I.UC. I
celui de Pierre, la tradition du séjour de sa femme à Rome, tout contribua à faire de Pétronille la fille selon la chair du prince des Apôtres. Il n'en est rien.
Aurélia Pétronilla est une Romaine de sang patricien. Elle descend en droite ligne de Titus Flavius Pétrone, souche de la famille des Flaviens, d'une part, et, par alliance, de la gens Aurélia. Ce Titus Flavius Pétrone est le père de Titus Flavius Sabinus, marié à Vespasiana Polla. Celui-ci fut préfet de Rome deux fois et pendant plusieurs années. Il eut pour frère l'empereur Vespasien. A eux deux ils forment les deux branches de la famille impériale des Flaviens, l'une sur le trône, l'autre sur ses marches. La branche régnante resta païenne, l'autre devint chrétienne. Le propre fils de Sabinus est le célèbre consul et martyr Titus Flavius Clemens. Parlant de lui et ne comprenant pas comment sa conscience chrétienne lui interdisait de se mêler aux affaires de l'empire, Suétone le qualifie d'homme « d'une méprisable inertie' ».
C'est l'injure jetée à tous les chrétiens de noble race. On les accuse d' « inertie » , de « tristesse » ; on fait planer sur leur tète le crime « de haïr le genre humain », parce que leur foi leur interdit de s'immiscer, non dans les affaires du gouvernement, mais dans les cérémonies religieuses qui, à cette époque, accompagnaient les actes publics. Ils devaient, pour éviter tout contact avec les idoles, se retirer du monde, vivre dans l'isolement de leur palais, se perdre dans la foule; pour eux, il n'y avait plus ni ambition permise, ni joies publiques autorisées : inertie et tristesse au dehors, pour le monde tapageur et corrompu qui remplissait les forums et les cirques. Cette accusation, sous la plume d'un écrivain païen, est le témoignage le plus convaincant de christianisme. Flavius Clemens, le consul, prit pour femme Flavia Domitilla, dont le nom est resté célèbre dans les annales du christianisme. Elle était fille d'une sœur de Domitien. N'ayant pas d'enfant, Domitien adopta les deux fils de Clemens et Domitilla, Vespasien et Domitien. C'était leur réserver l'empire. Quintilii'ii fut leur précepteur. Et ainsi il se trouvait que deux fils de chrétiens, nés de sang impérial, devaient succéder à Domitien. Il faut croire qu'au temps de cette mémorable adoption le christianisme de Clemens et de Domitilla n'était pas de notoriété publique et n'avait pas franchi le seuil de leur palais. Ils furent vite dénoncés. Autour du trône impérial il y avait trop de convoitises, trop d'ambitieuses poussées, pour ne pas écarter, même par le glaive, ceux qui en gênaient l'accès. Domitien fut impitoyable. Clemens et Domitilla subirent un douloureux exil; leurs
' Dotnit. c. XV.
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enfants, déchus de leurs dignités, reniés par leur père adoptif, perdirent leurs droits à l'empire. Le monde romain n'était pas encore mùr pour un gouvernement chrétien.
Quel degré de parenté unissait Aurélia Petronilla à cette noble famille? nous ne pouvons le dire. La parenté est incontestable, le degré inconnu. Outre son nom patronymique, qui en donne la certitude, nous en trouvons une autre preuve dans le fait de sa sépulture dans le cimetièie des Fiaviens.
Sur la voie Ardéatine, on rencontre une catacombe qui porte le nom
Ruines du palais des Fiaviens sur le Palatin.
de Domitilla. Le terrain, sans nul doute, appartenait aux Fiaviens. Elle fut creusée dès l'époque aposto!i(|ue et reçut d'abord les membres chrétiens de cette famille. La Domitilla dont elle conserve le nom n'est point la femme du consul Flavius Clemens, Domitilla l'Ancienne, mais sa nièce, Domitilla la Jeune, qui fut exilée, avec ses serviteurs Nérée et Achillée, dans l'île de Ponzia, oi'i «Ile nioin iil i\o. faim. Ses restes, connue ceux de ses serviteurs, martyrs également, lurent lamené's à Rome et ensevelis dans le cimetière familial des Fiaviens, à la voie .\idéatine. Mali^rt' toute la gloire de leur martyre, malgré le vocable permanent de Domitilla attaché à cette catacombe. ce n'est ni ;\ elle ni à Nérée et Achillt'e cpie va le souvenir le plus ému, le culte le plus ardent des pèlerins, mais bien à la vierge l'étronille. C'est elle (pi'ils cherchent la première, à elle (jue leurs prières s'adressent. Racontant la .si'-pulture de Nérée et Achillée, les
martyrologes disent : « Ils furent ensevelis au cimetière de Domitilla, via Ardeatina, près le tombeau de Pétronille, — juxta sepulcrum in quo sepulta fuerat Petronilla. — Elle est comme la patronne, la maîtresse du lieu. Plus tard, après la paix de Constantin, on éleva une basilique dans cette catacombe; c'est encore à Pétronille qu'elle fut dédiée. Cependant, selon une coutume alors générale, par respect pour ses restes, on ne toucha point à son tombeau. Les murs, les colonnes, l'autel, furent disposés autour et au-dessus, sans qu'une main, même la plus discrète, osât remuer le sarcophage, tellement on avait à cœur de conserver à la sépulture des martyrs leur premier aspect. Ainsi fut fait également pour saint Pierre au Vatican, saint Paul à la voie d'Ostie, saint Laurent et saint Hippolyte à VAgro verano, sainte Agnès à la voie Nomentane. La basilique de Sainte- Agnès a gardé cette disposition primitive; on y descend comme dans une catacombe, sous terre.
L'antique basilique de Pétronille fut découverte en 1874, par M. de Rossi, ruinée, enfouie sous les décombres, mais portant encore sur ses ruines les signes authentiques de son origine, de sa dédicace et de sa splendeur. Sur le fragment d'une colonne qui soutenait autrefois le ciborium était représenté le martyre d'un chrétien, vêtu de la tunique et du pallium, les mains liées derrière le dos et attachées à un poteau; un soldat le frappe d'un coup de hache. On lisait sur le côté : Achilleus. Cette colonne avait un pendant consacré au martyre de Nérée; on n'en retrouva qu'un éclat portant les pieds de la victime. Au premier coup d'oeil, de Rossi fut convaincu qu'il se trouvait dans la basilique de Pétronille. Les fouilles continuèrent. On découvrit l'abside, l'emplacement bien déterminé des nefs, toute l'ordonnance d'une basilique primitive. Il ne fallait plus pour établir une certitude absolue qu'un souvenii' palpable de Pétronille, la titulaire du lieu. Sur un pan de mur, dans le fond de l'abside, apparut aux regards une fresque représentant une noble matrone voilée, revêtue d'une ample dalmatique. Elle prie, les bras étendus; mais de la main gauche elle touche une jeune fille sans voile, qui semble lui parler. Près de la tête de la matrone, on lit : Veneranda; près de la jeune fille : Petronella, mart. Aucun doute n'était plus possible : Pétronille témoignait elle-même en faveur de sa basilique, et, du même coup, en faveur de sa parenté avec les Flaviens, dont elle partageait la sépulture familiale.
Ce lieu était réputé tellement saint, qu'on lisait sur les deux faces d'un cippe ce salutaire avertissement: Locus sacer. Sacrilège, cave malum. C'était un appel à la loi romaine, qui protégeait les morts dans leur tombeau contre toute vexation.
Dans cette basilique, si fréquentée par les pèlerins du monde entier,
et surtout si aimée du peuple romain, Grégoire le Grand prononça sa fameuse homélie sur les malheurs de son temps : Ubique luctiis'... A la même époque, un messager de la reine des Lombards Théodelinde, l'abbé Jean, visitait cette basilique et remplissait une ampoule de l'huile qui brûlait devant le tombeau de Pétronille. Cette ampoule est conservée dans le trésor de Monza et porte encore le papyrus où le nom de l'humble vierge est écrit. L'affluence des pèlerins rendit ce sanctuaire si célèbre et si vénérable, que Grégoire III y institua une station, le mercredi de la troisième semaine de carême. Après sa ruine par les Barbares, la station fut transférée à l'église des saints Nérée et Achillée ou de Fasciola, sur la voie Appienne*.
Cette vénération pour Pétronille paraît au premier abord assez étrange. Elle n'est point une de ces glorieuses martyres dont l'héroïsme dans les supplices, les miracles éclatants soulevèrent un enthousiasme dont le souvenir est resté vivant dans l'Église. (Juoiipie l'inscription gravée à côté de son image dans la basilique de la voie Ardéatine lui donne le titre de martyre, il est certain qu'elle n'a pas versé son sang pour le Christ. En ce temps-là et longtemps après, le titre de martyr équivalait à celui de saint. On disait : C'est un martyr, comme nous disons aujourd'hui : C'est un saint. Plusieurs papes, Damase et Jules t entre autres, sont qualifiés de martyrs, bien qu'ils soient morts dans leur lit. Cette vénération si tendre, si persistante, a donc une autre origine; nous l'assignons, sans crainte d'erreur, au.\ relations de Pétronille avec saint Pierre. Cette fille de race patricienne, baptisée par Pierre lui-môme alors qu'elle n'était qu'une enfant, séduisit le cœur du vieil apôtre. Tl eut pour elle toutes les tendresses d'un [)ère. On dit môme que la jeune vierge étant morte peii-
' Ilomil. xxvirr in Evang.
P.aroniiis a confiinilu la liasiliiiiK! calacomhalc do Pntronille avec celle des saints Norée et Acliilli'i', ('levée, à la voie Appieniie sur le litre plus ancien de Fnsciola. Kn restiiurant cette basilique dont il était cardinal titulaii-(>, pour lui rendre sa forme primitive, ce dont on ne peut trop le louer, il lit (çraver sur le dossier de la chaire épiscopalc, dans l'aliside, l'Iiomélie de saint Grégoire, croyant à tort (|u'ellc avait été prononcée <lans cette basilique.
' A Rome, les stations sont les é^jlises désijfiii'cs à certains jours de l'année, spécialement tous les jours de cai'émcî, pour y célébrei- soleimelleinent l'oflice de la férié. On y .ijoiite cpielques prières, des litanies, une proression, auxquelles les papes ont attacbé des indulgences. |)ans les premiers Irnips, le pap(! ouvrait lui-môme les sUitions de carême dans l'é^'lise de Sainte-Sabine, à l'Avenlin, le mercredi des Cendres. Plus tard, vers le M" siècle, quand les papes ne prirent plus autant de part aux cérémonies relipfieuses ordinaires, un usa|;e assez curieux s'établit. Après la messe d'ouverluie dt' la station à .Sainte-Sabine, un acolyte plon(,'i'ait dans l'Iiuile ilti sanctuaire un (lapyrus sur le(piel était écrilr la date de la station, l'essuyait pro|>remi'nt et b' portait au pape en disant : ,/iW»', (/oi/i/ic, livitciliccri'. I.e pape b^ bénissait, et l'acolyte ajoutait: « Aujourd'bui fut la station à Sainte-Sabine qui te salue! — Dco yratias, i> répondait le pontife. I/acolyte lui olTrait le papyrus, ({ue le pape baisait en l'bonneur de la sainte ; puis il le remettait :\ son niaitrc de chambre, qui en avait la {Tarde. A sa mort, on les plaçait dans son cercueil, sous sa tète, en ifuise d'oreiller. (Cf. i\/i(,s. ihtl. Il, ord. XI, p. VM.)
dant son séjour à Rome, il l'ensevelit de ses mains et grava sur le sarcophage cette inscription trouvée intacte : Aur. Petronillœ, Filise dulcissimœ.
La très douce fille de Pierre, les Romains ne l'oublièrent jamais. En lui rendant un hommage plus affectueux, ils croyaient, non sans raison, toucher au vif le cœur paternel du pêcheur de Bethsaïde. Un rayon de sa gloire apostolique tomba sur le front de Pétronille et illumina son souvenir à travers les siècles. Et de voir dans le lointain des premiers jours du christianisme, au milieu des terribles orages déchaînés contre ses disciples, cette gracieuse figure d'enfant séduire par son innocence le cœur de celui qui aimait si ardemment le Christ, est chose bien touchante, comme la paix joyeuse d'une journée printanière pleine de soleil et de chants d'oiseaux, entre deux tempêtes.
Les Lombards cependant y furent insensibles. En 755, conduits par Astolphe, ce roi déjà avide du domaine temporel des papes, ils saccagent les environs de la Ville éternelle. Aucun sanctuaire ne fut respecté. Partout où ils crurent trouver des trésors, môme dans les galeries, les arcosoliums, les sarcophages et les basiliques des catacombes, leurs mains rapaces et brutales pillèrent, dévastèrent sans pitié. La basilique souterraine de Pétronille, une des premières à l'honneur, fut aussi une des premières à la ruine. Ils la détruisirent de fond en comble. Son autel, ses colonnes, ses marbres et toutes les richesses accumulées autour de son tombeau disparurent, emportés par les Barbares ou brisés en morceaux. Heureusement, ils n'eurent pas l'idée d'ouvrir son sarcophage, qui dcMiieuia intact sous les décombres, protégés par eux.
Une gloire nouvelle attend la fille des Flaviens, la bien -aimée de Pierre. Désormais son nom sera uni d'une manière indissoluble à celui d'une nation que les papes vont appeler la fille aînée de l'Église, la France.
L'an 496, Clovis, roi des Francs, rendu victorieux des Alamans par l'intervention miraculeuse de Celui qu'il appelait le Dieu de Clotilde, recevait à Reims le baptême catholique des mains de saint Rémi. Ses leudes et ses soldats suivirent son exemple. C'était toute une nation barbare, la première, qui acceptait en masse la foi catholique. D'autres Barbares étaient chrétiens avant les Francs, mais non catholiques. L'empereur grec Anastase et beaucoup de ses sujets étaient eutychiens. Les Ostrogoths, en Italie, sous Théodoric; les Visigoths, en Espagne, sous Alaric; les Bourguignons, en Gaule, sous Gondebaud; les Vandales, en Afrique, sous Trasamond, professaient l'arianisme. Seule la tribu franque, baptisée par un saint, adhérait pleinement, sans réticence, à la foi catholique; elle était vraiment la fille aînée de l'Église. Aussi le pape Anastase ne pouvait rester insensible à ce prodige de la grâce de Dieu. Pasteur
suprême, il lui appartenait d'accueillir dans le bercail du Christ le nombreux troupeau que la Providence lui amenait. Heureux dans son cœur, prévoyant la grandeur et le bienfait des conséquences qu'un événement si important devait avoir pour l'Église, au milieu du bouleversement général de l'empire qui s'efîondrait de toutes parts, Anastase écrivit à Clovis une lettre de félicitations. On dirait qu'il a le pressentiment de tout ce que cette nation franque fera pour la papauté. Il dit : « Notre très glorieux fils, nous nous félicitons de ce que votre conversion a concouru avec le commencement de notre pontificat. Car la chaire de saint Pierre pourraitelle ne pas tressaillir de joie, lorsque le filet que ce pêcheur d'hommes, ce portier du ciel, a reçu ordre de jeter se remplit d'une pêche si abondante? C'est ce que nous avons voulu vous faire savoir par le prêtre Eumérius, afin que, connaissant la joie du père conmiun, vous croissiez en bonnes œuvres, vous mettiez le comble à notre consolation, vous soyez notre couronne, et que l'Église, votre mère, se réjouisse de l'accroissement d'un tel fils qu'elle vient d'enfanter à Jésus-Christ, son Époux. Glorieux et illustre fils, soyez donc la consolation de votre mère, soyez-lui, pour la soutenir, une colonne de fer... Car notre barque est battue d'une furieuse tempête. Mais nous espérons contre toute espérance, et nous louons Dieu de ce qu'il vous a tiré de la puissance des ténèbres pour donner à son Église, dans la personne d'un si grand roi, un protecteur capable de la défendre contre ses ennemis'. » Cette parole, — la première des papes à la nation franque, — vibre encore aujourd'hui, après quinze siècles, comme au premier jour, dans tout cœur français. Ce qu'elle a produit de grand, d'héroïque, de chevaleresque dévouement, l'histoire de ces quinze siècles le résume par ces mots glorieux : Gesta Dei per Francos.
Ces gestes divins, qui ont fondé, agrandi, défendu le pouvoir temporel des papes; qui ont assuré et protégé la propagation de la foi sin- toutes les plages du monde et tenu haut et lier l'honneur de l'Église; qui ont umlliplié partout ses œuvres d'apostolat et de miséricorde, vont connnencer sous la protection de Pétronille.
De Clovis à Pépin le Bref, pendant une pt'riode de deux cent cinquante ans, les liens i|iii unissent la nation frantpie cl l'Église deviennent de plus en plus étroits. De part et d'autre lentente est cordiale, les sentiments sincères. Si les rois mérovingiens témoignent aux papes les marques du plus profond d(''Vouement, ceux-ci ne cessent de nmlliplier leurs expressions (le paternelle alleclion. Ils décernent à la nation banque le litre de Fille ainée de l'Église, à ses rois celui de Très Chrétien; aussi, tiuand
' Spiciley. t. V, p. 582.
Etienne II se voit menacé par les Lombards, c'est vers la France qu'il tourne ses regards, c'est à son chef qu'il demande protection. On se souvint alors qu'il y avait dans les catacombes les restes d'une vierge chrétienne tenue pour la fille de saint Pierre, Pétronille, que l'apôtre avait comblée de ses tendresses, comme son enfant de prédilection. Ce fut un jet de lumière; d'elle-même, l'application mystique fit son chemin à Rome comme en France. Pétronille était la fille de Pierre, la France la fille aînée de l'Église. PieiTe avait eu pour Pétronille la tendresse la plus paternelle; l'Église, par ses papes, avait eu pour la France la même prédilection. Ainsi, Pétronille devenait, par ce rapprochement heureux, la personnification de la France chrétienne, le symbole gracieux de ses i^elations avec la papauté. C'est sur son nom, sur ses rapports avec Pierre, sur son tombeau, que l'Église et la France contractent une alliance nouvelle, que les siècles pourront ébranler, jamais détruire.
Pépin prend au sérieu.\ le culte symbolique de la patronne que FÉglise lui donne et réclame pour elle de plus grands honneurs. Il en fait même la condition expresse de son appui contre les Lombards. Etienne II promet solennellement de transporter les restes de Pétronille à la basilique Vaticane. Promesse dont il commence la réalisation en bâtissant près de la Basilique, au midi, près le temple de Saint-André, l'oratoire destiné à les recevoir. Ce lieu avait été occupé, pendant de longues années, par un mausolée chrétien qui contenait les dépouilles de plusieurs empereurs ou membres de la famille impériale. Théodose II, Honorius, Valentinien III, l'impératrice Marie, fille de Stilicon et femme de Honorius, y furent ensevelis. Etienne II le fit raser pour construire l'oratoire de Pétronille. Il lui donna la forme ronde à l'extérieur, sans doute pour faire pendant à celui de Saint-André. Une galerie couverte, au milieu de laquelle demeura longtemps la célèbre image de Notre-Dame des Fièvres, les faisait communiquer ensemble; une autre galerie, dédiée, comme oratoire, à l'archange saint Michel, donnait accès dans la basilique Vaticane, de manière que les pèlerins passaient, sans interruption, de la Confession de saint Pierre dans l'oratoire de saint Michel et ceux de sainte Pétronille et saint André. C'est en souvenir de ce voisinage séculaire avec Pétronille que, dans la Basilique actuelle, l'autel de saint Michel est placé près de son tombeau. Pour cette fois, la tradition a été respectée.
A l'intérieur, l'oratoire de Pétronille était de forme octogone; une coupole assez basse le couvrait. Dans l'épaisseur des murs on creusa huit chapelles égales en dimension, qui furent dédiées plus tard aux saints patrons des familles patriciennes qui en prirent la charge et les ornèrent avec magnificence, comme la chapelle du Sauveur, sous le titre de l'Abon-
dance, qui appartient ,iiix Orsini; celle de l'Annonciation, aux Conti'. Mais, au-dessus de toutes, la chapelle la plus riche et la plus vénérée, celle de sainte Pétronille, fut réservée dès le principe aux rois de France. Etienne II mourut avant d'avoir achevé son œuvre. Son frère et successeur, Paul I, animé des mêmes sentiments envers la P'rance, et pressé du reste par les mêmes nécessités, eut l'honneur d'en faire la dédicace.
L'ui'chuiigu buinl Michel » pur Ciuido Uvni. ( Ua». Vulic.)
Par ses ordi'cs, on fouilla les ruines do la cataconiia' de l)onutilla, sur la voie Ardéatiiie. Quoique dévastée par les Barbares, l'accès de ses galeries était encore ouvert, le lieu où reposaient les restes des martyrs connu et vénéré des lidêles. Dans lanlique basilique de Pétronille, sous les décombres, on découvrit un sarcopha^^c en marbre sin- li'i|iir| n\\ ji.siit cette inscription : .\in\ Pctronillae , Filix (liilcissinue. AïK-un doute ni'tait possible : c'i'tait bien Ir roi-ps de la (ille des l'-j.ivims. i.i |ii(''IV'n'c de l'ierrc.
' Alphnraniis , rus , c. \ii, |>. .")9. Ari-li. île la lt;isilii|ue. — Sindoiiiiis, (/.• Mlur... Hiisil. Vittic, |). .'t'i. — Qincoll , (/(■ Sitrrtiir. I, |i, !l7li.
Le sarcophage était intact. Averti de la précieuse trouvaille, Paul 1 vint vénérer les restes de Pétronille. Avec lui, tout le peuple romain, ému d'un si doux souvenir, accourut à la catacombe. On mit le sarcophage sur un char, et Pétronille rentra dans Rome au milieu des chants et des acclamations. On sentait ce qu'il y avait de touchant dans ce retour triomphal de la jeune vierge près de saint Pierre, son père bien-aimé. Ses ossements durent tressaillir quand Pétronille, escortée de tous ses enfants, accompagnée par son successeur, passa près de sa tombe pour aller prendre possession de son oratoire. Le père et la fille étaient désormais réunis. Paul I déposa le sarcophage sous l'autel dédié à sainte Pétronille. Des peintures, des mosaïques, des marbres variés, des vases précieux, des tapisseries et de riches tissus le décorèrent à l'envi.
A peine Paul I eut-il fait cette glorieuse translation, qu'il en avertit Pépin. Il savait que rien ne pouvait lui être plus agréable et le mieux disposer en faveur de la papauté. Pépin en fut si profondément touché, qu'il voulut contracter une alliance nouvelle et plus intime avec le pape, sur le tombeau même de Pétronille. Ses deux fils avaient été baptisés en France par Etienne II; ne pouvant envoyer à Rome la lille que la reine Bertrade venait de mettre au monde, il usa, de concert avec le pape, d'un ingénieux moyen pour s'unir à lui, non plus seulement par un traité diplomatique, qui n'est qu'une alliance par le dehors aussi fragile que les intérêts qui la créent, mais par un lien spirituel indissoluble d'âme à âme. Il pria Paul I d'être le parrain de sa iille par procuration. Le pape y consentit, et la nomma Gisèle. Mais il fallait un signe public de cette alliance. C'est alors que Pépin eut Tidée d'envoyer au pape le voile ((ui avait servi à lever des fonts sa petite fille. Ulfard, l'abbé de Saint- Martin de Tours, fut chargé du message. Paul I le reçut avec les plus vives démonstrations d'amitié. Il convoqua le peuple romain à l'oratoire de Pétronille, déposa le voile sur l'autel et célébra la messe en actions de grâces.
« Roi très chrétien, écrit-il à Pépin, par la divine Providence toujours victorieux, une grande joie nous a été accordée, celle de nous unir à vous par un lien spii^ituel, selon les désirs de votre cœur. Votre envoyé nous a remis le voile très précieux avec lequel notre très douce et très aimée fille spirituelle a été levée des fonts. Nous l'avons reçu avec joie devant tout le peuple, devant l'autel du saint corps de votre protectrice, la bienheureuse Pétronille, que nous avons consacré à l'éternelle mémoire de votre nom'... »
' Cancellieri, de Secret. 1, p. 989. — Lib. ponlif. I, p. 466. Éd. Duchesne.
LE CULTE a'J3
Depuis lors, Paul I aimait à rappeler à Pépin leur parenté spirituelle et l'appelait son « compère ».
Charlemagne continue la tradition. En 781, se trouvant à Home avec ses enfants pour la solennité de Pâques, il pria son ami le pape Adrien I d'être le parrain de son fils Carlornan. Le pape accepta, et la cérémonie du baptême eut lieu dans la basilique de Pétronille. Le grand empereur le lui rappela souvent dans ses lettres, comme un des souvenirs les plus joyeux de sa vie. Il était si fier de cette parenté spirituelle avec le pape, qu'il s'en fit honneur, en écrivant à l'empereur de Constantinople, comme d'un titre glorieux.
L'oratoire de sainte Pétronille, on le pense bien, ne fut point oublié dans les largesses de Charlemagne. Son autel, princièrement doté pour que le culte y fût perpétuel, reçut les plus riches offrandes. Pour lui être agréable, Léon III le couvrit d'un ciboriuni orné de ciselures en argent du poids de trois cent quarante-huit livres, porté par quatre colonnes de porphyre. Sous le baldaquin, il plaça une couronne en or sertie de pierreries, et sur l'autel, une statue de sainte Pétronille en argent, jtesant dix livres'. Les leudes, les évoques et les abbés de l'empire franc rivalisèrent avec Charlemagne et Léon III de piété et de magnificence. Pétronille était devenue la patronne officielle, nationale, de la France, aimée comme on sait aimer en France.
Aussi voyons-nous sans surprise, deux siècles plus tard, une fille de France, Agnès, fille de Guillaume de Poitiers, mariée à l'empereur Henri II d'Allemagne, concevoir pour Pétronille une telle vénération, qu'elle ne peut se décider à s'éloigner de sa Basilique. Lorsqu'elle eut reçu à Rome, des mains de Clément II, la couronne impériale, il fallut lui faire violence pour l'obliger à suivre son époux en Germanie. Le saint caldinal Pierre Damien, qui avait toute sa confiance, lui écrivait dans la suite, alors qu'elle était redevenue libre ; « Princesse, revenez, rendez la joie à ceux qui vous pleurent et gémissent de voir disparue celle qu'ils considéraient comme la plus belle perle de la couronne de Rome, ijiie la «oiuiniiti'rialc vous soit à charge, et puissent vos mains préférer au sceptre le iilel du Pêcheui! I(;i, près de Pétronille. choisissez votre sépulture, alin ([uv. le père de tous les chrétiens ait ù se léjouir d'avoir à ses cotés sji fille .selon la chair et sa fille selon l'csitrit'. » Agnès ne put résister à une si pressante invitation. Elle revint à Rome cl fut ensevelie près de Pétronille, dans cette basili(|ue où elle passa les plus heureux jours de sa vie. Alpharanus, dans son manuscrit, s'exprime en ces termes sur celle sainte
' Lib. pontif. in J.roiir III, 11, passiiii Kil. jiuclii.'snc. '' S. Dam. Epist. viii.
princesse : « Dans cette Basilique, près lautel de Pétronille, est le tombeau de rimpératrice Agnès, femme de Henri II, qui montra, par ses dernières volontés, combien elle aimait et préférait entre toutes cette Basilique. Bien qu'elle ait rendu Tàme dans le palais de Latran, on dut, selon ses désirs, transporter son corps au Vatican, près de PieiTe, le portier du ciel, près de la fille de Pierre, pour l'amour desquels elle avait vécu en exil, afin d'attendre près d'eux, dans la paix, la bienheureuse résurrection '. >i Le culte des rois de France et des Français pour Pétronille devint si populaire à Rome, que l'on appelait sa basilique la chapelle des rois de France. Même après sa démolition, tout l'emplacement qu'elle avait occupé porta longtemps le nom de place du Roi -Très- Chrétien, — area Régis Christ ianissimi'. — Tous les pas des pèlerins français, rois et sujets, en avaient foulé le sol. C'était leur église nationale, celle qu'ils cherchaient la première en arrivant à Rome, pour y retrouver quelque chose de la patrie; celle où ils aimaient à reposer après leur mort. Parmi tous les tombeaux qui se pressaient autour de sainte Pétronille, nous signalerons ceux de deux cardinaux.
Le premier, Richard- Olivier de Longueil, archiprôtre de Saint-Pierre, évêque de Porto, le même qui revisa, par ordre du pape, le procès de Jeanne d'Arc et proclama à Rouen sa réhabilitation, mourut à Sutri en 1470; mais son corps fut transporté à Rome et enseveli sous l'autel même de Pétronille. Par testament, il laissait une somme considérable pour le restaurer et lenrichir.
Voici son épitaphe :
RICCARDUS EPISCOPUS PORTUENSIS
CARD. CONSTANTIENSIS NORMANDIA ORIUNDUS
HOC ALTARE VETUSTISSIMUM