus universel et le plus ardent. A Rome, la lièvre est l'ennemie. Elle est partout : dans le rayon de soleil ipii dore ses coupoles, à l'ombre de ses pins et de ses palmiers, sous la pioche des travailleurs comme sous les pas du pèlerin, ennemie invisible guettant sa victime et la saisissant en tiaitre. Les vieux Romains, croyant l'apitoyer, en faisaient une divinité, lui dédiaient des temples, lui offraient leurs vœux :

[••Eltlll. rJlV.K. l'EIlHI

SANCTi:. i-i;iim. maon.k.

r.AMll.l.A. AMATA. ITUi lIMit MAl.i: AI'1-KCTU. I'. '.

Cette pauvre mère, en peine de sdii lils, s'cIVnrrait d'émouvnii' la fièvre elle-même par son offrande.

Aussi bien, l'image de Notic-lJame des Fièvres n'était pas solitaire sur son mur. De charpie côté, un peu au-dessous, dans une attitude suppliante, des papes, des cardinaux, des ('vèques, des empereurs, des rois, des reines, etldulc la fiuilc du petit peupK', inq)loraient pilié; car la fièvre n'épargne personne, ni tiare ni couionnc : c'csl une souvei'aine.

L'autel de Notre-Dame des Fièvres devint si populaire, (pie peu à peu il absorba à lui seul tout \c culte de la l?asili(|ue où il se trouvait. Saint

' Caucfilieri, </f iVircï.. II, y. 1284.

André, auquel elle était consacrée, y fat bientôt étranger; elle perdit même son nom et s'appela l'oratoire de Notre-Dame-des-Fièvres. Cependant, le besoin de la basilique Vaticane ayant exigé l'emploi de cet oratoire comme sacristie, la célèbre image fut transportée dans la Basilique même, au-dessus d'un autel dédié à saint André, sous lequel reposait le corps de Grégoire le Grand, à gauche, près de la porte d'entrée.

Comme on le voit, saint André et Notre-Dame des Fièvres ne se quittent pas; tant, à Rome, les traditions ont force de loi ! Elle lui joua cependant le même tour que dans son ancien oratoire. De nouveau son culte absorba toute la dévotion des fidèles, et malgré le corps du saint docteur, malgré la tête de saint André qu'y déposa Pie II, cet autel, pour le peuple entiévré de Rome, devint l'autel de la Madone des Fièvres. Elle y resta jusque sous le pontificat de Paul V. A cette époque (1605), la construction de la façade nécessita la complète démolition des dernières travées de la basilique Constantinienne. La sainte image dut céder la place. On la transporta dans la crypte de la Basilique. La piété incfuiète des Romains l'en retira bientôt. Tous les fiévreux assiégeaient les autels, cherchant en vain leur divine protectrice. Bon gré, mal gré, il fallut la rendre à leurs supplications. Elle fut exposée dans la première chapelle de droite, dédiée alors au saint Crucifix, celle qu'occupe aujourd'hui la Pieta de Michel -Ange. L'accès en était facile; aussi la dévotion des fidèles ne fit que grandir, l'allé reçut une solennelle consécration. Un patricien, le comte Alexandre Sforza Pallavicini. (it don ;iu Ciiapitre de Saint-Pierre d'une somme considérable, destinée à couronner les images les plus célèbres de la sainte Vierge. Cette pensée fut accueillie avec enthousiasme par le peuple romain. Il y avait longtemps que les images des saints étaient ornées de couronnes; mais jamais, jusque-là, il n'y avait eu à cette occasion de cérémonie solennelle publique portant un caractère liturgique. Les couronnes étaient placées par des mains pieuses, d'une manière privée. On lit par exemple, dans le Liber pontificalis, que le pape Grégoire III donna à la basilique Vaticane une image de la Mère de Dieu, la tête couronnée d'un diadème en or enrichi de pierreries, et des pendants d'oreille formés de six hyacinthes. Mais offrir à la sainte Vierge une couronne, symbole de sa souveraineté, comme un témoignage de reconnaissance affectueuse à son cœur de mère, de louange et d'honneur à sa dignité de reine du ciel et de la terre, était une idée neuve qui reçut tous les applaudissements. Quelle image serait la première à l'honneur? D'une seule voix, le peuple romain décerna l'hommage à Notre- Dame des Fièvres. C'était sous le pontificat d'Urbain VIII. l'an 1631. Elle fut solennellement couronnée par le révérendissime Chapitre de Saint-

Pierre, auquel le pape confia pour toujours ce privilège. Do plus, Urbain VIII accorda une indulgence plénière à tous les fidèles qui, aux conditions ordinaires, vénéraient cette image à la fête de la Purification.

On peut voir, dans les salles de la sacristie de Saint-Pierre, les reproductions (les lableau.K ou des statues de la Vierge couronnés par les soins du révérendissiiiie Chapitre. Elles y sont toutes, sous les voaibles les plus touchants et les plus aimables, attestant et la bonté de la Mère et l'amour des enfants.

On y verra également la célèbre image de Notre-Dame des Fièvres. Gomment, après tant de siècles de vénération, après tant de glorieu.v hommages, a-t-elle disparu de la Basilique et se trouve-t-elle reléguée, solitaire, inconnue, dans la sacristie des bénéficiers? Il y eut .sans doute, dans le courant du xviii'' siècle, un refroidissement dans son culte; ce qui permit à Benoît XIV de la soustraire à la vue des fidèles, pour mettre en son lieu la Pieta de Micliel-Angc. Partisan des vieilles traditions, nous aimerions mieux voir dans cette chapelle l'antique image dont la protection contre la fièvre est non moins urgente qu'autrefois. Tout y gagnerait : la piété des fidèles, les soutfrances des malades, et le groupe de Michel- Ange qui s'y trouve en fort mauvaise lumière.

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