‹ Saint Pothin et ses compagnons martyrs: origines de l'église de LyonChapitre 14 sur 33 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Vie iutiine de l'Eglise de Lagdunam. — Le caléchuménat. — Le baptême. — Gomment ce sacrement était conféré. — Liturgie êacharistiqae. — Réunion solennelle da dimanche. — Réunions quotidiennes du matin et du soir. — L'agape chrétienne; son caractère et sa signification. — Collectes faites en iayeur des pauvres. — Les diaconesses et les vierges.

Les résultats obtenus à Lugdunum par la prédication èvaik gélique appellent notre attention sur la yie intime de PEglise fondée par le bienheureux Pothin. En fixant nos regards sur rintérieur de cette Eglise, nous allons nous donner'le spectacle des principaux rites du christianisme, de ses sacrements, de sçs institutions et de son organisme. Afin de procéder avec ordre, nous suivrons pas à pas un païen converti, dans la voie qu'il avait à parcourir avant d'arriver à la perfection du chrétien.

La parole de Dieu, comme nous Pavons dit, faisait son chemin à Lugdunum; elle arrivait aux oreilles d'un grand nombre, et la grâce du Saint-Esprit opérant sur les cœurs, plus d'un habitant ouvrait les yeux à la lumière. Leur déterminalion étant bien arrêtée, le premier pas que ces prosélytes avaient à faire était de venir, sous la conduite d'un diacre ou

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d'un simple fidèle, trouver le bienheureux Pothin, lui demander la faveur d'être agrégés à la religion du Christ.

Mais ces demandes, quelque pressantes qu'elles fussent, ne pouvaient être agréées sur-le-champ. Il y aurait eu imprudence à conférer, sans épreuve préalable, le baptême à tout venant. Ces hommes dont Tesprit avait été imprégné de monstrueuses erreurs, dont la vie s'était traînée dans les souillures de toutes les passions, ces hommes ne devaient pas arriver, sans transition aucune, des plus épaisses ténèbres aux clartés les plus vives, passer de, plain-pied d'un culte qui déifiait tous tes vices à une religion qui les condamnait tous. Avant de faire droit à leur demande, il était prudent de prendre des gages de leur fidélité, de les acheminer graduellement à recevoir la plénitude de l'initiation sacramentelle et doctrinale. Conformément à la discipline de l'Eglise, le bienheureux Pothin leur <l(mnait le temps et les moyens de se préparer à la grâce qu'ils réclamaient. Les aspirants au baptême^l'évêque de Lugdunum les soumettait à une série graduée d'épreuves ; en même temps H -les faisait passer par les degrés inférieurs de l'instruction reli- •gieûse. C'est à quoi répondait le caléchuménat, sorte de novi- •)Rîat préparatoire, d'introduction à la vie chrétienne. ^ Avant tout, il fallait, s'il y avait lieu, régulariser les rapports • des personnes vivant dans le concubinat, ou même dans les liens du mariage légal; faire renoncer aux positions, aux industries, aux états incompatibles avec la profession du christianisme et la sainteté de sa morale; fixer au chef de famille les limites dans lesqudles il devait renfermer l'exercice de son autorité; recommander aux maîtres la douceur envers leurs esclaves, aux esclaves la soumission qu'ils devaient à leurs maîtres <1).

{{) Conslit. apott., 1. VlII. c. xxxii.

106 LlVftfi PREMIER.

Les rapports sociaux une fois régularisés, le bienheureux Polhin ouvrait au postulant les portes du catéchuménat, en lui imposant les mains et faisant sur lui le signe de la croix (1). A partir de ce jour, le nom du nouveau prosélyte était inscrit surPal&Mwdes catéchumènes j il avait libre entrée dans Toratoire des fidèles, était admis à entendre la lecture des Ecritures et les homélies de l'évoque. Confié aux diacres pour recevoir les prémices de renseignement chrétien, le catéchumène apprenait de leur bouche la doctrine publique de l'Eglise, en attendant qu'on lui confiât, avec le saint baptême, la partie réservée du Symbole, les vérités cachées sous le voile du secret.

Après avoir parcouru cette carrière de probation, laquelle pouvait durer jusqu'à deux et même trois ans, sur le témoignage des diacres, le catéchumène était déclaré propre au baptéme; plus tard on disait compétent. La confession des péchés, les jeûnes, les prières multipliées, tout un ensemble de saints exercices formait le couronnement du catéchuménat, la préparation prochaine au sacrement de la régénération. Jusque là, le catéchumène avait été retenu sur le seuil de la vérité, dans une demi-lumière, comme dans une pénombre. A la veille de recevoir le baptême, il était introduit dans le sanctuaire de la doctrine; tous les voiles étaient tirés devant ses yeux. Pour lui plus de secrets; avec l'intégrité du Symbole' chrétien, on lui confiait les formules de toutes les prières, la clef de tous les rites, la signification de toutes les cérémonies.

Dans les premiers siècles, les fontaines, les rivières, la mer même, servaient de baptistères. On administrait le baptême partout où l'on trouvait de l'eau, matière essentielle de ce sacrement (2). C'est ainsi que saint Pierre, au rapport de Tertul-

(1) Tertul., De pœnit.

($) Nalla disiiiiclio est mari quis an slagno, flumiue an fonte, laou an alveo 4iluatur. (Tertul., De baptis.)

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lien, conduisait les nouveaux convertis au Tibre (1); c-est ainsi qae le diacre Philippe baptisa Teunuque de la reine Candace avec de Teau qu'il trouva sur les bords de la route (2). Saint Justin témoigne qu'on ne faisait pas autrement de son temps (3). En général, les baptistères, ou monuments spéciaux destinés à conférer le baptême, sont postérieurs à Père des persécutions.

Placé qu'il était dans une presquMle coupée de canaux naturels, le bienheureux Pothin avait à sa portée toute Teau nécessaire aux immersions sacramentelles. Il pouvait conférer le baptême au bord de ces canaux, ou bien dans quelque anse retirée du Rhône ou de la Saône.

Dans la primitive Eglise, le baptême ne s'administrait d'une manière solennelle qu'à Pâques et à la Pentecôte. A l'impression produite par le bain sacré, c'était ajouter les touchants souvenirs éveillés par les grandes fêtes chrétiennes. La veille de Pâques ou de la Pentecôte , pendant la nuit sainte que les chrétiens passaient dans l'église, les candidats au baptême étaient introduits dans l'assemblée des fidèles par un diacre, et présentés par lui à l'évêque. Sur la demande qui leur en était faite, les catéchumènes renonçaient solennellement à Satan, à ses pompes, à ses anges (4). Les cérémonies préliminaires terminées, le pontife, assisté des diacres pour les hommes, des diaconesses pour les femmes, immergeait trois fois dans l'eau les catéchumènes, les baptisant au nom des trois personnes divines. La vasque qui servait aux immersions figurait un tombeau : tombeau de mort où le nouveau baptisé s'ensevelis-sait avec le vieil homme, et aussi tombeau de résurrection d'où il sortait pour vivre de la vie du Christ. Après le bain sacré, lea

(i) Ibidem.

(2) Actus Apost., VIII, 38.

(3) i^Apolog., LXi.

(\) Terinl., De 8]^eciacuUs, ly.

108 LlVRIi: PREMiER.

nouveaux chrétiens recevaient la oonârmalioa^ L^âvéqae Ie$ oignait de Fhuile de la force pour les confirmer dans la grâce du baptême, pour apposer le sceau du Saint-Esprit à des engagements qui devaient durer autant que la vie (1). Par un symbolisme d'une touchante simplicité, on présentait aux nouveaux baptisés du lait et du miel, comme à des enfants nouveau-nés. Puis, au lieu de leurs habits ordinaires, on les revêtait d^one robe blanche qu'ils devaient porter pendant huit jours : c'était l'image de l'innocence reconquise. Pendant ce même eapace4e temps, les néophytes devaient s'abstenir de tout i)ain ordinaire, par respect pour l'eau sacramentelle qui avait touehé leurs membres (2).

Quant au baptême privé, il était conféré, sans distinction de jour et «ans tant de cérémonies, toutes les fois que la Trôoessité le réclamait.

Au<lébutdesa missiop, avant la complète organisation de s(Hi Eglise, le bienheureux Pothin ne pouvait entourer le sacrement de la régénération des formes solennelles; il est à croire que plus tard, lorsque son Eglise fut bien assise, lorsquMl eut gagné bon nombre de païens à Jésus-Gbrist, l'évêque de Lugdunum put déployer aux regards des fidèles le rite imposant du baptême solennel. Il ne lui était pas impossible en effet de pratiquer ce rite dans la crypte de Saint-Jean, ou dans l'oratoire des bords de la Saône. Malgré rexiguïté de leurs dimensions, ces deux sanctuaires pouvaient se prêter aux cérémonies du baptême solennel, si l'on admet, avec plusieurs auteurs, que le baptême par infusion n'était pas inconnu aux premiers siècles de l'Eglise. Le rite même de l'immersion ne réclamait pas une cuve immense. Lorsque la vasque n'avait pas

(1) Conslitut. apost., VII, xxii.

(2) Terlul., De baptis.

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la proiQndeur suffisante pour que le catéchumène pût y être plongé lent entier, on se contentait de rerser de l'eau sur sa téte^ assez abondamment pour que le corps entier fàt lavé par cette eau salutaire.

Quoi qu^l en soit,1e jour du baptême était pour les nouveaux chrétiens de Lugdunum un jour de naissance spirituelle ; ce jour marquait leur entrée dans TËglise du Christ, et en par4icoUer leur admission dans la communauté chrétienne dont le bienheureux Pothin était évoque. Par le sacrement de la régénération, iU étaient devenus enfants de Dieu, incorporés au corps mystique du Sauveur, et, comme tels, associés à tous les biens, à tous les honneurs, à tous les droits de la famille chrétienne. Ainsi, première conséquence des droits qui venaient de leur être conférés, il leur était donné d^assister, immédiatement après leur baptême, au sacrifice eucharistique, de voir se dérouler jusqu'à la fin la liturgie par excellence, de s'unir à Toblationde Tévéque, de communier au corps et au sang du Sauveur.

Suivant un usage généralement observé, la chaire du pontife était adossée à la muraille qui regardait Torient. De son siège, bien modeste sans doute, le bienheureux Pothin présidait rassemblée des fidèles, entouré de ses prêtres et de ses diacres (1). Des psaumes, des hymnes et des cantiques, expression des joies et des croyances chrétiennes, préludaient à Tauguste liturgie. Après ces chants, le lecteur lisait dans les écrits des prophètes

(1) Dans la primitive Eglise, les évéqaes ne célébraient pas seuls, mais entQHjr^s d>Qtres prêtres appelés co8^rificat^u^s oa concélébrants. Cet antique usage s*est conservé dans TËglise de Lyon. Aux messes solennelles, le célébrant est assisté de deux, de quatre, de six prêtres, en habits sacerdotaux. Si la môsse est célébrée par Tarchevêqué, lorsque le pontife est assis sur la chaire ^iscppale^ l§s prêtres assistants se tiena$nt rangés autour de lui ; lorsqu'il monte à Tautel, les concélébrants y montent aussi; ils se placent, moitié du côté de TEpitre, moitié du côté de TEvangile, et y demeurent jusqu'à la fin de la messe.

110 LIVRE PRRHIER.

OU les Epilres des apôtres, le diacre dans le saint Evangile, des passages appropriés au temps de Tannée où Ton se trouvait (1). Cette double lecture terminée, le bienheureux Pothin se levait, il prenait texte des paroles que rassemblée venait d'entendre, et, dans un langage dont la simplicité se prétait à rëxplication de la doctrine comme aux épanchements du cœur, il rompait aux assistants le pain de la divine parole ; il en faisait une sorte de multiplication spirituelle au moyen de la tradition, de commentaires empruntés à Polycarpe, à Jean, ses illustres maîtres. Le chant des psaumes, la lecture tirée de l'Ancien et du Nouveau Testament, avec Thomélie du pontife, servaient de préparation générale au sacrifice : c'était la messe dite des catéchumènes. En conséquence, dès que l'évéque avait fini de parler, le diacre signifiait aux catéchumènes de se retirer. Les portes du sanctuaire étaient soigneusement fermées, et un clerc se tenait en observation sur le seuil, veillant à ce que les profanes ne pussent s'y introduire.

Dès que le calme était rétabli, sur un avertissement du diacre, toute l'assemblée se levait, et les prières recommençaient par la Collecte, oraison où le pontife résumait les prières de son peuple. Après la Collecte, les ministres de l'évéque apportaient sur l'autel le pain et le vin môle d'eau, qui devaient être changés au corps et au sang de Jésus-Christ. Le célébrant offrait ces dons à Dieu, accompagnant cette oblation d'encensements qui remontaient au temps des apôtres. Bientôt après s'établissait entre l'évéque et les fidèles un dialogue solennel appelé Préface ou Contestation^ dont le but était d'associer les assistants à l'action par excellence qui allait s'accomplir. La Préface avait pour conclusion le Sanctus. Entonné par le pontife, le Trisagion trouvait un écho sur toutes les lèvres, il était répété

(1) Jasl., {* Apolog.,txi.

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par les fidèles avec Taccent d'un pieux enthousiasme. Avec le Sanctus^ triple explosion de la foi qui adore et qui chante, s'oeuvrait le Canon, partie fondamentale et constitutive du sacrifice. « C'est alors, dit saint Justin, qu'ayant reçu le pain et le vin, le pontife rend grâces et honneur de toute chose au nom du Fils et du Saint-Esprit, et récite longuement l'eucharistie ou action de grâces pour les dons que nous avons reçus (1), »

A mesure que se développait la liturgie, les fidèles en suivaient les phases avec un redoublement de ferveur et de pieuse attention, A la fin des prières de la Consécration, ils s'écriaient en manière d'applaudissement : Amen, qu'il en soit ainsi (2). Alors ils faisaient appel à toute la vivacité de leur foi, à toute l'ardeur de leur amour ; car le moment approchait où la vertu du sacrifice allait leur être personnellement appliquée, où ils allaient participer au corps et au sang de Jésus-Christ. Avant la communion, tous, suivant l'invitation de saint Paul, se saluaient dans le saint baiser (3). Le bienheureux Pothin le donnait aux prêtres, un des prêtres aux diacres, un diacre à un des fidèles, les hommes aux hommes, et les femmes aux femmes (4). Cette touchante cérémonie terminée, l'évéque de Lugdunum distribuait le corps du Sauveur à tous les assistants, d'abord aux prêtres et aux clercs, ensuite aux hommes, puis aux femmes et aux enfants. En présentant l'hostie sainte, il disait : Corpus Christi, voici le corps du Christ. Amen, il en est ainsi, répondait le communiant (5). Les hommes rece-

(1) 2«i4poZo^., Lxv.

(2) Jast.,lococitato.

(3) Ad Roman. y XVI, i6. — Ad Corinih. I*, xvi, 20.

(4) Dans les Eglises d*Orient, le baiser de paix se donnait avant Tofifertoire. C'est à ce moment du sacrifice qu'il est marqué dans l'Apologie de saint Justin,

(5) Constit. apost., VIII, xiii. —La formule prononcée par le prêtre en présenunt l'Eucharistie a subi avec le temps de nombreuses modifications.

442 LIVHR PREMIF.R.

raient le corps du Sauveur sur la main droite nue, croisée sur la gauche (1) ; les femmes, sur un linge blanc appelé dominicale (2). Immédiatement après, le diacre approchait, tenant la coupe sainte; il disait: Sanguis ChrisU^ calix vitce, c^estle sang du Christ, le calice de yie. Le communiant, en témoignage de sa foi, répondait encore : Amen^ il en est ainsi. Et il buvait le sang de la nouvelle alliance (3). Cependant, pour donner une expression aux sentiments de gratitude qui pénétraient tous les cœurs, on chantait le psaume Benedicam Dominum in omni tempore^ cantique de reconnaissance, qui rappelait Thymne adressée par Jésus à son Père, après la Cène. Les prières de Faction de grâces terminées, les fidèles inclinaient la tète sous la bénédiction du pontife, et le diacre renvoyait rassemblée (4). Que si quelqu'un des frères n'avait pu assister au sacrifice célébré par le bienheureux Pothin, il n'était point frustré des dons eucharistiques. Après la liturgie, un diacre allait visiter les malades, les infirmes et les vieillards ; il portait à chacun sa part du pain céleste.

Conformément à la discipline de son temps, le bienheureux Polhin célébrait la liturgie eucharistique le jour du Seigneur, et probablement aussi le mercredi et le vendredi. Il parait, en effet, que l'usage avait prévalu, au milieu du ii« siècle, d'offrir le sacrifice trois fois la semaine (5). Les dimanches donc, les mercredis et les vendredis, les fidèles de Lugdunum accouraient à l'oratoire primitif des bords de la Saône pour assister au grand mystère de la religion.

(i) Cyrill. Hierosol., Cateeh., V, i.

(2) Cette pratique, déjà usitée du temps de saint Augustin, nous parait remonter aux premiers siècles de TEglise.

(3) Constit. apost., loco citato.

(4) Ibidem.

(5) Martène, De antiq. Eccl. riiibus, 1. 1, p. 282.

Les jours ordinaires, révoque de Lugdunum rtonissait deux fois son troupeau, avant le lever de Taurore et après le coucher du soleil : < Le matin, disent les Constitutions apostoliques, afin de rendre grâces au Seigneur de nous avoir illuminés en chassant la nuit et ramenant la lumière; le soir, afin de le remercier de nous donner la nuit pour nous reposer des travaux de la journée (1). > Cet usage de prier deux fois le \(m avait été emprunté par le christianisme à la loi judaïque. En cda, du reste, Tévôque de Lugdunum suivait la recommandation faite par saint Ignace à saint Polycarpe, « de réunir souvent les fid^es (2). » De plus, le cycle de Tannée ramenait périodiquement les fêtes chrétiennes avec leurs douces joies ou lears saintes tristesses. C'étaient la Nativité du Sauveur, son Epiphanie, la Commémoraison de la Passion, Pâques, TAscension, la Pentecôte. La fête des apôtres Pierre et Paul, la MéiQoire de saint Jean, celle de saint Ignace, un peu plus tard celle de saint Polycarpe, ces fêtes étaient aussi solennisées dW manière spéciale par PEglise de Lugdunum, elles étaient distinguées, comme le dimanche, par la célébration de la liturgie eucharistique. Les fidèles se préparaient à ces solennités par des jeûnes, par les saintes veilles, par des nuits passées à Téglise à prier, à chanter, à entendre la parole sainte. La nuit tout entière paraissait bien courte à leur piété de longue haleine. Comment s'en étonner? Ces chrétiens des premiers âges trouvaient dans la maison de Dieu Tintérôt des plus touchants spectacles, la douceur des plus grandes consolations.

Cette société des âmes, formée par le baptême, alimentée par le pain eucharistique, ne pouvait renfermer son existence dans l'enceinte sacrée; elle se manifestait au dehors, faisait sentir

U) Corwt. aposU, 1. Vill. (2) Episl. ad Polycarpum.

sa présence dans les rapports ordinaires de la vie. La charité, avec ses inventions admirables et ses divines industries, étendait.les bienfaits de cette société à tous les besoins de la vie physique comme à ceux de la vie spirituelle. Or, rien ne traduisait mieux Tesprit chrétien, dans ses manifestations extérieures, que Tagape, ce repas fraternel dont les chrétiens riches des biens de ce monde faisaient tous les frais.

Grâce à ces offrandes volontaires, les néophytes et les fidèles qui s'étaient rencontrés le matin à la table sainte, se retrouvaient le soir aux tables de la fraternité chrétienne (i). Au pied de l'autel, tout disparaissait devant le grand objet offert à leur adoration: regards, pensées, aspirations de l'âme, leur être tout entier était absorbé par le Dieu qui s'immolait pour eux, qui se donnait à eux en nourriture. A la réunion de Tagape, les frères reparaissaient les uns pour les autres. Us pouvaient alors se voir à l'aise, converser avec une sainte familiarité^ se donner des marques d'une affection réciproque. Tous les fidèles étaient conviés à ce banquet de famille, symbole frappant de l'égalité chrétienne. A la différence des repas donnés par les païens, nul n'en était exclu, ni pauvre, ni esclave, ni femme, ni vieillard. Là, tous les rangs et toutes les conditions s'effaçaient devant la dignité commune à tous d'enfants de Dieu et de l'Eglise. Les membres de la hiérarchie ecclésiastique avaient seuls une place réservée. Du reste, tous les convives participaient au repas avec une égale joie, un honneur pareil, le pauvre qui n'avait rien à donner et qui avait tout à recevoir, aussi bien que le riche qui contribuait de ses deniers à couvrir les dépenses.

(i) Dans sa lettre à Trajan, Pline dit des chrétiens : « Qaod essent soliU stato die antelucem conyenire... quibus peractis morem sibi discedendi fuisse, rursusque coeundi ad capiendum cibum. » D*après cela, les agapes, au ii« siècle, avaient probablement lieu le soir, et non après la communion, comme dans le principe.

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Les agapes étaient religieusement pratiquées à Smyrne, comme nous l'indique la Lettre de saint Ignace aux fidèles de cette ville (1). Il est donc naturel de penser quePothin dota PEglise de Lugdnnum de cette touchante institution.

Après avoir béni les tables, le bienheureux pontife présidait à Tagape, comme un père à un repas de famille. Les diacres étaient chargés de tous les détails du service ; c'est dire assez que Tagape était assaisonnée de propos édifiants, embellie par les épanchements d'une douce joie, embaumée par la bonne odeur de Jésus-Christ, Quelle différence enlre ces banquets fraternels et les repas somptueux où se donnaient rendez-vous, du cété des païens, les membres des associations ouvrières, ceux des corps politiques ou municipaux! Festins officiels, où le cœur n'était pour rien, où tout était disposé pour flatter la délicatesse du goût; festins assaisonnés par la licence et Tobscénité des propos, couronnés trop souvent par les excès de Torgie et les désordres de la débauche.

En quelques mots TertuUien nous trace cet admirable tableau de Pagape chrétienne : « On s'y nourrit, dit le prêtre de Carthage, autant que la faim l'exige ; on y boit avec assez de modération pour que la chasteté n'ait pas à en souffrir. Les convives apaisent leur faim sans oublier qu'ils doivent adorer Dieu pendant la nuit. Ils conversent comme des hommes qui savent écouter la parole du Seigneur. Lorsqu'on s'est lavé les mains, qu'on a allumé les lampes, chacun est invité à chanter à la gloire de Dieu quelques passages des Ecritures , ou bien ce que son inspiration peut lui fournir. Ce chant suffirait à le trahir s'il avait bu avec excès. Commencé par la prière, le repas se termine de même, et on se retire, non pour aller dans les rues

{{) Ad Smyrnenses.

courir, Crapper, crier, mais pour coutiauer ailleurs ces habitudes dé modejstie el de chasteté, comme des homi^es qui vienoent d'^s^ister à une leçon de sagesse plutôt qu'à un repas (i). »

Au sortir de Pag^pe et des autres rèuuions .chrétieoi]^, les fidèles de Lugdunum rentraient dans le courant de la vie civile et domestique, ils se trouvaient ressaisis pa^ les inëgaUtës de leur état et de leur condition. Mais ils s'étaient retrempés au pied du saint ^utel, au contact de leurs frères; majs ils avaient fait provision de force coutre les humiliatioAs passagères et les peines transitoires de leur position sociale. Vivant d'qjie vie supérieure à ces accidents humains, leur âm«e avait pour s'épanouir le domaine sacré de la conscience, la sopiété spirituelle à laquelle ils appartenaient, Timmortelle patrie dont ils prenaient, par re6j;)érance9 une possession anticipée. Ensuite, pensée qui ne contribuais P^ P^u à soutenir leur courage, ils savaient qu'ils pouvaient compter, au besoin, sur l'assistance matérielle de leurs frères.

Pour la société chrétienne, en effet, ce n'était pas assez de distribuer la nourriture spirituelle à tous ses membres, elle dispensait encore le pain du<x)rps à ceux qui étaient impuissants à se le procurer. A l'inverse de la société païenne, l'Eglise réservait son amour le plus tendre, ses soins les plus empressés, aux pauvres, aux orphelins, aux veuves, aux vieillards, à tous les délaissés de ce monde. Les malheureux, elle en faisait ses favoris, ses enfants de prédilection. Par égard pour la pudeur de la misère, son exquise délicatesse épargnait aux nécessiteux la honte de tendre la main. Elle se chargeait de solliciter les riches en leur faveur, de faire appel à la charité fraternelle, au désintéressement, au mépris des richesses, à tous les sentiments que sa doctrine développait dans les cœurs.

(1) Apoloy., XXXIX.

A Lugdunam donc, coiùmô dans toutes les Eglises, après l'assemblée solenûelle du dimaûche, une collecte était faite au profit des frères indigents et malheureux. Après avoir reçu du bienheureux Pothin le dèii eucharistique, les fidèles ouvraient facilement leurs tiïains aux libéralités de Taumône.

A cet égard, les chrétieiis, sans autre pression' que celle de la charité, ne consulfâient que leur cœur* et retendue de leurs ressources. < Chacun, dit Tertullien, donnait qtiand il voulait, comme il voulait et selon qu'iï Voulait (t). » Dans ces aumônes, ried donc qui sentît l'imposition forcée, la tevée d^'un impôt ; tout émanait de Kbéralité pure, de contribution volontaire ; tout venait d'amour de Dieu et du prochain, de commisération envers lés pauvres. Danis sa première Apologie, saint Justin, avant d'indiquer remploi des aumônes chrétiennes, signale expressément leur caractère de spontanéité. « Ceux qui sont riches, dit-il, donnent librement ce qu'ils veulent, et ôii dépose le tout aux mains de celui qui préside. Sa charge est de subvenir aux orphelins et aux veuves, à ceux qui sont dans le besoin à raison de la maladie ou de toute autre cause, à ceux qui sont dans les fers, aux voyageurs et aux pèlerins. »

Les offrandes des fidèles de Lugdunum alimentaient la caisse de la communauté chrétienne ; elles constituaient une sorte de budget, de trésor sacré, dont l'administration appartenait à l'évéque (2). Père spirituel de son Eglise, le bienheureux Pothin contiaissait tous ses enfants; à lui de venir en aide aux pauvres avec les deniers qui lui étaient confiés par la charité des riches. Les infortunes énumérées' plus haut se rencontraient à Lugdunum comme ailleurs. En véritable représentant du Christ, le charitable évoque les avait toutes adoptées; il leur donnait

(l) Apolog.y XXXIX.

(f) Constitut. apoxt.,c. m, 3.

une des premières places dans ses prières et sa paternelle sollicitude. A ses yeux, ces infortunés composaient à son Eglise une couronne dont il appréciait la beauté diaprés les idées de TËvangile. Ordinairement il se servait de l'intermédiaire des diacres pour visiter les pauvres et subvenir à leurs besoins. Leur ministère embrassant tout le département delà misère, les diacres étaient chargés de distribuer des secours sur le seuil de réglise, et aussi de les porter à domicile. A cet effet, ils puisaient dans la caisse commune, sous le contrôle de révoque. Que si l'un des frères* était réduit à une extrême détresse, frappé de quelque coup terrible, le bienheureux Pothin se réservait de porter lui-même les secours extraordinaires aux besoins exceptionnels, les grandes consolations aux grandes infortunes.

A Lugdunum, comme dans les communautés chrétiennes de rOrient et de rOccident, les diaconesses s'acquittaient auprès des femmesdes fonctions remplies par les diacres auprès des hommes. Cette institution, qui remontait au temps des apôtres, Pothin avait les mômes motifs que les autres évoques de l'établir dans son Eglise. D'abord, en attribuanl à des veuves les rapports ordinaires avec les femmes, il se déchargeait, ainsi que ses prêtres, d'une foule de détails absorbants ; ensuite, avantage non moins considérable, il écartait de la tête de ses clercs tout soupçon qui eût pu ternir leur bonne renommée.

Or, l'office des diaconesses embrassait des ministères divers. Veiller, durant les offices, à Tordre parmi les femmes; leur transmettre à domicile les ordres de l'évêque ; visiter les malades de leur sexe; dans le cas de pauvreté, leur donner les secours que réclamait leur position ; assister l'évoque pour le baptême des femmes, les préparer à ce sacrement en leur enseignant en particulier les éléments de la doctrine chrétienne, ces différents services, pour ne citer que les principaux, entraient dans les attributions des diaconesses. A cette indication sommaire toute

seule, on comprend l'importance du rôle qu'elles avaient à remplir auprès des personnes de leur sexe. Aussi n'était-ce pas trop de la viduité, de la gravité de l'âge, d'une vie à l'abri de tout reproche, pour être élevé à cette dignité.

Il n^est pas probable que des diaconesses fussent venues de Smyrne à Lugdunum avec les premiers apôtres de celte dernière ville. Le bienheureux Polhin eut donc à faire choix, parmi les chrétiennes lugdunaises, de veuves à qui confier ce précieux ministère. Il dut en choisir qui, à un âge avancé, unissaient les conditions de vertu demandées par l'apôtre saint Paul (1), puis les consacrer par la prière et l'imposition des mains (2).

A côté des diaconesses de Lugdunum venaient se ranger les vierges chrétiennes de cette ville. La prédication de l'Evangile avait jeté la première semence de la virginité sur les bords du Rhône et de la Saône; le culte de la Vierge-Mère, fécondant la précieuse semence, dut faire éclore les fleurs de cette vertu, donner une couronne de vierges à la communauté chrétienne du bienheureux Pothin. Nul doute que la virginité, l'une des plus étonnantes merveilles du christianisme, n'embaumât de ses parfums le berceau de l'Eglise de Lyon.

Au milieu de cette société païenne d'où la pudeur avait été bannie, quel magnifique spectacle présentaient des jeunes filles qui renonçaient volontairement aux joies du mariage, vivaient comme des anges dans un corps mortel, consacraient tous leurs instants à la prière, aux exercices de la pénitence et de la charité I Quelle différence entre leur modestie, voile principal de ces vierges chrétiennes, et l'air effronté, les allures impudentes des matrones, des jeunes filles païennes! Ce contraste seul était de nature à frapper vivement les habitants de Lugdunum, à

(1) Ad Timoth., c. v.

(2) Con8tit.aposi.,\.ni

1^0 LIVHE PREMIER.

iear faire pressentir la puissance de la religion nouvelle, TépnratioD morale qu'elle devait opérer dans le monde.

S'il nous était donné de percer Pobscurité qui nous cache la vie des premiers martyrs de Lyon, il est fort probable que, parmi ces femmes héroïques dont le nom seul est connu, nous découvririons des veuves élevées par le bienheureux Poihia au rang des diaconesses, des vierges devenues épouses de Jésus- Christ par une consécration spéciale.

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