‹ Saint Pothin et ses compagnons martyrs: origines de l'église de LyonChapitre 15 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Echange de lettres entre TEglise de Smyrne et celle de Lugdunum. — Le bicriheareax Polhin demande à Polycarpe un renfort d'ouvriers évangéliques. — Irénée lui est envoyé avec plusieurs autres. — Avènement de Marc-Âurèle à TEmpire. — Persécutions locales. — Martyres de saint Justin à Rome, de saint Polycarpe à Smyrne. — Lettre de TEglise de Smyrne louchant la mort de Polycarpe. — Cette Epitre parvient à Lugdunum. — Le bienheureux Pothin prépare son troupeau à la lutte. — Ce qu'était TEglise de Lugdunum vers Tan 177.

Polycarpe n'avait pas perdu de vue les apôtres qu'il avait dirigés vers Lugdunum pour y prêcher Tilvangile. Celte jeune Eglise, fondée par Polhin, son disciple, dans la ville de Plancus, ne lui inspirait pas un intérêt moindre que celle de Smyrne : c'étaient deux branches d'une même famille qu'il embrassait dans un amour égal. Au moyen des nouvelles que lui apportaient des courriers ou des marchands chrétiens venus à Smyrne des bords du Rhêne, Polycarpe suivait avec une sollicitude paternelle les progrès de la chrétienté lugdunaise; il applaudissait à ses succès, s'inquiétait de ses dangers, prêt à lui venir en aide autrement que par des vœux et des prières.

De leur côté, Pothin et .ses auxiliaires tournaient souvent

leurs pensées et leurs regards vers les rivages asiatiques, quittés par eux sans retour. Non contents de demeurer avec Polycarpe en communion de doctrine et de charité, ils entretenaient une correspondance suivie avec ce pontife, autrefois leur pasteur et leur maître. En retour, il en recevaient par lettres les sages conseils, les encouragements sympathiques, les consolalions au besoin. Grâce à ce commerce épistolaire, les premiers apôtres de Lugdunum, rameaux détachés de TEglise de Smyme, avaient toute facilité de conserver dans toute sa pureté la sève qu'ils avaient puisée sur ce tronc apostolique, d'en augmenter la vigueur et la puissance. Ils comptaient sur cette Eglise-mère ; ils savaient que leur voix éveillerait un écho de profonde sympathie au cœur de Polycarpe, qu'ils trouveraient en lui^ avec une puissante intercession auprès de Dieu, des secours de tout genre pour le développement et la consolidation de leur œuvre.

Cet échange de lettres entre l'évéque de Smyme et celui de Lugdunum ne surprendra pas, pour peu que l'on soit initié à l'histoire intime de l'Eglise primitive. Sans parler du grand mouvement qui faisait arriver à Rome et partir de cette capitale du monde chrétien épîlres et courriers, les autres Eglises, celles surtout qui se trouvaient en rapport de filiation ou de dépendance hiérarchique, entretenaient les unes avec les autres un commerce épistolaire très-actif. Unies par les liens d'une tendre charité, ces Eglises aimaient à se tenir au courant de leur situation réciproque, à se faire confidence de leurs succès comme de leurs revers, à s'aider mutuellement d'encouragements et de conseils. En cela, du reste, les évéques ne faisaient que suivre un exemple donné par les apôtres, notamment par saint Pierre, saint Paul et saint Jean.

Cependant le zèle du bienheureux Pothin mettait à profit Tapaisement produit dans les esprits par Anlonin-le-Pieux. A la faveur de ces circonstances, TEglise de Lugdunum se déve-

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loppait paisiblement, mais non sans peine, sur les deux collines et au bord des-4eux rivières. C'est là tout ce qu'on peut dire de ces commencements obscurs, dont les détails, connus de Dieu seul, sont enregistrés dans le livre de vie : jours laborieux, époque de travatix incessants sur une terre où le paganisme avait poussé, croisé en tout sens des racines tenaces et profondes.

Environ quinze ans s'étaient écoulés depuis que le bienheureux Pothin avait planté la croix de Jésus-Christ sur les bords de la Saône, lorsqu'il s'adressa par lettres à Polycarpe pour lui demander un secours d'hommes apostoliques. Quelques uns des vaillants ouvriers, enfants comme Pothin de l'Ionie, avaientils succombé prématurément aux dévorantes fatigues de l'apostolat? La marche progressive de l'Evangile à Lugdunum, l'abondance de la moisson rendait-elle insuffisant le nombre des ouvriers alors présents sur le terrain? Ou biçn encore, la Gnose (1) se disposant à envahir la vallée du Rhône, le danger qui allait surgir de ce côté-là réclamait-il des athlètes d'un nouveau genre? Il est probable que ces différents motifs influèrent tous sur la démarche du bienheureux Pothin, le déterminèrent à se tourner vers Polycarpe afin d'en obtenir un renfort de missionnaires. Pour ce qui regarde les circonstances de ce second envoi, nous sommes dénué de tout renseignement authentique; il faut donc nous laisser guider par le fil des événements, suivre la voie qu'ils semblent ouvrir devant nous (2).

(i) Hérésie ainsi nommée parce que ses partisans, les Gnosliqaes, prétendaient avoir seuls la vraie science (yvwçtç) de la Divinité et des choses divines. Celte hérésie commence à paraître dès le i*"^ siècle avec Simon le Magicien. Elle est ensuite représentée par Ménandre, Cérinlhe, Dosilhée, Saluniin, Bardesane, Basilide, Valentin, Carpocrale. Les Gnostiques so partageaient en une foule de sectes. Ces hérétiques furent combattus par saint Irénée, Tertullien, Clément d'Alexandrie, Origène, saint Epiphane, Théodoret, etc.

(2) Grégoire de Tours nous apprend simplement que « lo bionhoureux Irénée

A l'appel de Pothin, Polycarpe répondit par ane générosité qui lui imposait, à loi et à l'Eglise de Smyme, un coûteux sacrifice. Avec plusieurs autres, dont le nombre et les nonfô demeurent inconnus, il désigna Irénée pour aller recruier le clergé de Lugdunum ; Irénée, parvenu à la maturité de Tâge, du talent et de la vertu ; Irénée, disciple favori sur lequel sa vieillesse pouvait déjà s'appuyer. D'après toutes les vraisemblances, historique et chronologique, voici comment les choses se sont passées :

Polycarpe, comme nous l'avons dit dans un chapitre précédent, se rendit à Rome vers Tan 158, pour conférer avec le pape Anicet sur la célébration de laPâque et plusieurs autres questions; Suivant toute probabilité, Polycarpe prit la mer, accompagné d'Irénée et de plusieurs autres. Il profita de ce voyage dans la capitale du monde chrétien pour y conduire ces missionnaires, et les présenter, eux et leur œuvre, à la bénédiction du pontife romain.

Pour cette phalange d'apôtres, impossible de débuter mieux dans la carrière ouverte à leur zèle, de recevoir des gages plus rassurants de protection divine. Voir de ses yeux, entendre de ses oreilles le successeur de Pierre, le chef de l'Eglise universelle; s'agenouiller sur les tombeaux des apôtres Pierre et Paul ; visiter la porte Latine, où Jean avait été plongé dans une chaudière d'huile bouillante sans en recevoir aucun mal ; parcourir d'un pas religieux le vaste amphithéâtre arrosé si souvent du sang des martyrs, ce Colisée qui vit Ignace d'Antioche broyé sous la dent des lions; descendre dans les catacombes, cimetières augustes, sanctuaires vénérables, où l'Eglise de Rome cachait, aux jours mauvais, ses enfants et ses mystères; ces

fui envoyé par saint Polycarpe à la ville de Lugdumini. > {Hist. Francor., lib. I, xxvii.'^

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grands epeetacles, les scènes toiachaaies qu'ils évoquaient, durent produire sur Iréaée wm de ces impressioDs dont Pâine eonserve rineflCaçeèle empreinte. Sans doute sa pensée revenait âu bord du Tlfcre, au lieu où s'^ève la Chaire de Pierre, lorsqu'il reU^açait, dans son immortel ouvrage Contre les bérésies, les grandeurs et les prérogatives de l'Eglise rowaine, mère et naitresse des autres Eglises (1).

Les affaires qui l'avaient appelé à Rome étant terminées, Poiycarpe reprit la route de ftaym^; de leur côté, Irénée et ses compagnons firent voile vers Marseille.

Pour TEglise de I^gdunum, ce fut un beau jour que cduioù elle reçut de Smyrne, par la voie de Rome, ces jeunes et vaillantes recrues. Des lettres furent rendues au bienheureux Pothin de la part d'Anaclet et de Polycarpe. Ce que le papyrus n'avait pu recevoir, Irénée était là pour y suppléer par h parole, pour se faire le fidèle interprète du pontife romain et de l'évéque de Smyrne. Communication fut donnée de ces lettres aux âdêies réunis dans l'oratoire des bords de la Saône. Cette lecture fut accueillie avec les sentiments que l'on peut imaginer. Des paroles parties de si haut, (Jictées par une tendre charité, étaient faites pour toucher les cœurs, resserrer encore davantage les liens qui unissaient Pothin et ses enfants à l'Eglise romaine et à celle de Smyrne. Cependant personne ne dut se réjouir à l'égal de Pevéque de Lugdunum ; il savait quel trésor Polycarpe venait de lui envoyer dans la personne d'Irénée. Avec un.pareil soutien, il aurait moins à regretter le déclin de ses forces, il pourrait envisager sans crainte l'avenir de son Eglise.

A son arrivée à Lugdunum, Irénée, suivant les calculs les plus autorisés, ne devait pas avoir moins de trente-sept ans.

(1) Cmilra hœreses, 1. III, c. m.

Quelques auteurs estiment qu'il était encore simple diacre (1). Dans ce cas, le bienheureux Pothin ne tarda pas de l'élever au sacerdoce. Prétrede Pothin (2), Irénée se trouvait, par le fait de son ordination, attaché à TEgiise de Lugdunum, uni à son évéque par des liens de dépendance que ce pontife seul pouvait dénouer.

Ainsi, d'une part, les renforts arrivés de Smyrne comblaient les vides ouverts dans le clergé de Lugdunum, et de l'autre, les lettres d'Anicet et de Polycarpe donnaient un nouvel élan au zèle du bienheureux Pothin et de ses auxiliaires.

Sur ces entrefaites Antonin-le-Pieux étant mort (161), Marc- Aurèle, son fils adoptif, lui succéda sur le trône des Césars. ' L'avènement de ce prince fut salué avec enthousiasme par les philosophes de toutes les sectes, les rhéteurs de toutes les écoles. Suivant eux, Marc-Aurèle allait réaliser le vœu de Platon ; il allait inaugurer le règne de la sagesse, ouvrir à l'Empire un âge d'or, une ère de prospérité sans égale. Ces manifestations, où se signalèrent les plus chauds partisans des idées païennes, ne faisaient rien augurer de bon pour le christianisme.

Les fidèles y voyaient un motif de se défier, de craindre pour la tolérance où les avait laissés vivre Antonin. Le sang chrétien qui coula sous l'empire de Marc-Aurèle, ne donna que trop raison à ces craintes. Dès l'an 184, Félicité et ses enfants étaient condamnés à mort par le préfet de Rome (3). Quelque temps après, Ptolémée, Lucius et leurs compagnons payaient également de leur tète la confession de Jésus-Christ (4).

En l'année 167, la nouvelle se répandit à Lugdunum que

(1) Rien de bien certain à cet égard. Voir D. Massuet, diss. 2*, Patr. grecqite, t. VII, édit. Migne.

(2) Hieron., Devins ill.

(3) Acta sanctœ Felicitatis, apud Ruinart.

(4) S. Justini Âpologia 2».

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Justin, le vigoureux apologiste de la religion chrélieune, venait d'obtenir la palme du martyre. Philosophe bien digne de ce nom, Juslin avait élevé une école de philosophie chrétienne en pleine ville de Rome, en face de la chaire de Crescent, lequel, dit Eusèbe, < s'efforçait de mériter, par la licence de ses mœurs, Tépithète de Cynique accolée à son nom (1). » Comptant pour rien le danger de combattre un personnage tout puissant à la cour de Marc-Auréle, Juslin ne craignit pas d'en venir à une discussion publique avec Crescent. Fort de la vérité qu'il défendait, le philosophe chrétien ferma la bouche au Cynique, et le couvrit de confusion devant une nombreuse assemblée. Dans sa seconde Apologie, Justin revint à la charge contre Crescent et les philosophes de son espèce; il les prit à partie pour leur infliger un châtiment solennel, dévoiler aux yeux de tous leur sotte ignorance, leur bas servilisme, leur soif de popularité. Le trait avait porté. Piqué au vif, Crescent jura de se venger de cet affront. Il le fit à la manière des lâchetés impuissantes, en invoquant la force brutale du glaive. Junius Rusticus, préfet de Rome, se chargea du soin de cette vengeance. Ce magistrat traduisit Justin à son tribunal ; après un interrogatoire où le philosophe chrétien aflirma courageusement sa foi, Juuius Rusticus le condanma à mort et lui fit trancher la tôte (2).

Voilà ce que les chrétiens de Lugdunum se disaient tout bas à Toreille, dans le secret de leurs maisons; ce que les païens de cette ville répétaient avec Pair du triomphe sous les portiques du forum, aux abords des temples et dans tous les lieux de réunion. Ces événements étaient de nature à redoubler les craintes du bienheureux Pothin et de son troupeau. Toutefois, on pouvait l'espérer, celte persécution, qui n'avait pas un carac-

(1) Euseb., Hist. eccL, 1. IV, c. xvi.

(2) Acta sancli Justini, apud Ruinart.

tère général, qui procédail par tatermiUences, par condamnations locales, pouvait épargner la ccmimuDauté chrétienne de Lagdunum.

Les fidèles de cette ville étaient remis à peine de Témotion causée par le martyre de saint Justin, lorsqu^un courrier venu de Smyme remettait au bienheureux Polhin un écrit, page glorieuse de Thistoire du u« siècle : c'était la Lettre écrite par TËglise de Smyrne touchant le martyre de saint Polycarpe.

Dès lors que le glaive avait été tiré contre les disciples du Christ, TEglise de Smyrne ne devait pas échapper longtemps à la persécution. Cette chrétienté jetait trop d'éclat en Asie^ pour ne pas soulever contre elle les jalousies judaïques et les haines païennes ; Polycarpe jouissait d'une renommée trop retentissante, cet homme apostolique se trouvait en trop grande évidence par Taclivité de son zèle et Pexercîce de son autorité, pour être épargné par les passions hostiles qui fermentaient autour de lui.

A l'honneur d'avoir été fondée par les apôtres, l'Eglise de Smyrne allait ajouter le lustre du sang, le baptême du martyre. Comme Ignace, le glorieux martyr d'Antioche, Polycarpe allait à son tour cueillir la noble palme; il allait voir couronnés ses vœux les plus chers, des vœux entretenus, caressés dans son cœur comme une de ses plus précieuses espérances. Déjà Germanicus et plusieurs autres fidèles de Smyrne avaient été immolés pour leur foi. Mais ce sang, trop vulgaire aux yeux de la multitude, ne pouvait satisfaire sa fureur; il lui fallait une plus noble victime. Elle réclama donc à grands cris le chef des chrétiens, ce Polycarpe connu de tous pour être le soutien, la colonne, l'âme de l'Eglise de Smyrne. Complice de ces aveugles fureurs, Stalius Quadratus, proconsul d'Asie, mit les faisceaux romains au service de la plus vile populace.

Gomment Polycarpe soutint les différents assauts des perse-

cuteurs, quelle douce sérénité il fit paraître derant ses juges, arec quelle sainte joie il donna sa yie pour Jésus-Christ, et aussi quels prodiges accompagnèrent son martyre, la Lettre adressée par TEglise de Smyrne airelle de Philomélie va nous le dire avec des détails si touchants, des circonstances si attendrissantes, que la piété ne peut se lasser.de lire ces pages admirables.

Saint Polycarpe touche de très-près à l'Eglise de Lyon, et pour avoir été le maître de saint Pothin, et pour avoir envoyé ce cher disciple dans les Gaules. La relation de son martyre appartient donc à rhistoire des origines de TEglise lyonnaise : c'est pour celte Eglise un titre de famille qui doit figurer en tète de ses annales religieuses. Eusèbe a inséré dans son Histoire ecclésiastique la plus grande partie de la Lettre qui renferme cette relation : « J'ai cru, dit-il, devoir inscrire dans mon Histoire la mort de Polycarpe, avec les circonstances conservées par les monuments, et que l'on raconte encore aujourd'hui (!)• » Si l'évéque de Césarée a cru devoir insérer ces Actes dans une histoire générale, à plus forte raison sommes-nous autorisé à leur donner place dans des pages consacrées à saint Pothin, disciple de saint Polycarpe.

Cette Lettre, rédigée par Evariste, portée par un chrétien nommé Marc à l'Eglise de Philomélie, était destinée non seulement aux fidèles de cette ville, mais encore à toutes les cornmunautés chrétiennes. Unie à l'Eglise de Smyrne par les liens les plus étroits, celle de Lugdunum ne^dut pas être la dernière à recevoir les Actes de saint Polycarpe. Peut-être même est-ce à l'Eglise de Lugdunum, et en particulier à saint Irénée, que nous sommes redevables de ce monument précieux. En effet, les manuscrits les plus anciens se terminent par l'annotation

(t) Hist. eecl, 1. IV, c. xv.

suivante : t Ceci a élé transcrit sur l'exemplaire dlrénée, disciple de saint Polycarpe, par Gains, qui a vécu avec Irénée. Et moi, Socrate de Gorinthe, je l'ai transcrit sur la copie de Gaius (1)... » D'autres manuscrits portent : t Cette relation a été tirée d'Irénée, disciple de Polycarpe, par Gaius, qui a vécu avec Irénée. Et moi, Socrate, je Tai copiée sur l'exemplaire de Gains. Moi, Pionius, j'ai transcrit l'exemplaire précédent, après l'avoir recherchent trouvé par une révélation particulière du bienheureux Polycarpe (2). »

A l'intérêt tiré du fond de ces Actes et de leur provenance, s'ajoutent encore des renseignements utiles à recueillir pour la connaissance des premiers siècles chrétiens. Cette Lettre, dont Eusèbe a donné de longs fragments (3), a été reproduite en entier par Ussérius (4), Cotelier (8), dom Ruinart (6), l'abbé Migne (7), et plusieurs autres. Nous traduisons sur le texte grec donné par ce dernier.

« L'Eglise de Smyrne à l'Eglise dePhilomélie, et à toutes les communautés du monde qui appartiennent à l'Eglise sainte et catholique, la miséricorde, la paix et la charité vous soient accordées en abondance par Dieu le Père et Jésus-Christ notre Seigneur.

€ Frères, nous vous envoyons une relation touchant nos martyrs et le bienheureux Polycarpe, lequel a mis par son sang comme le sceau à la persécution et l'a fait cesser. Tout ce qui s'est passé en cette rencontre, le Seigneur s'en est servi pour nous montrer un témoignage conforme à l'Evangile. En effet,

(1) Epist. Eecl. Smyrn., ad finem, apud Boll.

(2) Id., ibid.

(3) Hist. ccd.J.lV, c. XV.

(4) S. Ignatii et S. Poîycarpi Epist.

(5) Patres œvi apostoliei.

(6) Aeta sincera.

(7) Patrol grœc, t. V, c 1029.

à Texemple da Sauveur, Polycarpe atteodit l'heure où il devait être livré; bel exemple que nous devons suivre, veillant à nos propres intérôts, sans oublier ceux du prochain. Car c'est le propre d'une charité solide et véritable de chercher non seulement son propre salut, mais encore celui de tous ses frères. >

Après avoir exalté la gloire des martyrs, retracé la constance de Germanicus, déploré l'apostasie de Quintus, les chrétiens de Smyrne poursuivent ainsi :

t Au premier bruit de la persécution, Polycarpe, cet homme admirable, ne perdant rien de son calme ordinaire, voulait demeurer dans la ville. Mais, sur les instances d'un grand nombre de fidèles, il consentit à s'éloigner. Il se retira donc dans une maison de campagne peu distante de Smyrne. Il s'y établit avec quelques chrétiens, passant, suivant sa coutume, les heures du jour et de la nuit à prier pour tous et pour toutes les Eglises du monde. Trois jours avant son arrestation, comme il était en prière, il eut une vision dans laquelle le chevet de son lit lui apparut dévoré par les flammes. Alors, se tournant vers ceux qui l'entouraient, il leur dit avec un esprit prophétique : t Je dois être brûlé vif. >

t A l'approche de ceux qui le cherchaient, il se retira dans une autre maison de campagne, où les émissaires ne tardèrent pas d'arriver. Leurs recherches ayant été infructueuses, ils se saisirent de deux jeunes esclaves; l'un d'eux, appliquée la question, finit par découvrir la retraite du saint. Les gens de la maison trahissant Polycarpe, il lui était impossible d'échapper aux poursuites. Or, l'irénarque (1), nommé Hérode, désirait le produire dans le stade, afin qu'il y subit son sort, devenant

(I) L'irénarqne était un magistrat chargé de maintenir le bon ordre dans les villes, de faire arrêter les malfaiteurs et les séditieux. (Valois, Annotationes ad Eusebium.)

132 LIVRE PREUIBR.

ainsi semblable à Jésus-Christ. Que le cbâiimeDt de Judas retombe sur la tète des traîtres!

€ Le sixième jour de la semaine, à Theure du dîner, des soldats à pied avec des cavaliers, tous munis de leurs armes, partirent comme s'ils fussent allés à la recherche d'un voleur. Ils arrivèrent au lieu indiqué vers la tombée de la nuit, et trouvèrent Polycarpe prenant son repas dans la partie supérieure d'une petite maison. Il lui eût été facile de gagner un autre asile, mais il s'y refusa, disant : c Que la volonté de Dieu soit « faite! » Au bruit qu'il entendit, le saint, comprenant que les soldats étaient arrivés, descendit et s'entretint familièrement avec eux. Grand fut Pétonnement de ces derniers; ils admiraient l'air vénérable, la constance de Polycarpe, se demandaient pourquoi tant de mouvement pour s'emparer d'un vieillard. Sur-le-champ le saint évéque ordonna qu'on leur servît à boire et à manger à discrétion; puis il leur demanda une heure de temps pour prier en toute liberté. La chose lui ayant été accordée, il pria avec une telle abondance de grâce, qu'il continua sa prière l'espace de deux heures. Les soldats, témoins de ce spectacle, en étaient dans l'admiration; plusieurs même se reprochaient d'être venus pour saisir un tieillard si agréable à Dieu.

« Dans sa prière, le saint fit mention de tous ceux avec lesquels il avait eu des rapports, grands et petits, de basse ou d'illustre naissance,, et en général de l'Eglise catholique tout entière. Le moment du départ étant venu, on le mit sur un âne, et on l'achemina ainsi vers la ville. C'était le jour du grand samedi (1). Sur la route, ils rencontrèrent Tirénarque Hérode et son père Nicétas. Ceux-ci firent monter Polycarpe sur leur char, et l'ayant établi à' côté d'eux, ils lui disaient pour

(1) Ce samedi était, paraît-il, celui qui précédait la fôte de Pâques.

le gagner : c Quel si grand mal peut-il y avoir à dire : Sei- « gneur César ^ et à sacrifier pour sauver sa vie? » Polycarpe ne répondit pas. Comme ils insistaient, il leur dit : € Je ne « ferai rien de ce que vous me conseillez, i Perdant tout espoir de le gagner, Hérode et Nicëtas Taccablèrent d'injures; puis ils le poussèrent si violemment, qu'il fut précipité du char, et, dans sa chute, se fractura Tos de la jambe. Polycarpe, sans rien perdre de son calme habituel, et comme s'il n'eût rien souffert, s'avançait vers le stade avec une joie et une agilité surprenantes. Or, dans le stade, le tumulte était si grand, qu'on ne pouvait s'y faire entendre.

€ A son entrée dans cette enceinte, une voix vint du ciel qui lui disait : « Polycarpe, courage et fermeté! » Personne ne vit celui qui parlait, mais la voix fut entendue de tous ceux des nôtres qui étaient présents. Polycarpe fut introduit dans le stade; le peuple, apprenant que c'^était l'évoque de Smyme, applaudit bruyamment à son arrestation. Le proconsul lui demanda s^il était bien Polycarpe. Sur sa réponse affirmative, le proconsul l'engageait à^ renier son Dieu : « Prends pitié die

< ton âge, » lui disait-il. Et paroles semblables à l'usage de nos ennemis, t Jure parla fortune de César, ajouta le proconsul,.

< reconnais ton erreur, el crie : Périssent les impies! » Alors Polycarpe prom^ia un regard sévère sur la multitude qui sa trouvait dans le stade ; il étendit sur elle sa main droite, puis, poussant un soupir et élevant ses regards vers le ciel, il s'écria : Périssent les impies f Le proconsul, revenant à la charge^ lui disait : t Jure, insulte le Christ, et je te mets en liberté. • Polycarpe répondit : t II y a quatre-vingt-six ans que je le sers, « et jamais il ne m'a fait aucun mal ; comment donc pourrais- « je blasphémer mon Roi, celui qui m'a sauvé? >

€ Le proconsul reprit : t Jure par la fortune de César. » Polycarpe répondit : « C'est bien inutilement que tu cherches à

i34 LIVRE PREMlÊn.

t me faire jurer, comme tu dis, par la fortune de César. Ignat res-tu ce que je suis? Je te le dirai hardiment : je suis chrême tien. Si tu désires connaître la doctrine chrétienne, donne- « moi un jour, et je t'en instruirai. > Le proconsul dit : « Adresse-toi au peuple, i Polycarpe répliqua : « Tu es digne, i toi, de m'entendre ; car nous avons appris à respecter les t magistrats et les pouvoirs établis de Dieu, à leur rendre les <( honneurs compatibles avec les intérêts de notre âme. Quant t à cette multitude, je n'ai pas à lui rendre compte de mes f croyances. »

€ Le proconsul lui dit : « J'ai des bétes auxquelles je te « livrerai, si tu ne changes de sentiment. » Polycarpe répondit : f Fais-les venir. Nous autres chrétiens, nous ne savons c pas changer en laissant le bien pour le mal; il m'est bon, au c contraire, de passer du mal au bien. > Le proconsul dit en-^ core à Polycarpe : « Tu méprises les bétes; eh bien! si tu re- « fuses d'obéir, je te livrerai aux flammes. » Polycarpe répondit : t Tu me menaces d'un feu qui brûle l'espace d'une heure, t pour s'éteindre bientôt après; et tu ne connais pas le feu du « jugement à venir, feu réservé aux impies pour les punir « éternellement. Mais pourquoi tant de fêtards? Livre-moi au « supplice que tu voudras. »

« Polycarpe fit ces réponses et plusieurs autres, plein de joie et d'assurance. Bien loin d'être abattu par les menaces, son vir sage était tout rayonnant de grâce. Le proconsul, au contraire, était dans la stupéfaction. Il donna l'ordre à un héraut de crier trois fois au milieu du stade : f Polycarpe a confessé qu'il est « chrétien. » Après cette proclamation, tout ce qu'il y avait de païens et de Juifs smyrniotes dans le stade s'écrièrent transporités de fureur : t C'est le docteur de l'impiété, le père des chrér t tiens, un ennemi de nos dieux, qui apprend à leur refuser « l'adoration et les sacrifices. » Et, remplissant le stade dé

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leurs clameurs, ils demandèrent à Tasiarque (1) Philippe de lancer un lion contre Polycarpe. Mais Philippe déclana qu'il ne le pouvait, parce que les chasses étaient terminées. Alors ils demandèrent d'une commune voix que Polycarpe fût brûlé vif. La vision qu'il avait eue devait être réalisée : au milieu de sa prière, il avait vu son chevet en flammes, et, se tournant vers ceux qui Tentouraient, il leur avait dit avec un esprit prophétique : t Je dois être brûlé vif. >

€ Le supplice fut aussitôt préparé que demandé. La multitude courut aux chantiers privés, aux bains publics ; elle en tira du bois et autres combustibles qu'elle réunit en un monceau. Les Juifs^ comme toujours, se firent remarquer par leur ardeur. Lorsque le bûcher fut dressé, Polycarpe ayant dénoué sa ceinture et quitté ses vêtements de dessus, se baissa pour se déchausser, ce qu'il ne faisait pas auparaV;ant, les fidèles se disputant l'honneur de lui rendra ce service afin de toucher son corps„ car, bien avant son martyre, la sainteté de sa vie ornait Polycarpe de toutes les vertus. Bientôt il fut entouré des instruments du supplice, disposés près du bûcher. Comme on vpulait l'y fixer avec des clous, il dit : c Laissez ; Celui qui me fait la f grâce de souffrir le tourment du feu, me donnera bien la force € de demeurer immobile sur le bûcher sans le secours de vos t clous, t

« Les bourreaux se contentèrent donc de le lier avec des cor'^ des, sans le fixer au poteau avec des clous. Les mains attachées derrière le dos, semblable à un bélier d'élite choisi pour l'inimolation dans un nombreux troupeau, Polycarpe,' victime agréable à Dieu et prête pour le sacrifice, éleva ses regards vers le ciel et dit : t Seigneur, Dieu tout puissant, Père de Jésus- « Christ, votre Fils béni et bien-aimé, par qui nous vous avons.

(1) Les asiarqaes éU^ont des prêtres chargés de donner les jeax pour le salut de la province.

« connu, Dieu des anges, des vertus, de la nature entière, de t tous les justes.qui virent en votre présence, je vous bénis,

< vous qui daignez aujourd'hui, à cette heure, m'admettre au t rang de vos martyrs, à la participation du calice de votre € Christ, à la vie étemelle de Pâme et du corps dans rincorrupi tibilité de TEsprit-Saint; je vous prie de m'admettre au- « jourd'hui parmi vos élus, de me recevoir comme une vict time d'agréable odeur, d'accepter ce sacrifice préparé par € vous, que vous m'avez montré d'avance et que vous allez « consommer, Dieu véritable dans vos paroles et fidèle dans

< vos promesses. Pour tous ces bienfaits, je vous loue, je « vous bénis, je vous glorifie, vous et Jésus-Christ, votre c Fils bien-aimé , qui règne éternellement dans le ciel, au* c quel, comme à vous et au Saint-Esprit, gloire maintenant et «t dans tous les siècles. Amen. »

t Dès qu'il eut dit Amen et terminé sa prière, les bourreaux mirent le feu au bûcher. Bientôt de grandes flammes brillèrent. Nous qui avions le bonheur d'être présents, nous fûmes témoins d'un prodige extraordinaire; la Providence nous des^ tinait à en transmettre le récit à la postérité. Du bûcher, semblable à une fournaise, les flammes s'élevèrent conune des voiles enflées par le vent, et se développèrent en berceau autour au martyr. Placé au milieu du feu, le corps de saint Polycarpe n'offrait point l'aspect d'une chair brûlée, mais d'un pain doré par la cuisson ; il brillait comme l'or et l'argent qui passent par le creuset, et il s'en exhalait une odeur aussi agréable que si l'on eût fait brûler de l'encens ou quelque autre aromate précieux.

€ Enfin les impies, voyant que le feu respectait son corps,

"ordonnèrent au confecteur de s'approcher et de le percer avec

le glaive; ce qu'il fit. Alors une colombe s'envola dans les airs,

et le sang coula de la blessure en si grande abondance, qu'il étei-

gnit le feu. Tous les assistants étonnés admiraient Ténorme différence qui existe entre les infidèles et les élus du Seigneur. Parmi ces derniers, un des plus admirables fut le martyr Polycarpe, évéque de TEglise catholique de Smyrne, lequel fut en nos jours un docteur animé de Pesprit des apôtres et des prophètes ; car toutes les paroles qui sont sorties de sa bouche ont eu ou bien auront leur accomplissement. .

< Mais le démon, cet adversaire haineux et jaloux, cet ennani de tous les justes, voyant un glorieux martyre couronner Polycarpe d'immortalité, récompenser d'une manière si éclatante la sainteté de sa vie tout entière, s'efforça du moins de nous priver de ses restes précieux. Plusieurs fidèles, en effet, désiraient les enlever et se mettre en possession de ce saint corps. Le démon suggéra donc à Nicétas, père d'Hérode et frère d'Alcès, d'aller trouver le proconsul, d'obtenir de lui que le corps de^ Polycatpe ne nous fût pas livré pour lui rendre les derniers devoirs, i de peur, disait-il, qu'abandonnant le Cru- € cifié, les chrétiens ne vinssent à adorer Polycarpe. » Cette idée lui avait été suggérée par les Juifs, lesquels avaient remarqué que nous nous disposions à retirer le corps des cendres. Ils ignoraient que nous ne pouvons adorer un autre Dieu, abandonner le Christ qui a souffert pour le salut de tous ceux qui seront sauvés. C'est à lui que nous rendons nos adorations comme au Fils de Dieu. Quant aux martyrs, à ces disciples du Seigneur qui ont marché sur ses traces, nous avons une juste vénération pour eux, à cause de l'amour qu'ils ont fait paraître pour leur Roi et leur Maître. Puissions-nous partager leur sort et imiter leurs vertus 1

t Pour mettre un terme aux difficultés soulevées par les Juifs, le centurion fit brûler le corps du martyr. Ensuite il nous fut possible de recueillir ses os, à nos yeux plus purs que l'or, plus précieux que de riches diamants, et de les déposer dans un lieu

138 LIVRE PREMIKH.

convenable. C'est làijue nous étant réunis dans la joie et l'allégresse, autant que les circonstances le permettront, le Seigneur nous donnera de célébrer le jour natal de ce martyr, afin d'honorer la mémoire de nos athlètes et de porter les fidèles à les imiter.

« Voilà ce que nous avions /i vous dire du bienheureux Polycarpe. Il souffrit le martyre à Smyrne avec douze fidèles de Philadelphie. Mais son nom seul est dans toutes les bouches; les gentils eux-mêmes en parlent de tout côté avec admiration. Docteur insigne, athlète admirable, conforme dans son martyre à l'Evangile du Christ, il nous a laissé un exemple que tous désirent imiter. Vainqueur par la patience de l'injustice du proconsul, il a remporté la couroiine de l'immortalité, il est allé dans la compagnie des apôtres glorifier Dieu le Père, bénir notre Seigneur Jésus-Christ, le Sauveur de nos âmes, le Maître de nos corps, Pasteur de l'Eglise catholique tout entière..

« Vous nous avez témoigné le désir d'apprendre les circonsrtances relatives à ce martyre. Nous vous en envoyons le récit abrégé par notre frère Marc. Lorsque vous aurez lu cette Lettre, vous la communiquerez aux frères qui sont plus éloignés, afin que de leur côté ils glorifient le Seigneur pour le choix qu'iffait de ses élus. A lui, dont la grâce et la miséricorde peuvent nous introduire tous dans le royaume éternel, par Jésus-Christ, son Fils unique, gloire, honneur, puissance et grandeur dans les siècles des siècles. Amen, Saluez tous les saints. Ceux qui sont avec nous vous saluent, ainsi qu'Evarisle qui a écrit cette Lettre, et toute sa maison avec lui.

t Le bienheureux Polycarpe a souffert le martyre le second jour du mois de xanthique (1), le sept des calendes'de mai, le

(1) Mois de Tannée qui répondait, paraît-il, au mois d'avril. Maisle deuxième jour de xanthique ne concorde pas avec le 7 des calendes de mai. Il faut qu'une

FONDATION DE l'ÉGLISE DE LYON. 139

jour du grand samedi, à la huitième "heure. II fut pris par Hérode, Philippe de Tralles étant pontife, Statius Quadratus étant proconsul, enfin le Christ régnant aux siècles des siècles, à qui soient la gloire, Thonneur, la majesté et le trône éternel de génération en génération. Amen,

« Nous vous souhaitons force et santé, afin que vous puissiez marcher dans la voie évangélique de Jésus-Christ. Gloire à lui, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit pour le salut des élus ! C'est ainsi que Polycarpe a souffert le martyre ; puissions-nous sur ses traces arriver au royaume de Jésus-Christ 1 •

Le bienheureux Pothin donna lecture de cette Lettre à l'assemblée des fidèles avec une émotion facile à concevoir. Reproduite par la transcription, cette pièce admirable circula bien* tôt dans la communauté chrétienne de Lugdunum. C'était une dernière leçon adressée de son bûcher, comme d'une chaire, par Polycarpe à ses disciples. Les fidèles de Lugdunum profitèrent de cet enseignement suprême ; appelés à suivre Polycarpe dans la voie royale du martyre, ils montrèrent que, dans le riche héritage de ce pontife, ils n'avaient rien répudié, la tradition du sacrifice moins que toute autre chose.

La Lettre de l'Eglise de Smyrne fut déposée par le bienheureux Pothin dans les archives de son Eglise naissante ; le nom de Polycarpe fut inscrit dans les diptyques sacrés, et, comme l'Eglise de Smyrne, celle de Lugdunum se réunit chaque année, au jour anniversaire de son martyre, pour en célébrer la mémoire (1).

erreur se soit glissée dans les manuscrits. Voir sur cette difficulté les Bollandistes,26 janvier ; Valois. Annot ad Eus ; Tillemont, Mémoires, t. II, p. 635. (1) L*usage de la primitive Eglise était de lire les Actes des martyrs avant la célébration du saint sacrifice, afin d'animer les fidèles par le récit de leurs tourments. Du temps do Grégoire de Tours, la Lettre sur le martyre de saint Polycarpe était encore lue dans les Gaules. Voici ce que nous lisons dans la

Nulle pari la Lettre de PEglise de Smyrne ne produisit une impression plus profonde qu'à Lugdunum; nuls n'applaudirent plus chaleureusement au triomphe de Polycarpe que Pothin et son prêtre Irénèe. Sensibles tous les deux à la perte de leur commun maître, ils Tétaient plus encore à la gloire de sa mort, dont Téclat rejaillissait de TEglise de Smyrne sur celle de Lugdunum.

Le martyre de Polycarpe parut être un avertissement assez clair du ciel, un avis donné d'avance aux fidèles de Lugdunum de ceindre leurs reins, de se préparer à soutenir une grande lutte. L'Ëglise-mère venait de se signaler dans la carrière sanglante; c'était un exemple que TEglise de Lugdunum, sa ôIIq, pouvait être appelée à suivre. Les scènes de Rome et de Smyrne pouvaient se renouveler au forum de Trajan, à Tamphithéâtre du confluent; Lugdunum pouvait avoir son Junius Rusticus, son Slatius Quadratus. Du côté de Rome, rhorizon était loin de s'éclaicir : les rhéteurs et les philosophes païens qui entouraient l'empereur avaient toute autorité sur son esprit ; de son côté, bien qu'il n'affectât pas l'acharnement d'un persécuteur, Maro-Aurèle avait les chrétiens en trop souverain mépris pour les disputer à l'influence hostile de son entourage.

Enhardis par cette attitude du pouvoir, les païens ména^ geaient moins leur langage, regardaient les chrétiens d'un œil plus malveillant : c'étaient des signes de mauvais augure. Le bienheureux Pothin se tint pour averti. Il songea, pour son propre compte, à ne pas rester au dessous de Polycarpe ; puis, de concert avec ses prêtres et ses diacres, il n'oublia rien pour

Gloire des martyrs (1. 1, Lxxxn) : « C'était le jour anniversaire de la mort de Polycarpe, martyr insigne, et on en célébrait la fête dans le bourg de Rieomagum (Riom). On lut la Passion du martyr avec les autres leçons fixées par l'autorité ecclésiastique, et on célébra le saint sacrifice. »

fortifier les fidèles dans la foi, les metlre en mesure de ne pas dégénérer de leurs frères d'Asie. Aux réunions quotidiennes du matin et du soir, surtout à l'assemblée solennelle du dimanche, Tévèque de Lugdunum appelait les regards de ses enfants sur le beau modèle que le Seigneur leur avait montré dans le stade de Smyrne. Avec un accent et des paroles qui respiraient le désir du martyre, il faisait appel aux sentiments généreux qne le Saint-Esprit avait déposés dans leurs âmes au saint baptême; il les animait au sacriflce, leur faisait envisager l'effusion du sang comme la grâce suprême, le sceau de l'élection à la gloire. Toutefois, afin de les prémunir contre une aveugle confiance, il leur disait souvent de ne pas compter sur euxmêmes ; il les invitait à retremper leur faiblesse aux sources divines, à réclamer les secours du ciel par le jeûne et la prière. L'esprit de sacrifice, il fallait le demander à la grande Victime ; il fallait s'armer pour la lutte en prenant le pain des forts, la nourriture eucharistique.

Les chrétiens de Lugdunum avaient été préparés de loin à comprendre ce langage. Leur âme s'éleva bientôt à la hauteur où les appelait leur évoque : ils surent envisager sans effroi, avec une intrépide confiance, la perspective d'un avenir menaçant. Sûrs de Dieu, qui les soutiendrait par sa grâce, ils attendirent, dans le calme d'une conscience disposée au sacrifice, le jour où sonnerait l'heure du grand témoignage.

Cependant une période de dix années s'écoula, depuis la mort de Polycarpe jusqu'à la persécution de l'année 177, sans que la paix religieuse fût gravement troublée à Lugdunum. Dieu le permettait ainsi, afin de donner à cette Eglise naissante le temps de pousser de plus profondes racines, afin de la mettre en état de faire face à l'orage, de n'être pas déracinée par sa fureur.

Avant d'aborder le récit de la persécution, essayons de nous

représenter ce que pouvait être l'Eglise de Lugdunum, lorsque ses enfants furent appelés à la gloire du martyre. Bien que les cadres relevés par Grégoire de Tours sur la Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum soient loin d'être complets, néanmoins, comme les débris de murailles antiques peuvent servir à restituer le plan d'un édifice, ainsi les noms glorieux qui nous sont parvenus de cette époque peuvent nous aider à reconstituer dans ses grandes lignes cette Eglise primitive, à nous faire une idée des éléments qui entraient dans sa composition.

La communauté chrétienne de Lugdunum ne paraît pas avoir été différente, sous ce rapport, des Eglises fondées par saint Paul et les autres apôtres. Les marchands, les ouvriers, les affranchis, les esclaves, y dominaient par le nombre. Sur te fond obscur se détachaient des citoyens romains, des hommes de profession libérale, recommandabl.es par leur caractère, par leur savoir et leur influence sociale. Parmi ces chrétiens, nous n'en connaissons aucun qui ait fait partie des administrations provinciale ou municipale de Lugdunum.

Autour de Polhin figurent, avec le prêtre Irénée, Marcelle, aussi prêtre, et Valérien, diacre ; ces deux derniers unis par les liens de l'amiliè et peut-être du sang. Nous ne pouvons y ajouter les prêtres Bénigne et Andoche, avec le diacre Thyrse; ils n'étaient plus alors à Lugdunum. Envoyés tous les trois dans les Gaules par saint Polycarpe, ils s'étaient fort peu arrêtés auprès de Pothin, assez de temps peut-être pour compléter leur apprentissage apostolique commencé sous l'évêque de Smyrne; après quoi, ils s'étaient rendus chez les peuples auxquels Dieu les destinait. Des ministres inférieurs devaient se rattacher à. l'évoque Pothin et à ses prêtres pour compléter le clergé de Lugdunum. Nous ne comptons pas Sanctus parmi les diacres de cette ville; il appartenait, comme nous le verrons plus tard, au clergé de Vienne.

FONDATION DE l'ÉGLISE DE LYON. 143

Les simples fidèles se répartissaient en Grecs et en Gallo- Romains. Parmi les Grecs brillait au premier rang Attale de Pergame, citoyen romain, s'il est vrai qu'il résidât à Lugdunum et non pas plutôt à Vienne (1). Après lui, on remarquait Alexandre de Phrygie, médecin, établi dans les Gaules depuis plusieurs années, missionnaire zélé pour la foi; ensuite Alcibiade, de mœurs sévères, d'une mortification extrême. Alcibiade avait le titre de citoyen romain, ainsi que Philomène et Macaire; c'est du moins ce qui semble résulter de leur genre de mort, car ils eurent la tête tranchée, au lieu d'être exposés aux bétes comme les autres. A en juger par les noms qui nous sont parvenus, les femmes de naissance ou d'origine grecque devaient être assez nombreuses. Parmi elles, il faut nommer Bibliade ou Biblis, qui pâlit d'abord devant les supplices, mais ne tarda pas à racheter cette défaillance par une généreuse confession; Trophime, Gamnite, Rhodana, Elpis, nommée aussi Amnas, agnelette. Quatre d'entre elles périrent par le glaive, et par conséquent avaient le droit de cité romaine.

A la télé des Gallo-Roraains se plaçait Vettius Epagathus, né à Lugdunum de famille patricienne , personnage qui sacrifiait tout à sa religion. A côté de lui, il faut ranger Maturus, Silvius, Primus, Ulpius, Vilalis, Geminus, Comminius, October, citoyens romains, affranchis pour la plupart, comme leurs noms semblent l'indiquer; puis Tit.us, Cornélius, Julius, desquels on ne sait rien, sinon qu'ils sont morts pour Jésus-Christ. Parmi les femmes gallo-romaines, on cite Julia, Albina, Grata, Rogata, Emilia, Posthumiana, Pompéia, Quarta, Materna, jouissant toutes du droit de cité, portant de beaux noms, qui ont dû leur arriver par voie d'affranchissement. Avec elles, Antonia, Justa, Alumna, Ausonia, simples femines, sujettes de province, aussi

(i) Nous reviendrons sur ce point.

bien que Lucie, la veuve de Pierre-Scise. Dans cette nomenclature, il ne faut pas oublier Epipode et Alexandre, ces deux jeunes amis, qui allèrent se réfugier dans la maison de Lucie. Et pour clore cette liste, Tesclave Blandine; Blandine, la dernière par la naissance et la condition, devenue la première dans Pestime des Eglises et la vénération des fidèles (1).

Cette liste ne suffit pas, il est vrai, à présenter le tableau complet de TEglise de Lugdunum à Tépoque de la persécution. Toutefois, ces noms, avec les notions qui les accompagnent, donnent des lignes assez accusées, des couleurs suffisamment tranchées, pour qu'on puisse se figurer un état voisin de la réalité. Encore n'est-il pas impossible d'indiquer quelques uns des traits qui manquent, de combler une partie des lacunes. Pour cela, il suffit de grouper autour de ces martyrs les personnes qui se trouvaient dans le rayon de leur influence et de leur action. A l'aide de ces indications, que nous verrons s'éclaircir plus tard, au fur et à mesure que nous déroulerons la Lettre des deux Eglises, nous pouvons conclure que, vers l'an 177, l'Eglise de Lugdunum avait pris un développement assez considérable pour exciter la jalousie des païens; et, d'un autre côté, qu'elle avait fait assez de progrès dans la foi et les autres vertus chrétiennes, pour mériter l'honneur des grandes luttes et la gloire du martyre.

(1) Voir Amédée Thierry, Histoire de la Gaule sous V administration romaine, t. Il,ch. V.

CHAFITHE VII.

Pourquoi cette étude sur Marc-Aurèle. — Capitolin son biographe. — La renommée de ce prinee a été bien servie par les philosophes et les rhéteurs. — Pensées de Marc-Aurèle. — Qualités et vertus naturelles de ce prince. — Sa prétendue modestie. — Sa morale défaillante par la base. — Sa confiance dans la magie et les pratiques théurgiques. — Faiblesse de son caractère. — Responsabilité qui lui revient des désordres de Vérus, de Faustine et de Commode. — Marc-Aurèle a persécuté les chrétiens.

L'histoire de la persécution qui sévit à Lugdunum appelle notre attention sur Marc-Aurèle, sur le prince qui en autorisa les rigueu^rs de sa signature impériale. Cette étude jettera quelque lumière sur la Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum. Uu autre motif nous engage à nous arrêter devant la figure du fils adoptif d'Antonin, pour en saisir les traits véritables. Dans un but bien connu, Técole encyclopédiste a fait sonner trèshaut le nom de Marc-Aurèle. Voltaire l'appelle le grand Marc- Aurèle; il veut défendre la mémoire sacrée de Marc-Aurèle, « De tous les empereurs, dit-il, ce fut celui qui promulgua les meilleures lois ; il protégea tous les sages et ne persécuta aucun clirétien, dont il avait un grand nombre à son service (i). »

(l) Dictionnaire philosophique. Martyrs.

Quant à prouver ce qu'il avance, Voltaire ne s'en inquiète pas; il s'imagine modestement qu'en fait d'histoire sa parole vaut preuve. « On sent en soi-même, dit Montesquieu, un plaisir secret lorsqu'on parle de cet empereur ; on ne peut lire sa vie sans une espèce d'attendrissement. Tel e»t l'effet qu'elle produit, qu'on a meilleure opinion de soi-même, parce qu'on a meilleure opinion des hommes (i). » Récemment encore, un auteur est venu renchérir sur les éloges prodigués à Marc-Aurèle par Voltaire et Montesquieu, t Marc-Aurèle, dit M. Taine, est l'âme la plus noble qui ait vécu... Nous avons beaucoup appris depuis seize siècles, mais nous n'avons rien découvert en morale qui atteigne à la hauteur et à la vérité de sa doctrine (2). »

La gloire du bienheureux Pothin et de ses compagnons aurait par trop à souffrir de ces éloges, s'il fallait y voir rexpressii)n de la vérité. Il nous importe donc de savoir au juste ce qu'était Marc-Aurèle, de connaître son caractère, sa vie, sa morale, de nous rendre compte surtout de son attitude et de sa conduite à l'égard des chrétiens.

Le nom de cet empereur a éclipsé celui d'Antonin; il nous est arrivé glorieux comme celui de Trajan, prince que Marc- Aurèle n'égalait ni dans la guerre ni dans la paix. Et cependant, pour retracer les événements de son règne, le fils adoplif d'Antonin n'a pas eu le bonheur de rencontrer un f ite- Live ou un Tacite (3). Au lieu d'un maître dans l'art d'écrire l'histoire, un maigre annaliste, Capitolin, nous a laissé de ce prince une Vie qui ne brille ni par l'ordre, ni par le style. Mais,

(1) Grandeur ei Décadence des BomainSy c. xxi.

(2) Nouveaitx Essais de critique et d'histoire.

(3) La biographie due à Capitolin, deux pages d'Aurélius Victor dans ses Césars, quelques lignes de Viclor-leJeune dans son Eptfowie, c'es^ tout ce que nou^ possédons des anciens sur Marc-Aurèle.

FONDATION DE l'ÉGLISE DE LYON. 147

à défaut de ces qualités, Capitolin en possède une qui a mieux servi la gloire de MaroAurèle que n'auraient pu faire toutes les autres : c'est une admiration sans bornes pour la mémoire de ce prince. Adressée à Dioclétien, grand admirateur de Marc- Aurèle, cette Vie tourne au panégyrique; elle a plutôt l'air d'une œuvre de commande que d'une histoire écrite par une plume impartiale. Au surplus, Capitolin ne s'en cache pas, c'est moins la vie d'un homme qu'il retrace que celle d'un dieu; il écrit, sous l'inspiration d'un religieux respect, la biographie d'un empereur placé par Dioclétien au rang de ses plus chères divinités (i). Ce langage n'inspire pas grande confiance; le lecteur a tout lieu de craindre que le culte voué à Marc-Aurèle par Capitolin ne puisse se concilier avec l'amour de la vérité.

Les philosophes et les beaux esprits de toute sorte, contemporains de Marc-Aurèle, peuvent être regardés comme les artisans les plus actifs de sa renommée. A cela quoi d'étonnant? Le souhait de Platon, qui appelait la philosophie sur le trône, semblait être réalisé dans la personne du fils adoptif d'Antonin. Le règne de ce prince avait ouvert un âge d'or à quiconque portait la barbe et le manteau philosophique, enseignait la sagesse sous une forme ou sous une autre. Comme de raison, les maîtres qui avaient élevé son enfance, cultivé sa jeunesse, eurent la meilleure part à ses faveurs. Sa reconnaissance ayant à sa disposition les trésors du fisc, les charges publiques, les positions les plus honorables et les mieux rétribuées, Marc-Aurèle ne sut rien épargner à la pléiade de professeurs qui l'avait initié aux secrets de la sagesse et des arts; il fut à leur égard

(J) Dens usqae etiam nunc habetur (Marcus), ut vobis ipsis, sacratissime imperator Diocletiane, et semper visum est et videtur, qui eum inter nnmina vestra, non ut caeteros, sed speciaUler veneramini. (Capit., in Marco.)

148 LlVRt: PREMIER.

d'une libéralité telle, qu'on peut le taxer d'aveugle prodigalité. Parmi tous ses maîtres, aucun ne fut élevé si haut par l'empereur que Fronton, son professeur d'éloquence latine. Fronton était le maître favori, le doux maître^ le cher maître (i). A Fronton une statue, la dignité consulaire, des ei;nplois considérables dans les provinces. Philosophes et rhéteurs ne s'étaient jamais trouvés à pareille fête ; ils auraient eu fort mauvaise grâce de marchander les éloges à qui leur était si large et si libéral. Marc-Aurèle mort, cet empereur devint aux philosophes et aux rhéteurs des âges suivants une sorte d'idéal vers lequel ils tournaient tristement leurs regards, lorsqu'ils voyaient assis sur le trône toute autre chose que la sagesse et l'amour des sages.

Philosophes et rhéteurs ayant entouré Marc-Aurèle d'une admiration excessive, il n'est pas étonnant que la renommée de ce prince nous soit arrivée quelque peu surfaite. Essayons de signaler les côtés faibles et vulnérables de cette renommée, sans oublier d'indiquer ce qu'elle présente de solide et de résistant, de reconnaître où est l'or de la statue, où le fer et l'argile.

Nous n'avons aucun intérêt à découronner Marc-Aurèle de sa gloire véritable, à lui dénier les talents et les vertus morales qu'il fit briller avant et après son élévation au trône des Césars, à méconnaître les services politiques et militaires qu'il rendit à l'Empire, la sagesse de plusieurs lois inspirées par les grands principes du gouvernement et de la morale publique ; il y aurait à fermer les yeux slir ces beaux côtés de sa

(1) Ces expressions de tendresse reviennent fréquemment dans les lettres de Marc-Aurèle à Fronton.

Rien n'est curieux comme la correspondance de Marc-Aurèle avec son professeur d'éloquence. Ces lettres ont été découvertes par le cardinal Maï sur des palimpsestes du Vatican.

FONDATION DE l/ÉGLISE DE LYON. 149

vie privée et publique autant d'injustice que d'aveuglement.

Pour savoir au vrai ce qu'était Marc-Aurèle, nous n'avons rien de mieux à faire que de l'interroger lui-môme. Ses Pensées, sorte de journal intime dont le premier livre est daté des bords du Granua (i), et le second de Carnuntum (2), sont pour nous mieux qu'un monument historique; elles ont pour l'étude de ce prince toute la valeur d'une révélation intimeet personnelle. Dans ces pages, Marc-Aurèie ne songe nullement à la postérité, il n'écrit point pour l'avenir. Il pose devant lui-môme et pour lui-môme; il arrête sur son âme un regard profond, pénétrant, dans le but de démêler ses tendances morales, de reconnaître l'état de sa conscience. Le hasard a voulu que ce miroir, destiné à son usage, nous soit arrivé avec l'image arrêtée de ses traits. Grâce à ces notes simples, brèves, prises sous la tente au courant de la plume, excluant tout apprêt littéraire, nous sommes admis dans ses plus intimes confidences, nous lisons dans les plis et les replis de son intérieur, déroulés sous nos yeux par l'empereur philosophe. Dans ces longs tête-à-tête avec luimôme, la bonne ïoi de Marc-Aurèle ne saurait être suspectée; il faut donc accepter de confiance tous les renseignements donnés par ces tablettes intimes.

Nous le reconnaissons volontiers, Marc-Aurèle n'avait pas moins d'aptitude pour philosopher que pour régner; il était aussi bien doué pour l'exercice de la pensée que pour l'art difficile de gouverner les peuples. Nature d'élite, il fut saisi de bonne heure d'un goût très-vif pour les choses de l'intelligence. Epris de l'étude austère de soi, il s'adonnait à la contemplation interne, était ami des spectacles que l'homme peut se donner

(1) C'est le Garam actuel. Celle rivière prend sa source dans le comitat de Gffmer, et se jette dans le Danube près d'Esztergom.

(2) C'était une ville de Pannonie où Marc-Aurèle (if de longs séjours pendant <^s jîunrrrs contre Ic^ Qnades et les Marcomans.

à lui-même sur le théâtre de la conscience. La noblesse de ces goûts ne pouvait manquer d'élever la vie et les mœurs de ce prince.

Marc-Aurèle tranche sur ses contemporains ; il se détache d'une manière assez vive sur le fond païen qu'il domine. Celte droiture d'esprit, cette honnêteté d'âme, cette pureté relative de mœurs, ces vertus morales qui passeraient inaperçues parmi nous, ne laissent pas de présenter une sorte de phénomène dans le milieu social où nous les rencontrons. Ce que l'on n'admire pas moins dans ce prince, c'est un cœur ouvert à la tendresse, un amour des autres dont le spectacle frappe d'autant plus, qu'il est plus rare autour du philosophe couronné. Mais l'influence chrétienne fut-elle complètement étrangère à cette élévation d'idées, à cette dignité morale ? Le souffle de la vérité n'arriva-t-il pas jusqu'à Marc- Aurèle? Les livres des chrétiens ne passèrent-ils pas sous les yeux d'un prince si curieux des choses religieuses? L'Eglise élevant graduellement le niveau moral de la société païenne, Marc-Aurèle ne participa-t-il pas à ce mouvement ascensionnel des idées et des mœurs? A ces questions, il est permis de répondre affirmativement avec bon nombre d'excellents juges.

Toutefois, les qualités et les vertus morales de Marc-Aurèle, si brillantes qu'elles soient, ne doivent pas fermer les yeux sur les défauts du prince et les défaillances de l'homme.

D'abord, on peut reprocher à Marc-Aurèle, non pas précisément d'avoir admis dans ses conseils les maîtres de sa jeunesse, mais de leur avoir fait une part excessive dans le maniement des affaires. Arrivé à l'empire, ce prince ne sut pas, tout en conservant une juste reconnaissance à ses professeurs d'autrefois, s'affranchir de leur gênante tutelle. Il eut le tort de rester sur les bancs après être arrivé à l'empire; de faire de son palais une annexe de récole; de prendre pour conseillers ordinaires

FONDATION DE l' ÉGLISE DK LYON. 151

des hommes peut-être fort experts en philosophie, en éloquence OU en grammaire, mais étrangers au grand art de gouverner ; de confier des charges importantes à des philosophes et à des rhéteurs qui n'avaient aucunement l'étoffe de l'homme d'Etat. Les maîtres de Marc-Aurèle pouvaient applaudir à un pareil régime; les peuples, qui payaient les frais des faveurs accordées, étaient d'un tout autre avis. L'affection que ce prince conserva jusqu'à la fin pour ses professeurs tenait sans doute à un sentiment de gratitude, mais aussi à un goût excessif, dans sa position, pour les choses de l'esprit. Voilà pourquoi le manteau du stoïcien éclipse la pourpre sur ses épaules, pourquoi chez lui le philosophe tend à absorber l'empereur.

Comme philosophe, Marc-Aurèle ne peut être dit héritier direct de Zenon ou de Ghrysippe. Effet du temps qui avait marché, ou bien de la douceur naturelle à ce prince, le soïcisme a perdu chez lui son âpreté première; ce n'est plus cette doctrine impossible qui niait la douleur, proscrivait la pitié comme une faiblesse de l'âme. En général, Marc-Aurèle sait compter avec les réalités de la vie, même avec les plus douces émotions du cœur. S'il ne fait pas toujours droit aux sentiments de la nature, il leur donne souvent satisfaction complète. Le bon sens de Marc-Aurèle le tient à l'abri de cette morgue philosophique, de ce dédain superbe dont le stoïcien écrasait le vulgaire. Mais il n'a pas su se défendre de cette admiration personnelle, écueil inévitable de la sagesse purement humaine, s On a vanté beaucoup la prétendue modestie que l'on a cru reconnaître dans ses Pensées. Il y a fort à rabattre, ce nous semble, d'un pareil éloge. Les Pensées, en effet, respirent une satisfaction de soi plus voisine de l'orgueil que de la modestie. Au milieu de ses contemplations internes, Marc-Aurèle a été dupe d'une faiblesse inhérente à la philosophie païenne; il n'a pas su se préserver d'une certaine complaisance en son

mérite, complaisance qui est une nuance délicate de Torgueil. Se replier sur soi-même, faire la revue de sa vie et des actes qui Pont remplie, promener un regard scrutateur dans les plis et les replis de sa conscience, cet exercice sera toujours d'une grande fécondité morale, à la condition toutefois de ne pas se terminer à un spectacle ménagé à Tamour-propre. Mais faire un inventaire du bien que Ton découvre ou que Ton croit découvrir en soi, étaler ce bien sous ses regards avec une sorte de complaisance, s'y arrêter dans une souriante contemplation, un tel procédé ne constitue pas autre chose qu'un art délicat, raffiné, de se nourrir de sa propre excellence, de se payer avec son estime de ses qualités et de ses vertus. Pour repousser cette méthode prétendue morale, pas n'est besoin d'être chrétien ; il suffit de croire en un Dieu créateur de Thomme et rémunérateur de la vertu.

En face de lui-même, Marc-Aurèle insiste outre mesure sur le bien qu'il dit avoir accompli; il s'y complaît, il y applaudit même, il se fait le flatteur de son mérite personnel. Quoi qu'on en puisse dire, rien ne ressemble moins à la modestie que ce pompeux étalage, que ces témoignages de satisfaction libéralement octroyés par l'empereur à sa conduite. Marc-Aurèle, il est vrai, fera volontiers la part des dieux; mais à ce partage il n'a pas grand'chose à perdre, vu qu'il n'est pas très-sûr pour lui que les dieux existent. « Les dieux, dit-il, et leurs dons, et leurs secours, et leurs inspirations, rien ne m'a manqué, et depuis longtemps j'ai pu vivre conformément à la nature (1). j Or, dans les principes du stoïcisme, vivre conformément à la nature constituait la perfection suprême. Comme on le voit, le philosophe couronné ne se ménage pas l'éloge. Sans doute encore, Marc-Aurèle n'hésite pas à poser le doigt sur les

<1) Pensées, I. I, xvii.

FONDATION DR i/kGLISK DE LYON. i^'.]

plaies de son âme, à fixer ses regards sur les côtés les moins brillants de sa vie. Mais, le vice accusé, arrive aussitôt comme correctif l'amendement qui en a fait complète justice ; ou bien le défaut est atténué au point de disparaître entièrement. « Si plus tard, saisi par le poison de la volupté, dit-il, j'ai pu revenir à la santé; si, malgré mes fréquents dépits contre Rustîcus, je n'ai jamais passé les bornes et rien fait dont j'aie à me repentir, c'est aux dieux que je le dois (i). » Et tout le premier livre des Pensées se poursuit sur ce ton et dans cette manière. Celte naïve admiration de soi n'a rien qui doive surprendre : Marc-Aurèle ne connaissait pas l'humilité, cette vertu exclusivement chrétienne. Cette vertu, du reste, n'était pas la seule qu'il ignorât, sa conduite ne pouvant s'élever plus haut que ses croyances.

Malgré bien des lacunes dans ses principes, Marc-Aurèle interprète avec autant de bonheur que d'exactitude le code de la morale naturelle. Mais, si belle qu'elle apparaisse à l'extérieur, sa. doctrine pèche par la base ; bâti sur le sable mouvant du doute, cet édifice ne repose pas sur les grandes vérités, fondement indispensable de toute morale. Ainsi les dieux reviennent souvent sous la plume de ce prince. Mais ces dieux, quelle place tiennent-ils dans ses croyances? Y a-t-il des dieux? Faut-il leur attribuer une existence propre et personnelle, ou bien doit-on les confondre avec les autres êtres dans le grand Tout? Ces dieux ont-ils quelque pouvoir sur ce monde, et ce pouvoir quel est-il (2)? Une providence bienfaisante, exorable, préside-t-elle au cours des événements, ou bien le monde est-il dominé par l'aveugle, par l'inexorable destin (3)? Notre âme, quelle est sa nature? Est-elle distincte de la

(1) Pensées, ibid.

(2) Id., IX, IV.

(3) Id.,IV, in;XII, XIV.

matière (i) ? A-t-elle une existence personnelle, ou bien appartient-elle, comme un fragment parcellaire, à Pâme universelle dans laquelle elle finira par être absorbée? Maîtresse de ses actes, a-l-elle le libre gouvernement d'elle-même, ou bien estelle enchaînée par des lois fatales qui lui feraient produire le bien et le mal , comme un arbre donne des fruits bons ou mauvais (2)? L'âme est-elle assurée de survivre au corps? La récompense ou le châtiment, sanction indispensable du devoir, Tattendent-ils après la mort? Voilà tout autant de questions que Marc-Aurèle se pose à lui-même. Ces grands problèmes troublent ses pensées incertaines ; il les pèse, il les agite, il les résout tantôt dans un sens et tantôt dans un autre, suivant les courants d'idées qui traversent son esprit. La doctrine de Marc-Aurèle est donc ruineuse par la base; elle porte en l'air, elle ne repose que sur des probabilités et des hypothèses, tremblantes assises qui ne sauraient fixer l'esprit de l'homme et asseoir sa vie.

Avec de pareilles incertitudes, la religion de Marc-Aurèle ne pouvait être mieux appuyée que ses vertus. Ce n'est pas que, dans les habitudes de sa vie publique et privée, il ne fût religieux, dévot même ; mais cette religion, dénuée de croyances fermes, flottait au vent de toutes les superstitions qui avaient cours dans l'Empire. Pour ce prince, ce n'était pas assez des dieux de Rome, des rites de l'ancien culte; il ouvrit la porte aux folies de l'orientalisme, se fit initier aux mystères d'Eleusis, de Mithras, de Thot, le Mercure égyptien (3). Trop à l'étroit dans le rituel romain, le sentiment religieux de Tempereur s^égara dans les voies détournées de la magie, des incantations

(1) Pensées, VII, ii.

(2) « Vouloir que le méchant ne fasse pas le mal, c'est vouloir qu'il n'y ail pas de suc dans la figue, que les enfants ne vagissent pas, que le cheval ne hennisse pas, et ainsi des autres choses qui sont nécessaires. » [Pensées^Xll, xvi.)

(3) Capit , in Marco.

FONDATION DE LÉGLISE DE LYO.N. 155

et des pratiques théurgiques. Sur la parole d'Alexandre, un misérable imposteur, Marc-Aurèle n'hésite pas à jeter dans le Danube deux lions, des aromates et des objets précieux, dans l'espérance d'assurer ainsi la victoire à ses armes contre les Marcomans (i). Avant de parlir pour sa dernière campagne, il convoque autour de lui tout ce que l'Empire renferme d'enchanteurs et de magiciens le plus en renom ; il consulte Julien et Amuphis, deux divinateurs célèbres ; il fait appel à leur prétendue science, aux pratiques les plus extraordinaires de leur art, s'y confiant pour le succès de la guerre autant qu'à la valeur de ses légions et aux ressources de son habileté militaire.

Ainsi, supérieur à son siècle par sa grandeur d'âme et la dignité de sa vie, Marc-Aurèle se confond avec le vulgaire superstitieux et crédule par une confiance aveugle dans les devins et la vertu de leurs opérations théurgiques.

L'inconsistance des idées philosophiques et religieuses de Marc-Aurèle ne pouvait manquer de déteindre sur son âme, d'affecter sensiblement son caractère. Son esprit flottant devait communiquer quelque chose de ses incertitudes à la volonté de ce prince. Effectivement, l'empereur apparaît aussi faible dans ses résolutions, que le philosophe se montre peu ferme dans ses principes. Ce défaut d'énergie tenait encore à la déférence excessive qu'il professa toujours pour ses maîtres. Ainsi que nous l'avons fait remarquer, le disciple parvenu à l'empire conserva toujours pour ses professeurs un respect et des égards qui ne convenaient plus à sa position nouvelle. Il ne sut pas modifier à propos la douce habitude qu'il avait prise de déférer en tout à leur avis, imposer à ce penchant les limites tracées par ses devoirs nouveaux. Or, à ce régime, les ressorts de sa volonté,

(1) L\kciQt\ , Pseudomantis .

loO LIVRE PREMIER.

auxquels la nature avait donné moins de force que de délicatesse, finirent par se relâcher et se détendre. Le grand mouvement de sa vie, Marc-Aurèle le concentra dans son intérieur; il dépensa les forces vives de son âme dans les travaux solitaires de la pensée. Chose étonnante! ce princes! brave contre les ennemis de PEmpire, qui déploya tant d'activité sur le théâtre de sa conscience, ce prince se trouva faible, hésitant, au dessous de sa tâche, lorsqu'il fallut commander aux Romains, appliquer aux crimes d'énergiques répressions, exercer la magistrature des mœurs à Rome et dans l'enceinte de son palais.

L'indulgence de Marc-Aurèle pour les désordres qui déshonoraient sa famille, fait retomber ces désordres sur sa tête par une indéclinable responsabilité. Il y avait à cette conduite tolérante défaillance de la conscience, infraction aux devoirs du sage, aussi bien qu'à ceux du frère, de l'époux et du père. Soit indifférence morale pour tout ce qui n'émanait pas directement de sa volonté, soit crainte de suscitera sa faiblesse des embarras qu'il redoutait, Marc-Aurèle s'inquiéta peu de réprimer les excès de Vérus, son frère adoptif, les débordements de son épouse Faustine, la dépravation précoce de Commode, son indigne fils. Il eut le triste courage d'assister à toutes ces hontes domestiques, non pas en spectateur insensible, mais en témoin qui cherchç à se désintéresser du triste spectacle qu'il a sous les yeux. On aimerait à voir le moraliste couronné se révolter contre les vices qui l'environnent, décharger le poids de sa conscience parles mesures d'une juste répression. Et Marc- Aurèle se contente de pousser en secret d'inutiles soupirs ; tout au plus oppose-t-il aux désordres des siens l'impuissant exemple de ses molles vertus (1). Vérus, fils adoptif d'Antonin comme Marc-Aurèle, rappelait sous bien des rapports l'horrible

({) Capit., in Marcn

FONDATION DE l'ÉGLISE DE LYON. 157

Néron (i). li n'importe, Marc-Aurèle lui accordera la main de Lucile, sa sœur; il l'associera à l'empire, partagé pour la première fois entre deux Augustes; il assistera aux désordres de son gendre, sans s*inquiéter beaucoup d'y mettre un terme. Enfin, Vérus mort des plus honteux excès, il lui fera décerner les honneurs divins.

Pour Faustine, l'épouse trop fameuse de Marc-Auréle, on ne sait comment expliquer la tolérance de ce prince à son égard. Cette seconde Messaline, qui ne pouvait faire valoir à sa décharge l'excuse d'avoir épousé un autre Claude, donna libre cours aux caprices de ses passions adultères, sans que son époux eût à cœur de venger son nom déshonoré. Les anecdotes propagées par les langues friandes de scandale, les allusions parties de la scène, les quolibets et les risées du public, rien ne put déterminer Marc-Aurèle à prendre en main les intérêts de sa réputation compromise, ceux de la morale publique outragée. Des amis, plus soucieux que lui de son honneur, le pressaient de rompre son mariage au moyen du divorce légal ; il se contenta de leur faire cette lâche réponse : « Si nous renvoyons l'épouse, il faudra rendre la dot (2). » (Faustine, comme on sait, était fille d'Antonin, lequel avait adopté Marc-Aurèle.) Malgré l'indignité de sa conduite, les plus beaux titres étaient décernés à Augusta; elle était appelée Mère des camps, et, sur des monnaies, on osa bien associer son nom à celui de la Pudeur. L'impératrice morte, le silence et l'oubli auraient dû peser sur sa tombe. Deuil simulé, ou regret sincère, l'empereur affiche tout le luxe de la douleur; Faustine est placée au rang des divinités de l'Empire; statues, temples, autels, prétresses destinées à son culte, aucun honneur ne lui est épargné. Plus tard,

(1) Capit.,*/i Vero.

(2) Gapit., in Marco.

158 LIVRE PREMIRR.

SOUS la tente, Marc-Aurèle donnera un tendre souvenir à < une femme de ce caractère, si complaisante, si affectueuse, si simple (i). » Un auteur satirique, qui aurait voulu décocher Tironie contre Faustine, n'aurait pu mieux dire.

Et la faiblesse de Marc-Aurèle à Pégard de son fils Commode, comment la qualifier? Par les conséquences politiques qu'elle pouvait avoir, cette faiblesse revêtait un caractère d'une immense gravité. Il ne s'agissait pas seulement ici de la réputation personnelle de l'empereur , l'Empire était en cause avec tous les intérêts des particuliers. Marc-Aurèle avait vu se révéler en Commode, encore enfant, un tyran de la pire espèce. Puisque le père n'avait eu ni la volonté assez énergique, ni la main assez forte, pour dompter les instincts pervers et cruels de son fils, pourquoi lui abandonner en proie Rome et l'Empire? L'hérédité du pouvoir n'étant pas loi constitutive de l'Etat, qui l'empêchait d'écarter un monstre comme Commode, de faire passer la pourpre sur les épaules de Pompéianus, son gendre? S'il lui fallait un exemple, Claude n'avait-il pas dérogé à l'ordre de succession naturelle?

Vérus, Faustine, Commode, ces trois noms jettent sur le front de Marc-Aurèle des ombres asse^ fortes pour obscurcir sa renommée. Vainement chercherait-on à décharger ce prince de la responsabilité qui lui revient des désordres couverts par lui d'une lâche indulgence. Quelques auteurs s'y sont essayés, sans pouvoir y réussir. Longtemps d'avance, l'empereur Julien, auteur peu suspect, avait fait justice de ces plaidoyers intéressés. Voici ses paroles : « II (Marc-Aurèle) fut coupable à l'endroit de son épouse et de son fils. Il déplora la mort de Faustine outre mesure; il lui donna des larmes qu'elle ne méritait pas. Quant à Commode, Marc-Aurèle, en le faisant son héritier, n'eut au-

(1) Pensées, 1. 1, xvii

FONDATION DR l'ÉGUSE DE LYON. 159

cun égard aux intérêts de TEmpire menacé de ruine; il lui donna la préférence sur son gendre (Pompéianus), personnage vertueux, dévoué à la chose publique (i). » De la part de Julien, ces paroles sont significatives.

Cette faiblesse incurable de Marc- Au rôle, nous avons dû la signaler avec quelques détails, parce qu'elle n'a pas été étrangère à la persécution qui sévit sous son régne.

Il nous reste un dernier grief à formuler contre le fils adoptif d'Antonin, grief qui a motivé cette élude : il a persécuté la religion chrétienne. Les flols de sang qu'il fit répandre ont imprimé à sa mémoire une tache qu'il est plus facile de dissimuler que de laver aux yeux de l'impartiale histoire. Il est certain que sous son régne l'Eglise fut agitée d'une affreuse tempête. Cette persécution, comptée généralement pour la quatrième, est signalée par tous les historiens ecclésiastiques, notamment par Eusébe (2), saint Augustin (3), Orose (4) et Sulpice-Sévére (8). A ces graves autorités vient se joindre la mention faite par tous les martyrologes de bon nombre de confesseurs immolés pour la foi sous le règne de ce prince. Reste à savoir en quel sens Marc-Aurèle peut être dit l'auteur de cette persécution, de quelle manière il y donna les mains. Ce prince promulgua-t-il des édits nouveaux contre les chrétiens? ou bien, s'inspirant des édits anciens, se contenta-t-il de lâcher la* bride au fanatisme religieux des masses, d'autoriser la persécution par des rescrils adressés à des gouverneurs de province? A ne consulter que saint Méliton, cette question demeurerait indécise. En effet, dans l'Apologie qu'il adressa à

(4) Le» Césars.

(ï) Chran. — Hist. eccl.y 1. IV et V.

(3) De eivitate Dei, 1. XIII, lu.

(4) L. VII, c. XV.

iS) Hist., I. II

Tempereur, l'évéque de Sarcles semble douter que Marc-Aurèleeût autorisé les poursuites exercées contre les chrétiens d'Asie (i). Dans son Apologétique, Tertullien va plus loin encore ; il affirme que Marc-Aurèle ne porta aucune loi contre le christianisme (2). Mais en cela il est contredit par des monuments d'une incontestable autorité. Les Actes de saint Justin (3), ceux de sainte Glycère et de saint Laodicius (4), parlent d'édits rendus par Marc-Aurèle et proclamés dans toutes les villes de l'Empire. Il y a mieux, les Actes de saint Symphorien d'Autun reproduisent le décret suivant : t L'empereur Marc- Aurèle à tous les gouverneurs, juges, magistrats, présidents et autres officiers de l'Empire. Nous avons été informés que ceux qui portent^ le nom de chrétiens violent ouvertement les lois de l'Empire. Arrêtez-les, et s'ils refusent de satisfaire aux dieux, punissez-les, en graduant toujours la nature des supplices, de telle sorte que la répression soit équitable et que la punition cesse avec le crime (S). » Rien n'est plus clair. Comment donc concilier ces témoignages avec le dire contradictoire de Tertullien? Prétendre qu'il s'est trompé, une pareille opinion ne paraît guère soutenable : le prêtre de Carthage était trop au courant des affaires de son temps pour rien affirmer en l'air dans un plaidoyer destiné à une grande publicité. Dire avec Tillemont que c les anciennes lois romaines, qui condamnaient toute religion nouvelle et non approuvée du sénat, subsistaient toujours (6), » c'est passer à côté de la difficulté sans la résoudre; les Actes parlent de lois émanées de Marc-Aurèle lui-même.

(1) Apud Euseb., Hist. eccL, I. IV, c. xxvi.

(2) Apolog.y c. V.

(3) Acta sincera, apud Ruinait.

(4^ Apud Boll, iO maii.

(5) Acta sincerdy apud Ruinarl.

(6) Mémoires, t. II, p. 338.

FONDATION DE l'ÉGLXSE DK LYON. ICI

Quoi qu'il en soit de ce problème historique, il est certain que Marc-Aurèle laissa pleine liberté au fanatisme des masses païennes et à la jalousie sacerdotale de se déchaîner contre les chrétiens; certain qu'il autorisa, par rescrit impérial, des persécutions locales (i) ; certain qu'il traduisit saint Bénigne à son tribunal, et décerna le dernier supplice contre ce saint martyr (2). C'est plus qu'il n'en faut pour ranger ce prince au ncmibre des persécuteurs, pour faire retomber sur sa lôte le sang chrétien versé sous son règne.

Cependant tout concourait à le retenir dans la voie de modération ouverte par son père adoptif. Marc-Aurèle avait pris Antonin pour modèle, il s'était promis de marcher sur ses traces (3). Or, il devait lui en coûter peu de rester fidèle aux traditions paternelles : la douceur de son caractère l'inclinait naturellement au parti de la tolérance. Ensuite, éclairé comme il l'était, il devait savoir à quoi s'en tenir sur le compte des chrétiens. Justin, Méliton de Sardes, Apollinaire d'Hiérapolis, Atbénagore, lui avaient adressé des apologies où ils plaidaient la cause du christianisme, revendiquaient les droits de la conscience. Ces appels faits à son équité, ces plaidoyers si remarquables de logique et de bon sens, ne pouvaient manquer d'attirer Taltention d'un prince qui, suivant Capitolin, désirait connaître toutes les affaires où la vie des citoyens honorables àe trouvait engagée (4). Le ciel lui-même avait parlé un langage non équivoque; il s'était exprimé de manière à neutraliser l'influence des sophistes qui pesaient sur Marc-Aurèle, à faire

(1) Efdst. Êecl. Vienn. et Lugd. — Acta suncU Victoris et sanclœ Coronœ, apud BoU.

(2) Acta sancti Benigni, apud D. Rainait. Voir les anciens Actes de saint Bénigne donnés par M. l'abbé Bougaud dans son ouvrage intitulé : Elude histor rique et critique sur saint Bénigne.

(3) Pensées j 1. 1, xvi.

(4) Capit., in Marco.

162 LIVHE PKËMIfiR.

pencher Tesprit de ce prince du côté de la justice et de l'équité.

En Tannée 175, dans le pays des Quades, l'armée romaine, dévorée de chaleur et de soif, enveloppée par un ennemi supérieur en nombre, semblait vouée à un désastre inévitable. Dans ce péril extrême, les chrétiens de la douzième légion, dite Fulminante^ se retirent un peu à l'écart et fléchissent le genou pour prier. Bientôt le ciel se couvre de gros nuages, des torrents d'une pluie bienfaisante tombent sur la tête des Romains altérés, tandis que la foudre porte l'épouvante et la mort dans les rangs des Barbares. Grâce à la prière des soldats chrétiens, l'armée romaine était délivrée, et, au lieu d'une défaite, la victoire était assurée aux aigles romaines (l). Les auteurs anciens qui ont parlé de Cet événement y ont tous reconnu une intervention divine (2). Dans une lettre adressée au sénat, Marc- Aurèle eut la loyauté de renvoyer l'honneur de cette victoire aux chrétiens de la Fulminante. Cette lettre n'est pas arrivée jusqu'à nous; elle existait encore du temps de TertuUien, qui la cite en preuve de la protection accordée au christianisme par Marc-Aurèle (3).

Sous l'impression d'un service récent encore, l'empereur défendit sous les peines les plus sévères d'accuser les chrétiens pour cause de religion : c'était ne leur rendre que demi-justice. Pour la faire complète, Marc-Aurèle aurait dû rapporter les lois qui proscrivaient le christianisme ; son courage ne se trouva

(i) Euseb., Hist. eccl.,L V, v.

(2) Dion, I. LXXI, VIII. — Gapit., in Marco. — Suidas ùi Arnouphim.'- Thémislius, Oratio de regia virtute. — Claudien, Pamg., VI.

Ua des bas-reliefs de la colonne Antonine, élevée par Commode en Thonneur de son père, représente Japiter Plavias versant sar les Romains une plaie bienfaisante, et lançant la foudre sur les Barbares.

(3) Apolog.y c. v. — La critique n'admet pas comme authentique la lettre que Ton trouve à la fin de la 2® Apologie de saint Justin.

FONDATION DE l'ÉGLISË DE LYON. 1G3

pas à la hauteur de ce grand parti. Dans tous les cas, les chrétiens ne furent pas tenus à longue reconnaissance pour Pëdit qui défendait de les accuser : Marc-Aurèle ne tarda pas d'annuler les effets de cette mesure, en autorisant, par rescrit impérial, la persécution de Lugdunum.

Ce prince s'était prononcé trop formellement en faveur des cultes ennemis du christianisme ; il s'était lancé trop avant dans les voies de Porientalisme et des pratiques théurgiques; ces antécédents affaiblirent d'abord, puis étouffèrent ses sentiments de gratitude envers les chrétiens. Ensuite, pour admettre les disciples du Christ à la libre pratique de leur culte, il eût fallu tenir tête à la jalousie des Juifs, aux fureurs aveugles de la multitude, aux haines intéressées des Fronton, des Crescent et autres. Marc-Aurèle n'était pas de force à se mesurer avec ces difficultés; pour les aborder de front, il n'avait ni l'esprit assez élevé, ni la conscience assez délicate, ni surtout la volonté assez fortement trempée. Chose étonnante, on vit un prince ménager du sang des gladiateurs, assez humain pour faire tendre des âlets sous les cordes des funambules, on vit ce prince dépouiller sa douceur naturelle, se montrer cruel à Tégard des chrétiens, mériter de prendre place à côté de Néron, de Domitien, de Trajan, dans la liste des persécuteurs.

Ainsi donc, avant de porter un jugement sur Marc-Aurèle, il importe de considérer ce prince sous ses différents aspects. La médaille de son caractère a sans doute un beau côté; elle a pareillement un revers qu'il ne faut pas perdre de vue. Le dénigrement systématique est un excès, l'admiration aveugle en est un autre : la vérité se trouve à égale distance de ces deux extrémités.

Comment et par qui nous a été conservée la Lettre des Eglises de Vienne et de Logdanmn. — Authenticité de cette Lettre. — Témoignages qui servirent à sa rédaction. — Beauté de cette pièce. — Images empruntées à la lutte et ani combats. — Traductions latines et françaises de cette Lettre. — Sa date ; réponse aux objections élevées contre Tannée 177.

Les orages religieux qui avaient éclalé à Rome, à Smyrne, en Egypte, tenaient en éveil leâ chrétiens de Lugdunum. Le sang déjà versé avait donné un cruel démenti aux espérances qu'un petit nombre avait pu fonder sur l'humanité de Marc- Aurèle, sur la douceur de son caractère. Cependant neuf années s'écoulèrent depuis la mort de saint Polycarpe jusqu^à la crise de l'année 177, époque féconde où, suivant une belle expression de Tertullien, les enfants du bienheureux Pothin s'exerçaient dans la palestre chrétienne. Aussi, les jours de la persécution venus, eurent-ils le courage de confesser Jésus-Christ

par la généreuse eflfasion de leur sang. Après la lutte, l'Eglise de Lugdunum prit la plume à son tour, et, dans une Lettre admirable adressée à TEglise de Smyrne (1), elle lui raconta les souffrances et la mort de ses quarante-huit martyrs. C'était une réponse de tout point conforme à TEpître qu'elle avait reçue, neuf ans auparavant, touchant le martyre de saint Polycarpe. Ecrite sous la même inspiration, la Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum relatait des faits de même nature; elle retraçait les combats d'une légion de héros chrétiens; elle représentait le bienheureux Pothin présidant à l'immolation de ses enfants, comme il présidait à l'assemblée ordinaire des fidèles. La chrétienté de Lugdunum n'avait pas d^énéré de l'Eglise-mère; l'Eglise de Smyrne se reconnaissait dans cette fille généreuse qu'elle avait enfantée à Jésus-Christ sur les bords de la Saône.

La Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum constitue la première et la plus précieuse page de l'histoire religieuse de Lyon. Nous sommes redevables de sa conservation à Eusèbe (Pamphile); elle nous est parvenue avec l'Histoire ecclésiastique de cet auteur, dont elle fait un des plus beaux ornements. Seulement, il est à regretter qu'un monument si précieux ne nous soit pas arrivé dans son intégrité. L'évêque de Césarée ne s'est pas astreint à reproduire dans son entier la Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunu;n ; cet historien avait pour cela une raison qui augmente les regrets, en expliquant une perte par une autre : il avait inséré cette Lettre tout entière dans un de ses ouvrages qui est malheureusement perdu.

Né vers l'an 267, Eusèbe avait vécu sous Dioclétien ; il avait

(i) Smyrne était, après Ephèse, la seconde ville de l'Asie proconsul aire. L'Eglise de cette ville reçut donc la Lettre des martyrs de Lugdunum, puisque cette Lettre était adressée aux Eglise.^ d'A-^ie et de Phrygîe.

pu suivre dans toutes ses phases la persécution la plus terrible que Penfer eût déchaînée contre PEglise du Christ. Le christianisme étant monté sur le trône avec Constantin, Tévéque de Gésarée eut Theureuse idée de recueillir les Actes des martyrs qui avaient été immolés, non seulement sous Dioclétien, mais encore pendant toutes les autres persécutions, et d'en former un grand recueil qui 9e profiterait pas moins à la piété des fidèles qu'à Thistoire de TEglise. Or, personne n'était en meilleure position que lai pour mener à bien cette belle entreprise. Eusébe, comme on sait, était en grand crédit à la cour; la faveur dont il jouissait auprès de Constantin lui fit ouvrir tous les dépôts des pièces officielles ; il fut autorisé à compulser les archives de l'Empire, à fouiller dans les greffes des tribunaux, à prendre copie de tous les actes proconsulaires et autres relatifs à son travail (1). De plus, l'étendue de ses relations lai donnait toute facilité de pousser ailleurs ses investigations, de puiser à des sources privées. Grâce à ces recherches et aux circonstances qui les favorisèrent, Eusèbe parvint à réunir un grand nombre d'actes authentiques (2). La Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum avait trouvé place dans ce re-

(i) Une lettre fort ancienne, attribuée à saint Jérôme, et qoi se troave en tête da martyrologe qai porte son nom, raconte que Constantin, étant venu à Gésarée, offrit à Easèbe le choix de quelques gratifications pour son église. Eusèbe aurait répondu « que son église était assez riche des biens qn*elle possédait ; mais qu'il avait à exprimer le plus cher de ses désirs, c'est que Ton fît une recherche exacte dans tout TEmpire, partout où on avait rendu contre les saints sentences sur sentences; qu*on fouillât dans toutes les archives publiques, qa*on recueillit tout ce qui pouvait concerner le nom d'un martyr, les juges, la province, la cité, le jour, les supplices, la victoire ; que tout fût mis à sa disposition, afin qu'il en composât les annales universelles des martyrs de toutes les provinces de l'Empire. » (Hieron. op., t. XI, p. 435, éd. Valarsi.)

(2) Eusèbe parle de cette Collection en plusieurs endroits de son Hittoire eccléfiastique : l. IV, c. xv; l. V, in proœmio, et c. xxi.

168 LIVRK DEUXIÈME.

cueil ; elle y avait été insérée dans son entier, avec un soin qoi en avait respecté jusqu'aux moindres détails (1). Dans son Histoire ecclésiastique, Eusèbe pouvait donc se contenter de reproduire de cette Lettre ce qui se rapportait à son but, les circonstances appelées par les besoins du récit, sauf à renvoyer pour le reste à sa Collection des Actes (2). Il pouvait, en manière de conclusion, terminer tout ce qui se rapporte aux martyrs d6 Lugdunum par cçs paroles : « A quoi bon reproduire ici le catalogue donné par la Lettre précédente? Qu'est-il besoin de rappeler le nombre des confesseurs qui survécurent? On peut s'édifier pleinement là-dessus par la Lettre que j'ai insérée intégralement dans ma Collection relative aux martyrs (3). •

Malheureusement cette Collection a eu le sort de beaucoup d'autres ouvrages, elle n'est pas arrivée jusqu'à nous. Perte sensible pour l'Eglise catholique en général, et pour celle de Lyon en parlfculier; car cette perte a entraîné pour celle dernière Eglise la mutilation de son titre le plus vénérable et le plus précieux. Dés le vf siècle, les Actes réunis par Eusèbe ne se trouvaient ni dans les bibliothèques d'Egypte, ni dans celles de Rome. Eulogius, patriarche d'Alexandrie, s'étant adressé à saint Grégoire le Grand pour lui demander cette Collection, le pape répondit qu'il lui avait été impossible de trouver cet ouvrage dans les bibliothèques de Rome (4).

Telle que nous la possédons, la Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum ne renferme pas « le catalogue des martyrs, ni

(i) Et Acla qnidem ipsa quibus pleni^^sima harum rerum narratio continetar, m opère de martyribus intégra a nobis inserta sunt. (Euseb., Hist. ecelr c. V, in proœmio.)

(2) Quaecumque ad institutum nostrnm spoclare mibi visa sunt, ea in prsesentiarum seligens hic apponam. (Ibid.)

(3) L. V, c. IV.

(4) S. Gregor. Epistolœ, I. Vllf, cpist. 29.

LA PERSKCUTION. 169

le nombre des confesseurs qui survécurenl à la persécution. i> C'est Eusèbe lui-même qui nous en avertit. En passant dans son Histoire, la Lettre des deux Eglises a subi d'autres retranchements impossibles à déterminer. Toutefois, il ne paraît pas que révéque de Césarée y ait beaucoup retranché, qu'il ait taillé dans le vif. Il ne s'est pas contenté de reproduire les passages les plus importants de cette Epître, il en a, paraît-il, respecté tout ce qui pouvait intéresser l'histoire de la persécution et la mémoire des martyrs lugdunais. A en juger par la liaison du récit, et les solutions de continuité, qu'Eusébe prend soin d'indiquer, les retranchements auront porté sur des détails accessoires, sur des faits d'un intérêt secondaire.

L'authenticité de ce monument n'a été mise en doute par personne. Par le fait de son insertion dans l'Histoire d'Eusèbe, la Lettre des deux Eglises est mise à couvert sous l'autorité de cet historien. Saint Augustin Tavait sous les yeux, et la citait d'après l'évéque de Césarée, dans son ouvrage intitulé : De cura gerenda pro mortuis. c Nous lisons, dit ce grand docteur, dans l'Histoire ecclésiastique écrite par Eusébe et traduite en langue latine par Rufm, qu^on exposa aux chiens les corps des martyrs des Gaules. » En traduisant cette Lettre, Rufin a donné l'autorité de son savoir et de son nom à l'authenticité de cette pièce. De plus, elle est citée dans les Actes des saints martyrs Epipode et Alexandre (l). Aussi un auteur a-t-il pu dire : t Nous n'avons rien de plus authentique après l'Ecriture sainte (2). »

Mais à quoi bon entasser ici des noms et des textes pour prouver cette authenticité? La Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum se suffit à elle-même ; elle porte les marques d'une incontestable originalité; elle présente un cachet de sincérité

(i) Apud D. Ruinarr.

(2) Baillct, les Vies dea Saints.

que la main d'un faussaire ne saurait imiter. Ces pages res« pirent le parfum de la plus pure antiquité ; quiconque est familier avec les monuments des premiers siècles, y reconnaît un air de famille avec les pièces similaires arrivées jusqu^à nous de cet âge primitif. Ce caractère, indice manifeste de sa provenance, est l'effet des circonstances qui présidèrent à la rédaction de cette Lettre. Impossible de la lire avec quelque attention, sans y connaître la vive empreinte des faits qu'elle retrace, sans conclure qu'elle a été écrite en pleine persécution, sous le coup des événements racontés par des témoins, spectateurs à la fois et acteurs dans cette sanglante tragédie.

Aussi bien que les autres Eglises, celle de Lugdunum avait à cœur de ne laisser rien perdre de ce qui intéressait sa gloire propre et l'honneur de ses enfants. Elle mit donc un soin religieux à recueillir tous les détails de la lutte où ces derniers furent engagés. Après le triomphe, les sources d'informations ne manquaient pas pour en tracer le glorieux récit; plus d'un témoin pouvait donner des renseignements détaillés sur ce qu'il avait vu de ses yeux, entendu de ses oreilles, éprouvé même de la part des persécuteurs.

En effet, les confesseurs de Lugdunum, incarcérés pour Jésus-Christ, n'étaient point délaissés par leurs frères demeurés libres. Non contents d'assister les martyrs de leurs prières solitaires, les fidèles les visitaient dans les prisons, ils les suivaient au pied du tribunal, les soutenaient de leur présence et de leurs regards, autant que le permettait la prudence, et encore une prudence dont l'ardeur du zèle reculait fort loin les limites. Témoin le médecin Alexandre, qui se trahit aux yeux des païens par le langage trop expressif de ses gestes et de sa physionomie. •

A l'égard des confesseurs, les chrétiens de Lugdunum remplissaient un rôle dont quelques uns étaient chargés d'office,

comme les notaires ecclésiastiques (1), que d'autres prenaient sous Tinspiration d'un généreux dévouement. Lorsque les martyrs étaient produits en public, les fidèles se glissaient au milieu des païens; mêlés à la foule confuse et bruyante, ils assistaient avec une ardente curiosité aux scènes de Pinterrogatoire, de la torture, de la mort même. Ils étaient là tout yeux, tout oi*eilles, gravant dans leur mémoire, quelquefois même sur des tablettes cachées sous les plis de* la toge, tout ce qu'ils pouvaient voir et entendre (2). Mieux que personne, les notaires ecclésiastiques de Lugdunum étaient en mesure de ne rien laisser échapper. Grâce à un système d'écriture expéditive, sorte de sténographie qui composait leur art, il leur était facile de relever rapidement interrogations et réponses, de noter toutes choses avec la plus grande exactitude. Le soir venu, les principaux d'entre ces témoins, les notaires surtout, allaient faire leur rapport au bienheureux Pothin, avant son arrestation, et depuis, au sénat presby téral chargé de veiller aux intérêts de l'Eglise persécutée. Ainsi faisait-on après les journées marquées par un interrogatoire ou quelque supplice. Ce n'est pas tout encore. Pour compléter^ces premières données, les martyrs eux-mêmes étaient mis à contribution. Les diacres qui les visitaient dans les cachots s'entretenaient avec eux des incidents

(1) Les notaires élaienl proprement des sténographes. Dès le i" siècle, l'Eglise de Rome eut des notaires ecclésiastiques à son service. Leur institution première remonte au pape saint Clément, a II partagea, dit le Liber pontificalis, les diverses régions de Rome entre de fidèles notaires de FEglise, qui, chacun dans son quartier, devaient recueillir avec sollicitude et curiosité les actions des martyrs. » (Anastase le Bibliothécaire, in Clémente.) Gomme on le voit, le principal office des notaires ecclésiastiques était de recueillir les Actes des martyrs. Les services rendus par ces officiers les firent bientôt adopter par les autres Eglises. Il est^donc naturel de penser que l'Eglise de Lugdunum en possédait quelques uns.

(2) D. Ruinart, Aeta sineera, in praefat.

de la lulle. Ces entretiens, des notes prises sous la dictée des martyrs, fournirent tous les renseignements que l'on pouvait désirer.

C'est ainsi que furent réunis les éléments qui servirent à composer la Lettre adressée par les Eglises de Vienne et de Lugdunum aux Eglises d'Asie et de Phrygie.

Dès que le triomphe des martyrs de Lugdunum eut été consommé par leur mort, il fallut songer à écrire leurs Actes, â dresser le bulletin de leur victoire. Pour cela, on avait sous la main trois sortes de témoignages : les dépositions des chrétiens qui avaient assisté aux différentes scènes de la lutte, le rapport plus autorisé et plus circonstancié des notaires ecclésiastiques, et enfin les révélations fournies par les martyrs eux-mêmes. Restait à emprunter la plume d'un prêtre ou d'un diacre, pour rédiger, d'après ces témoignages, les Actes des martyrs de Lugdunum.

A qui fut déféré l'honneur d'élever ce monument à la gloire des martyrs lugdunais? qui fut chargé de tenir la plume, d'écrire la Lettre collective des Eglises devienne et de Lugdunum aux Eglises d'Asie et de Phrygie? Henri Valois, traducteur exact, annotateur érudit d'Eusèbe, l'attribue à saint Irénée (i). Tillemont (2), les Bénédictins de l'Histoire littéraire (3), Colonia (4), inclinent aussi à ce sentiment. Effectivement, la position occupée par Irénée dans l'Eglise de Lugdunum semblait le désigner tout naturellement au choix pour cette importante rédaction. D'autre part, la beauté de son génie, son goût éclairé, son savoir et ses vertus le rendaient très-propre à retracer les combats de Pothin et de ses compagnons. Ce n'est là

(1) Annotationes in lib. V Eusebii.

(2) JIIem.,l. III, p. 28.

(4) Hist. lut. de Lyon, 1. 1, p. 33.

toutefois qu'une opinion. Quoi qu'il en soit, la valeur intrinsèque de cette Lettre ne dépend nullement de la question de savoir qui Ta rédigée. Ce qu'il importe de faire remarquer, c'est qu'elle a été écrite sous la dictée des martyrs, sur la déposition de témoins oculaires ; c'est que le rédacteur parle au nom des fidèles des deux Eglises, qu'il doit être regardé comme leur secrétaire el leur interprèle.

Ce qui relève encore à nos yeux le caractère de cette Lettre, c'est l'autorisation dont elle fut revêtue avant d'être envoyée en Asie. Dans les premiers siècles de l'Eglise, c'était un point de discipline générale que les Actes des martyrs fussent, après rédaction, soumis à Tévêque du lieu. Ces Actes, qu'ils eussent été dressés en forme de lettre, ou bien rédigés en forme de récit, ne pouvaient être rendus publics, adressés à aucune Eglise, avant d'avoir reçu l'approbation épiscopale (1). Alors seulement il était permis d'en multiplier les exemplaires, de les répandre parmi les fidèles.

Le bienheureux Polhin avait été victime de la persécution avec quarante-sept de ses enfants. L'Eglise de Lugdunum étant veuve de son pontife, la Lettre destinée aux Eglises d'Asie et de Phrygie fut donc, avant d'être envoyée à destination, soumise au sénat de l'Eglise lugdunaise, c'est-à-dire au conseil des prêtres de celte Eglise (2).

L'origine de cette Lettre est la source des beautés qui la distinguent, beautés pénétrantes, signalées par tous les auteurs qui ont parlé de ce monument vénérable. Eusèbe, historien si grave et si calme, ne peut s'empêcher, en abordant la persécution, de sortir de son impassibilité ordinaire. Contrairement à ses habitudes de gravité dans le ton,^ de sécheresse dans la

(1) Dom Ruinarl, Acta sinceray prinf.

(î) Il n'est pas probable que saint Irénée fùl déjà êvéque de Lugdunum ; autrement la Lettre lui aurait été soumise pour être revêtue <le son autorité.

174 LIVRE DËUXIËUE.

forme, l'évêque de Gésarée anime et colore son style, il lui donne une ampleur et un mouvement inaccoutumés: « Ces événements, dit-il (ceux qui se jrapportent à la persécution de Lugdunum), dignes d'une éternelle mémoire, ont été confiés aux Lettres pour passer à la postérité... Victoires dans les combats, dépouilles remportées sur les ennemis, hauts faits des chefs, traits de bravoure des soldats, qui, pour défendre leurs biens, leurs enfants, leur patrie, ont rougi leurs mains du sang de nombreux ennemis, voilà ce que les autres historiens enregistrent dans leurs annales. Pour nous, chargé d'écrire Phistoire d'une république divine et sacrée, nous confierons à des monuments immortels les pacifiques combats rendus pour la paix de l'âme, la gloire de ceux qui ont vaillamment combattu pour la religion et la vérité; nous confierons à une éternelle mémoire la constance de nos athlètes luttant pour la piélé, leur courage à supporter des supplices variés, les dépouilles qu'ils ont enlevées au démon, les victoires qu'ils ont remportées sur les ennemis invisibles , enfin les couronnes, récompense de tous leurs exploits (i). »

Un accent si élevé révèle l'impression produite sur Eusébe par la Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum. Il est permis de le penser, cette admiration que l'évéque de Césarée ne peut contenir, n'aura pas peu contribué à sauver la Lettre des deux Eglises d'un complet naufrage. La beauté de ce monument aura porté l'historien ému à lui faire une large place dans son Histoire, à l'y insérer sans grandes mutilations.

Du Bosquet ne sait comment louer cette Epître admirable. En pleine histoire, il interrompt le fil de son récit pour s'écrier avec enthousiasme : « Quel est celui qui oserait entreprendre d'imiter l'éloquence de ces Pères? Le bienheureux esprit des

(1) Hisi. eccl j I. V, in proœinio.

martyrs est encere vivant dans ces paroles, toutes mortes qu'elles sont. Le sang répandu pour Jésus-Christ y paraît encore tout bouillant. Ils ne parlent que de choses qu'ils ont vues, qu'ils ont touchées, qu'ils ont endurées ; ils ne rapportent que les paroles qu'ils ont recueillies de la bouche sacrée des saints, ou celles qu'ils ont employée* pour les exhorter à remporter la victoire sur l'idolâtrie (l). »

Bien que séparé de Rome, de cette Eglise qui réclame les martyrs pour ses légitimes enfants, Scaliger n'a pas laissé d'écrire ces mémorables paroles sur les Actes de saint Polycarpe et la Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum : « Ces Actes, qui sont des plus anciens de l'Eglise, touchent tellement le lecteur religieux, qu'il ne peut se rassasier de cette lecture. II n'y a personne qui, selon la portée de son esprit et le mouvement de sa conscience, ne puisse reconnaître cette vérité. Po^ir moi, je n'ai jamais rien lu dans l'histoire ecclésiastique qui laisse une si forte impression dans mon âme, m'emporte ainsi hors de moi-même. » Parlant en particulier de la Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum, € Peut-on, ditil, rien lire dans les monuments de l'antiquité chrétienne qui soit plus auguste et plus digne de respect (2)? »

La Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum se rapporte à cette branche de la littérature chrétienne où sont rangés les' Actes des martyrs. Ce n'est pas sans forcer un peu les termes que l'on peut rattacher à la littérature proprement dite un monument si différent des productions ordinaires de -Pesprit humain. En effet, les événements relatés dans cette Lettre se déroulent dans un milieu surnaturel, dans une région supérieure où, les forces de la nature étant dépassées, la grâce divine opère

(1) Hist. Eccl galHc.fX. II, c. xviii.

(2) Animadv. ad Eus. Chronic.

176 LIVKE DEUXIÈME.

sur sa plus grande échelle. Dans ces hauteurs, si voisines du ciel, si éloignées de la terre, il ne saurait y avoir grande place pour les effets de Fart et les combinaisons littéraires. Les beaulés du fond sont ici d'un ordre tellement relevé, qu'il y aurait eu danger de les altérer, de les ternir, en y mêlant les ornements ordinaires de l'esprit. Ces Actes, comme tous les autres, appartiennent donc par leur nature à une sphère plus élevée que les ouvrages éclos du génie de Thomme ; ils excluent donc les combinaisons de Fart et les efforts de l'étude. Cette double réserve faite, rien n'empêche de lire la Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum comme morceau de littérature chrétienne, de la considérer par ce c6té secondaire. A ce point de vue, nous la comparerions volontiers à ces monuments cyclopéens dont les assises puissantes et les lignes sévères repoussent des ornements faits pour des styles plus humbles, pour des édifices d'un ordre inférieur.

Etranger à toute préoccupation littéraire, le rédacteur de celte Lettre s'est effacé complètement, il s'est bien gardé d'en faire une œuvre sienne par un travail personnel ; aussi ne s'estil pas réservé le privilège, ailleurs pleinement acceptable, d'y apposer sa signature. (Euvre collective des Eglises de Vienne et de Lugdunum, cette Epître ne devait pas, même quant à la forme, dépouiller ce caractère général pour revêtir celui d'une personnalité trop accusée. Recueillir les paroles des martyrs avec celles du gouverneur; saisir sur le vif, rendre dans leur touchante réahté les principales scènes du drame sanglant de la persécution; nous y faire assister par un vivant récit; nous en transmettre l'édifiant spectacle sans altération aucune, sans aucun mélange d'agrément emprunté à l'imagination, tel était le but du rédacteur, tel l'objet sacré de la tâche qui lui était confiée. Pour cela il n'avait qu'à mettre en œuvre les riches matériaux déposés entre ses mains, à les rédiger ,dans une forme d'une austère simplicilé.

Eh bien ! il se trouve que cette absence de tout artifice lilléraire atteint à une puissance supérieure à tous les effets de Tart. Cette reproduction exacte, scrupuleuse des scènes du forum, des prisons et de Tamphithéâtre, met notre âme en contact avec la grande âme des marlyrs. Saisis d'admiration, nous sentons passer en nous quelque chose de l'esprit qui animait ces héros chrétiens. La vertu communicative de leur grandeur morale est telle, qu'elle nous élève, qu'elle nous arme de courage pour ce martyre de détail, condition de toute vie sérieusement chrétienne.

Pourtant, si attentif qu'il ait été à s'effacer, le rédacteur de la Lettre n'a pu s'empêcher d'y laisser quelque chose de sa manière, de son style, une légère empreinte de son talent. Or, l'ensemble et les détails de ce monument trahissent une main habile, un esprit cultivé; on y rencontre nombre de traits qui dénotent un écrivain d'un goût exquis, familier avec tous les genres de beauté. Ainsi, lorsque le bienheureux Pothin paraît au pied du tribunal, le rédacteur a un magnifique coup de pinceau pour nous représenter la générosité du saint évéque, la soif du martyre qui le dévorait. « Epuisé par l'âge et les infirmités, dit la Lettre, il retenait son âme dans son corps afin de ménager par sa mort un glorieux triomphe au Christ, t Le passage suivant peint avec un rare bonheur les enchaînés du Christ; il fait ressortir vivement à nos yeux la sérénité de ces héros chrétiens. « Les martyrs paraissaient joyeux; leur front respirait un mélange de grâce et de majesté* Les chaînes composaient à leurs membres une parure admirable; c'étaient les bracelets de l'épousée, vêtue d'une tunique aux franges d'or, aux dessins variés. » Voici maintenant une gracieuse image pour retracer dans leur ensemble les supplices qui terminèrent la vie des martyrs : c'est une couronne de fleurs déposée sur leur tombeau. « Ils accomplirent leur mar-

178 UVRi: DEUXIÈME.

tyre par divers genres de mort. De la sorte ils offrirent au Père céleste une couronne tressée avec des fleurs variées, nuancée de différentes couleurs. » En plus d'un endroit, Texpression, comme la pensée, est d'une force, d'une énergie remarquable. Après avoir dit que les martyrs obtinrent par leurs prières la conversion de plusieurs qui avaient eu la faiblesse de renier leur foi, le rédacteur ajoute : f Ils (les martyrs) étreignirent si fortement à la gorge le dragon infernal, qu'ils le forcèrent de rendre vivants ceux qu'il croyait avoir dévorés. »

Il serait facile de multiplier les citations de cette nature, celles que nous venons de faire suffisent, comme échantillons, pour faire apprécier le mérite même littéraire de la Lettre des deux Eglises. Comme il est aisé de s'en apercevoir, ses beautés ne sont pas agréments factices, ornements de placage; elles viennent du fond même des choses, elles en sont une éclosion naturelle. Ici tout relève Mu sentiment chrétien, tout émane d'une inspiration supérieure à l'inspiration purement littéraire. Pour tout dire en un mot, de la sublimité du fond, comme de la sévère beauté de la forme, résulte une œuvre que l'admiration de tous les auteurs compétents a classée parmi les plus beaux Actes des martyrs.

A la lecture de cette Lettre, impossible de n'être pas frappé d'une terminologie spéciale, d'un genre de figures qui se reproduit souvent dans le récit. Il n'y est question que de lutte et de combat, de soldats et d'athlètes, de palmes et de victoire. Le rédacteur de ce monument a mis largement à contribution le vocabulaire des gladiateurs et des légionnaires; il fait de fréquentes allusions aux exercices gymniques et aux combats militaires. Dans cet ordre d'idées, la langue grecque, si abondante et si riche, fournissait de grandes ressources à l'écrivain. Ce langage emprunté au métier des armes, les saintes Lettres l'avaient employé en nous représentant la vie comme une mi-

lice (1)) comme un combat, comme une laite (2). A l'exemple des écrivains sacrés, les Pères et les apologistes s'étaient emparés de ces belliqueuses images, qui allaient si bien à leurs oeuvres défensives, à leur parole militante.

Cette langue de Tarène et du champ de bataille convenait merveilleusement au récit des souffrances endurées pour le Christ. Lorsqu'il est question des martyrs, lutte, combat, triomphe, ces vocables ne perdent pas complètement leur si gnification propre, ils n'entrent qu^à demi dans le domaine des figures. Effectivement, la persécution était-elle autre chose qu'un combat, une guerre à mort où se trouvaient engagées les forces conjurées de -deux sociétés rivales? La guerre une fois déclarée aux disciples du Christ par un édit impérial ou le soulèvement des masses, les agents de la force publique d'un côté, et les chrétiens de l'autre, se trouvaient en présence. Les premiers avaient d'abord recours aux promesses flatteuses, puis aux menaces, à l'emprisonnement, aux supplices les plus raffinés, enfin à la mort; les chrétiens opposaient ^ux attaques sttccessires de la séduction et de la force brutale le calme de leurs réponses, l'énergique affirmation de leur foi, la fermeté d'un courage supérieur à tous les supplices. Chrétiens et païens, les premiers surtout, s'intéressaient vivement à la lutte, s'y associaient avec une ardeur non pareille. De part et d'autre on accourait au forum, à l'amphithéâtre. Les multitudes païennes stimulaient le zèle des magistrats par leurs vociférations et leurs cris, leur dictaient souvent les supplices à infliger. Les chrétiens, de leur côté, ne mettaient pas moins d'empressement à soutenir les confesseurs de leur présence, à les animer par le jeu de leur physionomie. Ce n'est pas tout encore : les persécuteurs et les

(1) Job, VII, l.

(2) S. Paul, pasisim.

180 MVHE DEUXIKMK.

martyrs ne se trouvaient pas seuls engagés dans le combat, les puissances célestes et les esprits de l'abîme y intervenaient à leur manière. L'action du ciel et celle de Tenfer sont signalées toutes les deux dans la Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum. Or, par un effet spécial à cette lutte, à la mort était attaché l'avantage de la victoire : mourir c'était triompher. La palme revenait de droit aux confesseurs qui demeuraient étendus sur Taréne ; le déshonneur de la défaite retombait, çt 3ur les juges qui avaient condamné les martyrs, et sur les multitudes qui avaient réclamé leur sang, et sur les bourreaux qui leur avaient arraché la vie. Les figures empruntées ^u vocabulaire de Taréne et du champ de bataille sont donc l^ieu à leur place dans les Actes des martyrs, et spécialement dans la I^ettre des deux Eglises.

Cette Lettre a été rédigée en grec; elle nous est parvenue dans la langue originale avec THistoire ecclésiastique d'Eusèbe (i). Adressée aux Eglises d'Asie et de Phrygie par une Eglise de fondation hellénique, il était tout naturel qu'elle fût écrite dans l'idiome de la Grèce.

Nous avons de ce précieux monument quatre tracluctioçis latines ; nous les devons à quatre auteurs qui ont fait, passer dans la langue de Rome THistoire ecclésiastique (J'ï;usèt>ç. La première pour l'ancienneté, mais, non pour le mérite,, est cellQ de Rufin, le prêtre d'Aquilée si connu par ses demies av^c saint Jérôme. Ruftn a le grand défaut de prendre, dans l'interprétation du texte grec, plus de liberté que n'en comporte I0 rôle d'un traducteur. Ainsi, il lui arrive fréquemment de regarder plus au sens qu'at^x paroles; il se permet quelquefois d'ajouter, de retrancher, cle modifier. Malgré ces déf^iAts^ celte traduction ne laisse pas d'être estimable. L'Eglise d'Occident

(1) Hist. eecl., I. V, c. i.

s'en est servie jusqu^aux temps modernes. Vers le milieu du xvF siècle, Musculus (Wolfgang), ministre protestant, fit paraître une nouvelle version latine de l'Histoire d'Eusèbe. Celte version a le mérite de la clarté, de la précision, mais elle n*est pas toujours fidèle au sens. Quelques années après, ChristophorscMï, évoque anglican de Ghichester, traduisit aussi en latin le grand ouvrage historique d'Eusèbe. Cette traduction est d'une latinité élégante, elle se fait remarquer par un style cicéronien, mais elle manque de précision, quelquefois aussi de fidélité. C'est pour s'être trop fié à Christophorson que Baronius est tombé dans quelques erreurs historiques et chronologiques. Venue la dernière, la version latine de Henri Valois l'emporte sur les trois autres ; elle leur est supérieure pour la précision et Texâctitude.

Nous avons en finançais deux traductions complètes de PHis* loire d'Eusèbé. La première est de Claude de Seyssel, d'abord évoque de Marseille, puis archevêque de Turin. Publiée en 1832, elle porte l'empreinte de son époque : elle est d'un style vieilli, suranné. Nous devons la seconde traduction française d'Èusèbe au président Cousin. Ecrite dans ua siècle où notre langue était pleinement formée, cette version est correcte, elle ne liianque pas d'une certaitie élégance, mais elle a le défaut d'être trop libre (1).

La Lettre des Églises de Vienne et de LUgdunum a été traduite séparément en fraudais par Dro.uet de Maupertuy (2), l*abbé Guillon (3), M. Denain (4) et Collôtobet (S). Maupertuy

(1) Paris, 1675, 4 vol. in-40.

(2) Les Véritables Actes des martyrs y trad. de dom fttiinarl, t. I. Paris^

(3) Bibliothèque choisie des Pères de V Eglise latine j t. lY.

(4) Chefs-d'œuvre des Pères. Paris, 1837.

(5) Les Saints de Lyon. Lyon, 1835.

se met trop au large; sa version se joue autour du texte à la façon d'un commentaire plutôt ^que d'une sévère traduction. Or, avec cette largeur d'interprétation, le sens n'est pas toujours sauvé; les beautés de l'original sont ternies, effacées; le carac* tère général de la Lettre, son accent et sa couleur disparaissent; et, au lieu d'une reproduction exacte, il ne vous reste qu'une pâle et infidèle copie d'un chef-d'œuvre chrétien. Nous insistons sur les défauts de cette traduction, parce qu'elle est la plus connue. Celle de GoUombet nous semble être la meilleure à tous égards.

C'est ici le lieu 4b préciser la date de la Lettre adressée aux Eglisest d'Asie et de Phrygie, et par là même d'indiquer l'année où l'Eglise de Lugdunum reçut le baptême du sang. Cette date est importante à déterminer pour répondre aux difficultés élevées sur ce point, et aussi pour ranger à sa place, dans Tordre des temps^ un événement qui intéresse à un si haut point l'his-; toire religieuse de Lyon.

Dans son Histoire ecclésiastique, Eusëbe indique positivement l'année où souffrirent le bienheureux Pothin et ses compagnons ; il rapporte leur martyre à la dix-septième année de Marc-Aurèle, année qui répond à l'an 177. Voici ses paroles : < Soter, évêque de Rome, étant mort après huit ans d'épiscopat, Eleuthère, douzième successeur des apôtres, lui succède. Or, c'était la dix-septième année d'Antonin Vôre, En ce tempslà... (1). » Et l'évêque de Césarôe commence le récit de la persécution. On ne saurait être plus précis ni plus clair. Mais, dans sa Chronique, Eusèbe rapporte à la septième année de Marc- Aurèle (167) et le martyre de saint Polycarpe et la persécution des Gaules, t Ls| persécution, dit-il, s'étant élevée en Asie, Polycarpe et Pionius accomplirent leur martyre, t Et immédiatement après :

(1) Hibt eccl.y 1. V, in prooemiu.

t Dans les Gaules, plusieurs périrent glorieusement pour le nom du Christ; leurs combats ont été retracés dans des écrits que nous avons encore (1). »

Placée entre ces deux textes, la critique a de graves raisons de se prononcer pour le premier. D'abord la Chronique présente un texte rapide, sommaire, tandis que THistoire ecclésiastique offre des indications précises, multiples. Dans ce dernier ouvrage, Eusèbe appuie, insiste sur le temps; il y réunit trois faits qui peuvent être contrôlés les uns par les autres : la mort de Soter, Tavènement d'Eleuthère et la persécution de Lugdunum. Ces indications ouvrent le cinquième livre de l'Histoire ecclésiastique ; elles se trouvent en léte de la Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum, pour lui servir de date, de lumière chronologique. Ensuite, la Chronique ayant été composée avant PHistoire ecclésiastique, Eusèbe a pu se tromper dans le premier de ces ouvrages, et se corriger dans le second. Il y a mieux, la Chronique nous fournit des doaaôes. contre sa chronologie ; nous y trouvons une raison péremptoire d^abandonner la date qu'Eusèbe assigne dans cet ouvragée à la persécution des Gaules, pour nous en référer sur ce point à PHistoire ecclésiastique. En effet, Tévéque de Césarée, dans sa Chronique, place Tavènement d'Eleuthère au siège de Rome la quatorzième année de Marc-Aurèle, 174 de Père chrétienne. Voici ce que nous y lisons sous cette date : c Douzième évéque de Rome, Eleuthère. xv ans de pontificat (2). t

Mais, comme nous rapprend Eusèbe dans son Histoire (2), en môme temps que les martyrs de Lugdunum écrivaient aux Eglises d'Asie et de Phrygie, touchant Phérésie des Monta^istes, ils adressaient des lettres sur le même sujet à EleulhOre,

(i) Chronicon.

(2) Idem.

(3) Hitt.eccl,\.y,o m.

évoque de Rome. Or, comme, d'après la Chronique, Eleuthère monta sur la chaire de Pierre en Tannée 174, les lettres qui lui furent adressées de Lugdunum ne peuvent être antérieures à cette date, et partant ceux qui les écrivirent ne peuvent avoir été martyrisés avant cette année 174. Donc, d'après la Chronique, il est impossible de rapporter à la septième année de Marc-Aurèle (167) la Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum, Lettre qui retrace le martyre de Pothin et de ses compagnons. De plus, les Montanistes, sur lesquels les martyrs de Lugdunum furent appelés à se prononcer, ne commencèrent, toujours d'après la Chronique d'Eusèbe, à répandre leurs erreurs que vers l'année 173; il ne pouvait donc en être question en l'année 167, septième de MarcrAurèle. La Chronique d'Alexandrie se sépare aussi de la Chronique d'Eusèbe, et, sans concorder exactement sur ce point avec l'Histoire ecclésiastique, elle s'en rapproche assez pour appuyer la chronologie de ce dernier ouvrage, puisqu'elle rapporte à l'an 17S la persécution des Gaules (1).

Mais est-il nécessaire de supposer en défaut la Chronique d'Eusèbe? N'est-ce pas s'exposer à prêter gratuitement une erreur chronologique à l'évoque de Césarée ? D'après le P. Pagi (?), et ce sentiment nous paraît très-plausible, l'opposition signalée entre les deux textes cités plus haut serait plus apparente que réelle. En effet, en inscrivant la persécution des Gaules après le martyre de saint Polycarpe, Eusèbe n'a pas prétendu rapporter ces deux faits à une même date, mais seulement à une môme persécution, laquelle se prolongea, avec des intermittences, jusqu'à la fin du règne de Marc-Aurèle. A propos du soulèvement de Smyrne contre les chrétiens, le chroniqueur a men-

(1) Chronicon Alexandrinum

(2) Nol(B ad Baron.

tionné un mouvement semblable qui se produisit plus tard dans la Gaule. (Test par un procédé du même genre que Tévéque de Césarée a réuni dans sa Chronique, sous la dixième année de Trajan, le martyre de Simon, fils de Cléophas, avec celui de saint Ignace d'Antioche.

Ainsi toutes les difiScultés élevées contre la date de Tan 177 par Blondel, Dodwel et Pearson, tombent devant ce texte si formel d'Eusèbe : « C'était la dix-septième année d'Antonin Vère. » Blondel a prétendu que Pothin et ses compagnons souffrirent la septième année de Marc-Aurèle, sous le pontificat de Soter, mais que la Lettre écrite au pape Eleuthère ne fut envoyée que dix ans plus tard (1). De la part d'un érudit, la distraction est un peu forte. Avec un peu d'attention , Blondel aurait pu s'apercevoir que la Lettre des deux Eglises fut écrite en pleine persécution ; tout y respire l'impression d'événements récents. Et puis, pourquoi ce délai de dix années avant de renseigner les frères d'Asie sur le triomphe des martyrs de Lugdunum? Dodwel, ministre anglican, célèbre par sa théorie du petit nombre des martyrs (2), tient aussi pour la septitoe année de Marc-Aurèle, 167 de l'ère chrétienne. La raison qu'il en donne, c'est que les fêtes pendant lesquelles souffirirent les martyrs de Lugdunum revenaient tous les cinq ans, comme les jeux olympiques, et qu'en partant du consulat d'Antonius Africanus et Fabius Maximus, 744 de Rome, on arrive à Tan 167 de l'ère chrétienne (3). Mais la raison alléguée par Dodwel est sans fondement. Cet auteur suppose fort gratuitement que les jeux établis par Drusus à Lugdunum, lors de l'érection de l'autel consacré à Rome et à Auguste, re-

(i) De episc. et presbyt.

(2) Dom Ruinait a victorieusement réfuté cette théorie dans la préface placée en tête des Acta sincera.

(3) Dissert. Cypr.

venaieai tous les cinq ans seulement, au lieu que tout donne à penser que les fêtes d'août, pendant lesquelles furent immolés Pothin et ses compagnons, étaient annuelles. Le goût excessif des Romains et des prorinciaux pour les jeux publics, l'intérêt des empereurs et de leurs lieutenants à flatter cette passion, le retour annuel du plus grand nombre des fêtes romaines, ces raisons ont une autre force que l'induction tirée des jeux olympiques. Aussi le savant de Marca (1), le P. Pagi (2), dom Ruinart (3), et les critiques les plus autorisés, tiennent-ils que les fêtes de Lugdunum se célébraient chaque année. En supposant même que ces fêtes revinssent tous les cinq ans, pour légitimer la date assignée par lui, Dodwel devrait prouver qu'il n'y a jamais eu anticipation ni retardement pour la célébration des jeux d'Auguste, ce dont l'histoire fournit plusieurs exemples pour les grands jeux de Rome et de la Grèce. Ensuite, Dodwel devrait, pour le calcul, prendre son point de départ deux ans plus tôt qu'il ne fait; car, d'après Dion Cassius, l'autel de Rome et d'Auguste fut dédié sous les consuls M. Valérius Messala et Sulpitius Quirinus, l'an 742 de Rome (4). Or, en parlant de celte année, qui marque l'origine des fêles en question, on arrive par séries de quatre ans à l'année 177 de Jésus-Christ. De la sorte, Dodwel aurait fourni des armes contre lui-même : on ne saurait être plus malheureux. La théorie de Pearson revient à celle de Dodwel , avec cette différence qu'arrivé à l'année 167, le premier de ces deux auleurs ajoute deux séries de quatre ans, ce qui le conduit à 175, année, suivant lui, de la persécution de Lugdunum (5). Inutile de réfuter des fantaisies de cette nature.

(l) De primaiu.

(â) Noue ad Baron.

(3) Acta sinceray prœf.

(4) Dion, 1. IV.

(f>) VUid. Jgual.

LA PERSÉCLTION. 187

Cette date de Tannée 177 ne saurait être inflrmée non plus par Tendroit où se trouve, dans PHisloire ecclésiastique d'Eusèbe, le miracle de la légion Fulminante (1). Les chronologues rangent la victoire obtenue par les soldats chrétiens de cette légion parmi les événements de Tannée 174. Mais de ce que le récit de ce prodige vient, dans THisloire d'Eusèbe, après la Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum, il ne s'ensuit nullement que le bienheureux Pothin et ses compagnons aient souffert le martyre avant Tannée 174. Pour cela il faudrait que Tévôque de Césarée suivît toujours exactement Tordre des temps. Or, comme il est facile de s'en apercevoir, il déroge fréquemment à cet ordre pour grouper ensemble les faits similaires. C'est ainsi qu'après avoir déroulé, dans le quatrième et au commencement du cinquième livre de son Histoire, des faits exclusivement religieux, en relard pour ce qui lient à l'histoire civile et politique, il revient eu arrière pour rapporter la victoire due aux chrétiens de la Fulminante.

Il serait à désirer, pour Thonneur de Marc-Aurèle, que cette victoire eût précédé la réponse faite par lui au président de la Lugdunaise. Mais la date assignée par Eusèbe à la persécution qui sévit dans cette dernière ville , réduit à néant les prétendues raisons tirées de la reconnaissance de Tempereur. Marc-Aurèle, il est vrai, ne fut pas insensible à un service dont il avait été le premier à profiter. Malheureusement il ne conserva pas longue mémoire d'un si grand bienfait. Rentré à Rome, il ne tarda pas à mettre tout en oubli, à retomber sous la funeste influence des Crescent et des Fronton. Puis, le moment venu de se prononcer sur les confesseurs de Lugdunum, il eut la cruelle ingratitude de condamner à mort ceux dont les frères en Jésus-Christ Tavaient sauvé, lui et toute son armée. Plus

lard, Tannée même de sa mort, Marc-Auréle devait écrire ces mots : c L'âme doit se tenir prête à la mort, et cela par un acte de son propre jugement, et non par esprit de Éaction, comme les chrétiens, mais avec réflexion, avec gravité, sans rien de théâtral (1). » Celui qui croyait voir des factieux dans les chrétiens n'avait pas conservé grande reconnaissance à leur égard.

Jusqu'ici nous avons cheminé dans un sentier inexploré, mal connu, n'ayant pour guider notre marche aucun monument écrit de quelque étendue, prenant souvent pour fil conducteur les inductions tirées de l'histoire civile et de l'histoire reli* gieuse des deux premiers siècles. Arrivé à la persécutioû de 1T7, nous allons descendre sur un terrain solide, pleinement éclairé. Grâce à la Lettre des Eglises de Vienne et de Lugdunum, nous marcherons désormais d'un pas sûr, nous aurons à produire des faits d'une incontestable certitude. Notre récit va se dérouler parallèlement avec la Lettre des deux Eglises, la côtoyant souvent, s'y appuyant toujours, s'y confondant de fois à autre comme un canal disparaît par endroits dans le fleuve qui alimente ses eaux.

(I) Peméesy 1. XI, m.

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