RÉSUME
La ville db Saint-Quentiîî et ses Habitants; SON Commerce et ses Industries.
En commençant cette étude, nous avons dit: qu'elle serait divisée en deux parties; que Tune serait consacrée au commerce ancien et l'autre au commerce nouveau de la ville de Saint-Quentin ; que la première contiendrait trois chapitres faisant connaître, depuis son origine jusqu'à la révolution de 1789, les renseignements qui le concernent; que la seconde présenterait l'importance des nombreuses industries qui, sous Napoléon I**, sous la restauration, la monarchie de juillet et sous le règne de Napoléon III, ont fait sa prospérité et sa grandeur. — Nous avons ajouté que ces phases de l'histoire politique d'une partie du xix* siècle formeraient quatre chapitres, suivis d'un dernier résumant le but de cet ouvrage et les principaux faits recueillis d'abord sur cette cité, ses usages et ses habitants, et ensuite sur son commerce et ses industries.
C'est par ce résumé que nous allons le terminer.
L'origine de Saint-Quentin est inconnue; c'est l'histoire de toutes les choses anciennes dont la fable n'a pas fleuri le berceau, et quelque désir que nous
ayons eu de trouver les premières traces de la société qui a occupé le sol de notre patrie, nos recherches n'ont pu remonter plus haut qu*à Tépoque où Jules César entreprit la conquête des Gaules. Tout porte à croire que cette cité, qui s'appelait Augusta V$roman* duoruniy était très-importante aux temps où ce conquérant imposa aux Gaules le joug des Romains: mais nous n'avons retrouvé aucun détail certain de ce qui la concernait particulièrement à cette époque d'antique mémoire^.
La Gaule se composait alors de confédérations, de clans ou de tribus dont les populations. vivaient ordinairement dans les bourgades qui entouraient les demeures de leurs chefs. Chaque confédération avait sa capitale, qui n'était qu'une sorte de camp retranché, établi dans une position favorable, et où les ciiefs se rassemblaient pour délibérer sur les intétêts communs. L'armée était la nation, et leur vie était la conquête et
le partage.
Mais si l'origine d'Augusta Veromanduorum se perd dans la nuit des temps, on peut croire qu'elle fut l'une de ces grandes bourgades Gallo-Romaines qui existaient lorsque les Ro^iiains construisirent les voies de communications qui sillonnent cette partie de
1 Nous avons seulement trouvé un document qui avance ce fait : c c'est
• qu'un ingénieur du xvii« siècle, nommé Lenio, celui-là même qui » dirigea, de 1635 à 1640, les travaux des fortifications de Saint-Quentin, » a déclaré avoir lu : que Ja ville Augusta Veromanduorum fut fondée » par Romus X«, roi des Gar.lois, sous le nom de Romanduaus, 14 il B avant J.-C- ^^t que cette ville ayant été détniite. il n'en était resté que
• Tabbaye deVermand.» Aucune autre pièce justificative n'étant venue nous confirmer ce fait,' nous ne le donnons que sous toute réserve.
rancienne Gaule, et tout indique même que l'empereur Auguste y plaça une colonie importante, puisqu'elle fut Tune de celles auxquelles il donna son nom. Cette opinion se trouve d'ailleurs corroborée par rétablissement des chaussées qui y aboutissent et par les nombreux débris de provenance romaine qui y ont été découverts.
Située dans une contrée où se forma la monarchie française, elle a dû nécessairement tenir dans le domaine de l'histoire une place très-distinguée.
Ce fut dans cette cité que fut mis à mort, sous l'empereur Dioclétien, en Tan 302, un jeune missionnaire chrétien, nommé Quentin, dont, en 337, une dame romaine retrouva les reliques; et qu'en l'honneur de ce martyr, on éleva d'abord un tombeau et après, en l'an 360, une église. Â peine établie, cette église devint très-fréquentée par une foule de pèlerins. Le concours de ces étrangers donna lieu à l'établissement d'hôtelleries, de magasins de denrées et de nombreuses habitations. Elle était le centre d'une population distincte de celle de la ville d'Augustaj et ce quartier s'appelait le bourg Quentin. C'est ensuite à Hilaire I" que commença la chaîne de ces év(?ques du Vermandoîs qui gouvernèrent la cité jusqu'au jour où saint Médard, qui en était le 13% porta, en S31, son siège à Noyon.
Cent années s'écoulèrent pendant lesquelles des ravages continuels ajoutèrent des ténèbres aux ténèbres déjà si épaisses de ces temps obscurs-. Ouverte à toutes les incursions, auxquelles elle n'avait à opposer que des haies ou de mauvaises terrasses^ cette ville ne
pouvait que céder à toutes les hordes de barbares, sur la route desquelles elle était placée. Deux fois dévastée au v* siècle, Augusta Veromanduorum , sans changer d'administration, changea de maîtres. Mais les temp? qui suivirent cette époque restent encore peu connus, et c'est à peine si Ton voit apparaître parmi ses ombres une lueur faible et incertaine.
Jusqu'au vi* siècle, où tout ce qu'il y a d'ancien cesse et où tout ce qui se fera dans l'avenir va commencer, le chaos se débrouille, mais très-lentement.
Il faut arriver au vu* pour saisir un peu l'esprit de ces temps reculés, et c'est seulement en approchant du vni' que l'on aperçoit les premiers traits personnels sous lesquels se reproduisent quelques-uns des caractères primitifs de nos aïeux. On commence à remarquer, avec le développement qu'avait reçu dans cette cité la religion chrétienne, quelle était alors la tendance des esprits.
Il n'était pas étonnant que, dans une contrée qui se trouvait gouvernée par un abbé, le caractère des hommes fût essentiellement religieux et que leurs actions se reportassent à lui comme elles en étaient l'inspiration. Son clergé, riche de dignités et de pouvoir, était déjà pourvu de biens immenses ; aussi, les mœurs privées se ressentirent-elles d'une époque où des rois étaient dans les cloîtres, des évoques dans leurs conseils, la science dans les monastères, et où partout ailleurs il n'y avait que la barbarie. C'était celle où les personnes riches considéraient comme une faveur, qu'elles payaient généreusement, la faculté de pouvoir
obtenir un logement dans le clottre de ces religieux qui furent depuis les chanoines de Saint-Quentin. C'était aussi un honneur recherché que de partager leurs pieux exercices, et on considérait comme un moyen infaillible de salut la faculté de pouvoir mourir dans les habitations qu'ils sanctifiaient.
Au VII* siècle*, le contre ou trésorier de Téglise jouissait de singulières prérogatives. Le jour de la prise de possession de sa charge, il avait droit à une entrée solennelle comme celle d'un souverain, et il portait la mttre comme les évoques. De plus, il montait une mule conduite par le sénéchal du Vermandois, et il avait l'immense privilège d'affranchir de leur exil tous les bannis de la cité.
Afin de pourvoir à leur conservation, les rois de France donnèrent, à titre de bénéfices militaires, les villes et les provinces qu'ils craignaient de ne pouvoir défendre contre l'étranger, et ce fut ainsi que la capitale du Vermandois reçut comme gouverneur un comte-abbé, qui avait le pouvoir de l'administrer souverainement, sous la seule charge du service militaire envers le roi.
Ce fait remonte à 740*, c'est-à-dire à la première
i Au vii« siècle, dit M. Fouquier, dans ses Etudes sur Saint-Quentin page 37) : « Il o*y avait que les femmes qui rasassent. — Le premier jour » de ses noces, une femme devait faire la barbe à son mari, c*était stipulé » dans le contrat de maiiage. — Gel usage s*est conservé jusqu^à » Childéric 111, en 750. »
2 En 7iO Tadministration de l'église de T Auguste du Vermandois fut contiëe, avec la qualité d*abbé-comte, à Legnel, et en 780 à Fulrad. C'est grâce au zèle de ce cousin germain de Charlemagnc et aux libéralités de
partie de ce vm* siècle que Charlemagne rendit si célèbre par sa gloire et qui, depuis, a été placé sous la protection de son nom.
Charlemagne fut, sans contredit, le plus illustre personnage historique des temps dans lesquels on comprend le moyen âge, grai:\d guerrier, conquérant, fondateur; il aima particulièrement l'Auguste du Vermandois, et il l'aima, dit-on, k cause de la réputation de sainteté dont jouiss.iit son église, qu'il combla, ainsi que ses habitants, de ses bienfaits*. Son règne de 46 ans, trop tôt passé pour son empire, fut un brillant météore au milieu d'une nuit profonde. Tout ce qu'il créa n'eut que la durée de son existence.
Après sa mort, on vit le clergé Sain t-Quenti Dois, riche de ses largesses, lui rendre un culte public et rechercher ses reliques qui , par suite de la vénération que leur porïaient les populations, devinrent pour eux une source de revenus^.
Pendant plusieurs siècles cette cité fut un lien de pèlerinage, et ses habitants, hôteliers ou marchands, surent, dit-on, tirer profit du séjour de ceux qui, en très-grand nombre, venaient au tombeau du martyr échanger un vceii ou une offrande contre uae consolation ou une espérance.
ccl empereur que celte église, aourenl dévastée, fui retiâtie et leruiiaée ea 8ii. Ea 813, «Ile lut enccre brfll^e. et la ville, quoique déjà rntourëe ds murs, Tui encore ravagée par les Normands el les Danois.
1 Charlemagne nou- seule ment a conlrihué ^ relever l'église de Saint- ', Quentin, mais il l'a enrichie de choses précieuses, parmi lesquelles on cite de grands chandeliers d'argent, un calice d'or de 36 marcs, el un livre d'érangiles avec une couverlui-e revêtue de pierres du plus granl prix.
8 Foiiquier-Chollel, Hiiloire de le ville dt Sainl-Quettlin,
Ce ne fut qu'en 8Hi qu'elle prit définitivement le nom de Saint- Quentin, et vers celte époque qu'elle devint le siège d'une dynastie de comtes fournis par la maison de Charlemagne, lesquels pour la plupart, ne furent pas indignes de leur illustre aïeul. S'ils touchèrent parfois à la couronne de France, ils la servirent avec gloire. Les démôlé-s continuels de ces princes turbulents, souvent pleins d'illustration, grandirent certainement la ville où ils résidaient.
Dans cette position nouvelle et avec des maîtres qui le furent par instants du royaume, Saint-Quentin eut une immense renommée, et les x", xi' et xu' siècles furent, pour celte ville, l'époque de sa plus grande splendeur.
Cet illustre famille des comtes du Vermandois donna à celte province 13 princes pour la gouverner; ils surent occuper dans son histoire une place si grande que nous croyons devoir en rappeler les noms. Le premier, en faveur duquel fut érigé le comté, était Pépin, fils de Bernard, roi d'Italie; le second, Hériberti", son fils, qui trouva dans les armes sa grandeur et sa mort; puis ensuite Horîberl II, illustre guerrier et vassal dangereux; Albert I", soutien du trAne, qu'ébranla son père, et de plus gendre de Louis d'Outre-Mer; fl6ribertlll,qui, avec les moyens d'agrandir sa fortune quand le sceptre tomba des mains des Carlovîngiens dans celles des Capétiens, ' ' 1 l'état en paix et fit fleurir le sien ; Albert II et !s, obscurs dans leurs vies comme dans leurs es; Héribert IV, fils de Eudes, pacifique, quoique
riche et puissant ; Adèle sa^ fille, qui eut. deux époux; Hugues-le-Grand , si célèbre dans l'histoire des croisades, et qui était le fils de Henri P% roi de France, et un comte de Clermont, qui ne fut célèbre nulle part*; puis encore Raoul I", à qui Louis-le-Gros dut la prospérité de ses guerres, et Louis-le-Jeune celle de son administration ; Raoul II, mort en 1163, sans avoir vécu; Elisabeth sa sœur, femme de Philippe d'Alsace; et, enfin, Aliénor, sa sœur aussi, en qui finit la race et le gouvernement des seigneurs du \ermandois.
Voilà ce qu'étaient ces comtes du Vermandois.
Le faste dont resplendissait leur cour procura nalurellement pendant leurs règnes une aisance générale chez les habitants de Saint-Quentin, et, à cette occasion, nos lecteurs se rappelleront^ que rien n'égala la pompe et la richesse de la réceptiou que le -roi de France Henri I" y reçut, en 1047, du comte HéribertlV. Cette réception brillante n'avait rien, d'ailleurs, qui dût étonner d'un prince qui avait à son service, a dit un historien '' : « Un vicomte pour le repré- » senter, un bailli général, un prévôt, un châtelain, » un sénéchal aux troupes, un mayeur, un chancelier, » des camériers, des bouteillers, des intendants, des
1 La princesse Adèle, durant réloignement de Hugiies-le-Grand, gouverna le Vermandois avec autant de sagesse que de fermeté ; et après sa mort elle en continua, quoique mariée au comte de Clermont, Tadminisl ration en sa qualité de comtesse du Vermandois, et cela, attendu que ce comté lui appartcbait Je son chef, comme héritière d*Uéribert son père.
2 1» volume, page 9,
3 L. Hordret.
I» maîtres d'hôtel, des pages, une chapelle deâservie » par des chaDoiaes, des biens considérables, des atta- » chés à ses domaines remplis par les seigneurs des » ailles et des villages voisins et parla première noblesse n du pays*, n
Nul doute que tant d'officiers et de seigneurs n'aifecta?sent eui-m4mes une somptuosité personnelle en rapiKirt a%'ec Tétat de la maison du prince, et qu'à leur exemple, tous ceux qui occupaient les rangs inférieurs dans réchelle des distinctions sociales n'y développassent un luxe relatif. Outre la cour des comtes qui résidait k Sdnt-Quentin, la plupart des seigneurs des villes et des villages voisins venaient y passer les hivers, et les dépenses qu'ils y faisaient étaient favorables à ses habitants et à son commerce^.
Cédée à la France en 1191, avec le comté de Vermandois, Saint-Quentin devint, en 1214, ville royale, sujette de ses rois et forcée à se résigner à n'être plus qu'une cité, associée, comme les autres cités, à l'administration du royaume, à ses lois comme à ses révolutions.
Les comtes du Yermandois étaient généralement bons, ils voulaient avoir des sujets plutôt que des esclaves; aussi, est-ce avec une liberté absolue de leurs personnes et une franchise entière de leurs héritages
1 Histoire abrégée de la ville de Sainl-Quenlin et de ses franchises, chap. IX, page 178.
2 Le revenu des comtes du Vermanduis, aiusi que celui des rois de la première et de la seconde race, consistait principalement dans les domaines orédiaux qu'ils faisaient valoir. [Mémoires sur U Yermandois.)
que ceux-ci obtinrent des premiers Térection de leur ville en commune*; et même, si Ton s'en rapporte à un historien érudit, qui a étudié avec soin les documents qui concernent leurs droits et leurs libertés, a ce serait sous Albert I", qui commença à régner sur » le Vermandois en 943, qu'une première charte leur » aurait été volontairement consentie. »
Eriger une ville en commune, c'était à cette époque unir et associer ses habitants, c'était former un corps avec un chef et des membres. C'est ainsi que fut constituée celle de Saint-Quentin, sous la seule obligation à ses bourgeois : « de se tenir en armes et prt^ts à mon- » ter à cheval toutes les fois qu'ils en recevraient » l'ordre. » L'histoire ajoute qu'ils n'y manquèrent jamais.
Malheureusement, les actes de confirmation de cette franchise se sont trouvés perdus, avec la charte ellemême qui faisait le titre primordial de cette érection en commune, et c'est sans doute l'absence du titre qui rétablissait qui est cause que la plupart des historiens, malgré l'affirmation de l'un d'eux*, ne la font remonter qu'à l'an 1102. Quoi qu'il en soit, il est certain que
1 Le Vermandois a conservé une importance considérable tant que cette province a eu ses souverains. ■ C*étaienl des seigneurs très-puissants, qui * n'étaient pas moins jaloux de s*a^randir par It^urs alliances que par leurs a armes ; aussi les a-t-on vus maîtres en même temps du Laonnois et de 9 ^oucy, du Soissonnais et de Noyon, du Santerre et de la Thiérache, de » Uam, de Nesle, Roye, Ribemont, Reims et de Châlons- sur-Marne, ainsi » que de TAmiénois et du Valois. » {Histoire de la ville de St-Queniin^ n par L Hordret, cbap. iv, page 65.)
2 Ils se trouvent en désaccord sur cette date avec L. Hordret, qui dit (cbap. IX, page 185) : « Nous avons fait remonter cette érection au dixième » siècle, parce qu'un mayeur de Saint-Quentin, nommé Teudo, souscrivait
la capitale du Vermandoiâ fut Tune des premières qui fut érigée en commune.
Augustin Thierry a dit* que c'est dans la moitié du xi' siècle que, pour la première fois, les documents présentent des villes constituées en communes, et il cite, comme les premières, celle du Mans, se rattachant en 1066 à la conquête de l'Angleterre par les Normands, et celle qui s'établit par insurrection à Cambrai en 1076. A Cambrai, il y avait déjà plus de cent ans que les bourgeois étaient en guerre ouverte avec l'autorité épiscopale ; et, rfprès ces deux villes, le même historien cite celles de Noyon, de Beauvais et de Saint-Quentin.
A Noyon, les bourgeois étaient en querelle journalière avec le clergé métropolitain; les registres de l'église contenaient une foule de pièces ayant pour titres : a De la paix faite entre nous et les bourgeois de » Noyon ^; » mais aucune réconciliation n'était durable ; la trêve était souvent rompue, soit par le clergé, soit par les citoyens. L'évêque pensa que l'établissement d'une commune jurée par les deux rivaux pourrait devenir entre eux une sorte de pacte d'alliance, et il entreprit de réaliser cette idée avant que le mot commune y eût servi pour une insurrection populaire
» en 916 une charte d'Albert, comte du Vermaadois. Il fallait bien que la
» charte de comniune fui antérieure, pnisqu'il n'y avait pas de mayeur
» auparavant, et que c'était à cette charte ou érertion que Teudo devait la
» qualité qu'il en prenait et les fonctions qu'il en exerçait. »
1 Aug. Thierry, Lettres sur l'Histoire de France, lettre xiv, p. 255.
2 De pace factâ inter nos et burgenses noviomenses. (Annales de l'église de Noyon, lome II, page 803).
de cri de ralliement. Cette ville, en 1181, obtint une autre charte.
Quelques années auparavant, les bourgeois de Beauvais s'ét lient également constitués en commune^, par la suite d'une conjuration tumultueuse. Ils avaient contraint leur évéque à jurer qu'il respecterait la nouvelle constitution de la ville.
Ce fut à peu près vers le même temps, c'est-à-dire en 1102', que le comte de Vermandois octroya aux habitants de Saint-Quentin la charte de commune dont il est fait mention dans les lettres sur l'histoire de France. Ce comte, qui était un puissant seigneur, suzerain de plusieurs villes, ne crut pas nécessaire,
comme l'évéque de Noyon, de faire ratifier sa charte par l'autorité royale, et la commune de Saint-Quentin . s'établit sans que>Louis-le-Gros y intervint eu aucune manière.
Le style de ces chartes du xii' siècle indique une différence entre une commune obtenue par la force ou une commune octroyée. Dans les unes un certain accent d'énergie semble l'expression franche des désirs et des volontés populaires; dans l'autre, la couleur diffère, elle a le caractère d'une transaction; toutefois les garanties accordées aux bourgeois de Saint-Quentin n'étaient pas sans importance. Le droit qui était donné à la commune d'abattre les châteaux des seigneurs qui lui feraient quoique tort, et l'obligation que
1 La ville de Beau vais eut également une charte eo 1 182.
2 Augustin Thierry.— Lettres sur V Histoire de France, page 284. TOME II. 29
s'imposait le comte de Vermandois de prêter secours aux bourgeois pour réduire un ennemi trop puissant, investissaient le corps de la bourgeoisie de la portion la plus essentielle des privilèges de la souveraineté.
Les villes voisines, entre autres celle de Laon, qui était la plus considérable, ne tardèrent pas à désirer pour elles-mêmes une semblable destinée.
Cette cité était, à la fin du xi* siècle, Tune des plus importantes du royaume. Elle était peuplée d'habitants industrieux, et la force de sa position la faisait considérer comme une seconde capitale de la France. De môme qu'à Noyon etîi Beauvais, ré\(?que y exerçait la seif^neurie temporelle. Sous une succession de prélats élevés pir faveur, la ville était mal gouvernée, et elle dévint le théâlre des plus grands désordres. Dès Tannée 4! 06, cet état s'aggrava, etFon^n y parlait que de la bonne justice qui se faisait à Saint-Quentin. Les habitants de Laon tinrent des assemblées politiques et résolurent de tout sacrifier pour leur affranchissement commun. Il arriva que les bourgeois demandèrent leurs libertés, que leur accordèrent, avec une bonne grâce apparente, les possesseurs du pouvoir, lesquels ensuite, se repentant d'avoir cédé, retirèrent leurs promesses et détruisirent les institutions qu'ils avaient juré de maintenir.
Amiens eut à lutter contre ses anciens seigneurs, tandis que la ville de Soissons se constituait en commune, sans qu'elle eût besoin pour cela d'entrer en rébellion ouverte. Chauny, La Fère, Péronne,
Vervins eurent également, à différentes époques, leurs chartes communales.
Nous ne chercherons pas à comparer les révolutions municipales du moyen âge avec le mouvement libéral des siècles qui le suivirent; nous dirons seulement que Tune des causes principales de Tafiranchissement des communes, de l'enthousiasme qui fît braver mille dangers à leurs fondateurs, fut surtout leur désir de devenir libres de vendre et d'acheter, d'aller et de venir, d'être maîtres chez eux et de laisser leurs biens à leurs enfants*. Ce qu'ils voulaient conquérir, c'était la sûreté personnelle, la sécurité de tous les jours, et la faculté d'acquérir et de conserver.
Si nous venons de dire ce qu'était à cetlp époque l'esprit d'indépendance des bourgeois de la Picardie, quand ils relevèrent les murs de leurs antiques cités municipales, et de rappeler l'origine du mouvement communal qui, du xi' au xu* siècle, s'y opéra, c'est qu'il fut aussi le commencement du mouvement commercial et industriel qui s'y développa et s'y fît de suite remarquer*.
Le mouvement communal marqua dans l'histoire politique le premier éveil de la bourgeoisie qui, au xui^ siècle, était exclusivement composée de gens de métiers. La classe des légistes commençait à peine
1 Ceux qui étaient dans le servage n'avaieut même pas le droit de disposer du fruit de leurs propriétés, d'échanger, de vendre et de trafiquer de leurs marchandises.
2 C*est, en effet, depuis que Laon, Amiens, Cambrai, Beauvais, Cbauny et autres villes de la Picardie, eurent leurs chartes communales, que leurs habitants se livrèrent plus particulièrement au commerce et à riacfustrie.
à se former, les hommes d'étude appartenaient particulièrement au clergé, le nombre des renliers était restreint, et il ne restait aux bourgeois que le travail. Aussi, est-ce par le travail et le commerce qu'ils surent conquérir un rang distingué dans le royaume. L'émancipation des communes avait eu lieu, mais les communes ne s'étaient pas formées tout d'un coup, par l'effet d'un hasard subit; elles provenaient d'un besoin de la société. Avant d'éprouver le désir de la liberté , il avait fallu que les habitants des villes apprissent le prix de cette liberté. C'est parce qu'ils avaient travaillé, parce qu'ils avaient commencé à s'enrichir et qu'ils voulaient jouir des biens acquis, qu'ils désiraient l'indépendance.
Aux croisades. Saint -Quentin eut ses héros, et leur départ était ordinairement précédé de préparatifs solennels. Comme dans les autres contrées, elles contribuèrent à y développer le goût de l'industrie et des
arts.
Le xu* siècle est celui où les artisans commencèrent à former des associations de métiers. Elles étaient très-nombreuses à Saint-Quentin*; elles y avaient des statuts spéciaux et une organisation régulière.
La commune, que cette ville devait à ses anciens comtes et à laquelle ses habitants tenaient beaucoup, eut ses vicissitudes; s'étant trouvés un jour en lutte avec le 'clergé et les officiers du roi, leur charte, en
1 I" volume, page 5i.
1317, leur fut retirée et seulement rendue cinq ans après, moyennant une amende de 6,000 livres tournois. En 1350, la commune entière marcha à la conquête de Saint- Valéry, dont les Anglais étaient les maîtres, sous les comtes de Prennes et de Saint- Pol ; puis ensuite les Saint-Quentinois prirent part à k Jacquerie duxiv* siècle et obtinrent, en 1831, du roi Charles VI des lettres de rémission.
Pendant la querelle des Bourguignons et des Armagnacs, ils se prononcèrent pour ces derniers ; mais les Bourguignons les en firent repentir, en s'emparant, en 1420, de leur ville* qui, quinze années après, fut cédée par le traité d'Arras au duc de Bourgogne'.
Mécontents de leur seigneur en 1470, ils se soulevèrent contre lui, et brisant le joug odieux de l'étranger, ils redevinrent Français.
La tentative du comte de Saint-Fol, pour rentrer à Saint-Quentin par surprise, se termina par un événement tragique : Louis XI, en 1475, le fit arrêter "^et décapiter. Replacée un instant sous la puissance bourguignonne, cette cité fut ensuite remise, en 1477, sous celle du roi de France; et enfin, en 1506, elle repoussa la tentative de Frédéric de Home, seigneur de Montigny.
1 A cette époque, où il y anit d^à plusieurs tialles à Saint^Quentin, aucune nie uVtait pavée. On appelait généralement rues des lignes de maisons distribuées au hasard, avec, à chacune, des fossés pour séparation ; des m lisons, des constructions en boi j et en torchis, donnant deux on trois enceintes, avec un trou au milieu pour Tévaporalioa de la cheminée
2 Dictionnaire tdiiorique du département de l'Aisne par Melleville, tome II, page Si7.
Le XVI* siècle fut, pour elle, alors ville frontière, puisque celle de Cambrai appartenait aux Pays-Bas, rère du plus grand désastre et de la plus glorieuse défaite de son histoire.
A cette époque des guerres de la France et de l'Espagne pour la suprématie, eut lieu en août 1557, près de ses murs, la funeste bataille de Saint-Laurent^. Le duc de Savoie, pour marcher sur Paris avec son armée victorieuse, n'avait plus qu'un obstacle à surmonter,
celui de s'emparer de Saînt-0i>6ïïtifi*^) dont les murailles, qui dataient des rois Louis XI, l^uis XII et François P% étaient insuffisantes pour soutenir un long siège et résister à 60,000 hommes. La prise de cette ville devait entraîner celle du royaume, et ses habitants virent de suite que, pour arrêter l'armée ennemie et laisser à des renforts la possibilité d'accourir vers Paris, il fallait se préparer au combat. Dans les conditions de défense dans lesquelles Saint-Quentin se trouvait, se préparer au combat était aller à une mort certaine, lis le savaient. Ils combattirent en héros ^, et firent des prodiges de valeur ; mais comme les Spartiates aux Thermopyles, ils durent succomber. . . et ils succombèrent avec gloire, car ils se battaient un
contre trente
Toutefois leur but fut rempli, ils avaient gagné du
1 Premier volume, page 132.
2 Cinq cent treize toises la mesuraient en longueur comme en largeur ; comprimée par des murs élevés et par des fossés creusés à d'immenses profondeurs, elle ne pouvait alors acquérir aucun développement.
3 Premier volume, page 137.
temps et si, après un siège mémorable, un assaut terrible et un égorgement général, Saint-Quentin eut à subir la dernière des catastrophes, au moins les Espagnols n'y pénétrèrent que sur les cadavres de ses enfants, morts pour sauver la France M ! !
Quant à cette malheureuse cité, vidée par Tépée, le carnage et la fuite, elle n'était plus qu'une ruine... Elle resta plus de deux ans au pouvoir de l'étranger.
Rendue, en 1539, à la France par la paix du Câteau- Cambrésis, ses habitants eurent tout à réparer; mais ils s'y mirent avec courage, et avec le temps les émigrés revinrent. Elle fut ensuite, ainsi que le bailliage du Vermandois et les seigneuries qui en dépendaient, affectée pendant plusieurs années au douaire de la reine Marie Stuart^.
Sous les règnes faible de François I", et sanguinaire de Charles IX, elleso reposa'. Sous Henri III, et alors que la ligue remuait contre lui les passions les plus furieuses, ni les sollicitations, ni l'exemple n'eurent d'influence sur sa population, qui se souvenait trop bien des horreurs de son siège, pour s'unir aux Guise, alliés des Espagnols. Loin de là, en 1589, beaucoup de ses habitants formèrent une contre-ligue
1 i Les bourgeois, dit une chronique, la défendirent malgré onze B bièchi'S ouvertes, et ce n*est qu*au onzième assaut qu*clle fut emportée, » 1h %7 août, par la seule brèche qui n*était pas ddfe.idue par les Saint- ■ Quentioois. ■
2 Voir les lettres-patentes d^octohre 1576.
3 Au XVI* siècle, les jardiniers'de Saint-Quentio qui conduisaient leurs ânes et leurs légumes aux marchés, les artisans qui se rendaient à leurs ateliers, le marchaud qui ouvrait sa boutique, récitaient souvent à haute voix des paleodtres.
en promettant de rester sous Tobéissance du roi de France.
La même fidélité à ses princes l'attacha à Henri lY, et elle lui donnait à dîner dans son Hôtel-de- Ville, en 1590, alors qu'il n'avait pas même vaincu à Ivry * et que le trône lui était encore disputé.
Durant les dissensions qui troublèrent une partie du règne de Louis XllI, la ville demeura étrangère à tous les mouvements produits par les ambitions qui grondaient autour de son irône, et elle résista, en 1616, & l'un de ses gouverneurs qui voulait la faire entrer dans un parti de mécontents.
En 1636, elle eut à souffrir des ravages de la peste, et ses fortifications, démantelées en 1557, furent reconstruites en 1641. Les premiers travaux, dirigés par Lenain, furent ensuite terminés par Vauban. Elle se trouva alors fermée par un rempart circulaire de 1,500 toises de circonférence et protégée par six bastions^.
Les longues années des règnes de Louis XIV et de
1 Les Saint-QueDtioois se distlogaèrent particulièremeDt à la bataille d'ivry.
% Une très-ancienne gravure que nous avons fait reproduire par la pbolographie, et dont des copies ont élë placées an coromenceroent d>' quelques exemplaires de notre premier volume, représente la ville de Saint- Quentin avec ses furtiûcalions d'autrefois; ses principaux monuments y sont indignés par It'S cbiffres que voici: 1, la Collégiale; 2, le rivage de la somme; 3, Alihaye de Saint- Prix ; 4, 1^ Beffroi; 5, les Cordeliers; 6, le Bois du comte; 7, TAbbaye de Sainl-Quentin-en-lsle ; 8, le puits où ont été trouvées les reliques de saint Quentin; 9, Sainte-Pécinne; 10, Saint Prix; 11, restes d*antiquités; 1!2, Monastère de Saint Quentin-eakle ; 18, Saint-Eloi; li, lieu par delà le pré Gaillard où ce dessin a été pris; 15, la tour Sainte-Catberine ; 16, la fontaine du Grosnard; 17, Tour-y-Va; 18, bastion dit le Coupement; 19, Remicourt, etc.
Louis XY^ furent pour elle des époques de tranquillité et de repos, et son histoire politique, sous Louis X\I et pendant la révolution, fut à peu près celle de la France et de ses autres cités.
Le Vermandois avait ses coutumes, qui étaient particulières à cette province et à sa capitale. Ainsi, avant 1789, on comptait en France 800 coutumes, qui compliquaient les transactions civiles ou commerciales et multipliaient à Tinfini les procès.
Celles du Vermandois étaient souvent celles de la Picardie, mais il n'en était pas tout-à-fait de même des usages locaux, dont nous allnns faire connaître plusieurs qui pourront donner une idée des mœurs et des habitudes Saint-Quentinoises aux différentes époques où ces usages étaient en vigueur.
Ainsi, il existait à Saint-Quentin, au xu* siècle, une ordonnance capitulaire pour l'exécution de laquelle chaque confesseur était autorisé à demander à ses malades une aumône en faveui de son église. Un autre usage décidait que tout malade donnerait un repas au curé qui l'aurait confessé, et un autre qui prescrivait à celui-ci de ne pas en accepter deux dans la môme journée. Un autre, enfin, défendait aux familles bourgeoises de manger plus de deux sortes de viandes à chaque repas. Le dîner se faisait alors à 10 heures, et le souper à 5 heures du soir.
C'était aussi, à cette époque, un principe général de
1 Lors des premières années de Louis XV, la ville n'afait que 95 rues et places.
législation qu'il y eût franchise pour les débiteurs quand, lors des fêtes patronales, ils allaient visiter les reliques des saints; et une charte de 1220, de Philippe- Auguste, dégage de toutes poursuites civiles ceux qui visiteront Téglise de Saint Quentin pendant les huit jours qui précéderont la fête du saint et les huit jours qui la suivront-
Les lois soumettaient les juifs à un système d'abais- •sèment qui les séparait de la société ; ils ne pouvaient dans la ville pactiser avec les chrétiens, habiter les mêmes quartiers, se faire servir par des femmes chrétiennes et paraître en public dans les semaines de grands mystères.
Dans ce siècle que deux règnes dominent, celui de Philippe-Auguste et celui de saint Louis, la foi aux sorciers était générale; on croyait aux devins qui annonçaient l'avenir en regardant le soleil dans un seau d'eau froide, et aux magiciens qui tuaient un homme avec de? mots et des figures, quand, le jour où la lune était pleine, an coq blanc avait chanté six fois à minuit.
Les siècles se succédèrent, mais Tesprit de l'époque resta longtemps le môme, et cet esprit avait encore au xui* et au xiv% pour éléments principaux l'esprit religieux et l'esprit de famille.
C'est en effet l'esprit religieux qui inspirait l'usage de faire porter par un clerc, chaque dimanche après la grand'messe, de Teau bénite dans toutes les maisons pour en asperger les habitants et le foyer domestique, sous la rétribution d'une obole par famille. C'est cet
esprit qui introduisait dans les demeures où l'on savait lire rhabitude de réunir^ à la fin de la journée, les enfants et les domestiques, pour leur faire entendre la lecture d'un passage de l'Ecriture sainte faite par le père de famille, et c'est encore lui qui consacrait comme un lien de fraternité l'envoi à ses amis de quelques parcelles de pain bénit, le jour où il avait été présenté à la messe paroissiale par les mains de la dame de la maison, recommandée aux prières des fidèles par le prêtre faisant le prône.
C'est l'esprit de famille qui faisait rechercher les alliances dans les mômos familles et qui perpétuait chez elles les noms propres et les mêmes prénoms.
Au xiv* siècle les médecins de Saint-Quentin étaient, pour la plupart, des sorciers qui guérissaient avec des jongleries, de môme que les docteurs donnaient la science avec les images*. C'était alors pour toutes les classes un usage de se servir, pour calculer, de morceaux de bois dont le nombre et la combinaison exprimaient la quantité que l'on cherchait, et un autre, pour les chanoines du grand chapitre, d'être rétribués par chaque office en denrées, en argent môme, en vin, qui se payait alors une livre le muid.
Les duels avaient leur jurisprudence, et c'est à peu près vers cette époque que s'introduisit à Saint- Quentin l'usage de la célébration dramatique des mystères. Aux fêtes du patron^ principalement, les
1 SairU^Qucntin, par Fouquier-Cbollet, page 123. t Id. id. page 126.
rues se remplissaient de baladins qui, moyennant un denier par famille, donnaient, pendant plusieurs jours, des spectacles dont le sujet était puisé dans l'histoire du saint. On y voyait saint Quentin partant de Rome et arrivant à Amiens, où il prêchait la foi à ses habitants et les convertissait. Torturé, il y triomphait de ses bourreaux et était envo^'é à Auguste de Yermandois, où, avant d'être mis à mort, il subissait mille supplices. Jeté dans la Somme, il y était retrouvé et faisait dos miracles; la foule regardait, écoutait, et s'enilammant souvent d'un saint zèle, elle s'attendrissait et priait*.
Au XI v* siècle des avocats ont illustré le barreau de Saint-Quentin, et y eurent une grande renommée. On y a conserve les noms de la plupart de ces hommes célèbres, qui y étaient tellement honorés que les peintres sur verre, dans leurs compositions pour les croisées des églises, donnèrent plusieurs fois place à leurs images.
Au XV* siècle*, qui vit mourir Jeanne Darc, pendant plusieurs mois prisonnière près de Saint-Quentin, au château de Beaurevuir, il était d'usage, dans cette ville*, que, toute la nuit de la veille des morts, les cimetières et les églises où alors on enterrait restassent ouverts à la piété des fidèles et à la douleur de ceux qui allaient prier pour ceux qui n'étaient plus....
1 C'est de cette époque que datant, à Paris, les confrères df la Passioo, qui y représentaient publiquement les pièces de théâtre appelés mystères.
t En 1405, le chapitre de Saint-Quentin fit défense aux chirurgiens de la ville « de faire le poil le dimanche et les fêtes. •
3 Au XV* siècle, on dînait à 11 heures à Saint-Quentin, et Ton soupait à 7 heures.
les plus affligés payaient ordinairement de jeunes enfants ou des serviteurs de l'église pour réciter des chants funèbres, et chaque sépulture se trouvait ainsi entourée de plusieurs personnes agenouillées, dont les larmes, les sanglots et les chants, accompagnés du glas des cloches, donnaient à cette solennité une particularité augmentée par la majesté sombre de la mort et de réternité.
C*est également avec ce siècle qu'y finit cette pratique qui plaçait une femme à la tête du cortège dont le convoi de son mari était entouré. Toute femme qui, jusque-là, se serait affranchie de ce devoir religieux, eût appelé sur elle les malédictions du peuple, et même une espèce de déshonneur.
Les moyens d'échange étaient rares, et cependant, malgré la variabilité de la jurisprudence et Tinexpérience du droit civil, il y avait peu de procès; cela tenait sans doute au petit nombre de transactions soit civiles, soit commerciales. On plaidait, mais on y plaidait par procureur. Des documents indiquent qu'il y avait dans toute la Picardie des clercs, que Ton appela, par la suite, les clercs de la basoche.
C'est au XVI* siècle que s'accomplit la grande révolution religieuse que Luther et Calvin ont marquée de leur nom, Tun au nord, et l'autre à l'occident et au midi de l'Europe.
Luther^ et Calvin^ ont été les chefs de ces deux
1 Martin Luther mourut à l*àge de 63 ans, à Eisleben, sa ville natale , le 18 février 1546.
I Jean Calvin, qui prit» suivant la mode du temps, le nom de Calvinns,
nouvelles sectes religieuses qui trouvèrent en Allemagne, dans les Flandres, en Hollande, en Suède, en Suisse et en France de zélés partisans et des adversaires ardents.
La division d'opinion qui s'établit d'abord dans les familles pénétra ensuite dans les états, et elle y devint une source de discordes sanglantes. Ce fut en 1562, peu d'années après la paix du Gàteau-Cambrésis, qui rendit la ville de Saint-Quentin à la France, qu'y commencèrent les prédications du Luthéranisme. La chaire, d'où se répandirent les nouvelles doctrines, fut un arbre qui se trouvait isolément planté sur le terroir d'Omissy, petit village situé au nord des portes de cette cité. En effet, au commencement du Luthéranisme, ceux qui en prêchaient les doctrines, n'osant pas toujours les enseigner publiquement, se réfugiaient parfois derrière les buissons ; ce qui, le 6 août 1552, amena le parlement à rendre un arrêt défendant à l'avenir « les écoles buissonnières et celles où l'on j> enseignerait sans la permission du chantre de » Paris. »
Les habitants de Saint-Quentin ne souffrirent pas des guerres de religion; leur commerce profita même des malheurs de certaines contrées voisines. La tyrannie que les agents de Philippe II firent peser sur les
puis de Calvin, était né à Noyon. près de Saint-Quentin, le 10 juillet 1509; fils d'un procureur fiscal de rêvôché de Noyon, il fut pourvu à 12 ans d*nne prébende dans la cathédrale, à 18 ans de la cure de Marteville. prè& de Vermand. H n'était pas dans les ordres et ne reçut jamais que la simple tonsure. {UUioire de France, par Henri Martin, tome VllI, page 187).
Pays-Bas ayant détruit l'industrie de ces riches pro* vinces, beaucoup de fabricants flamands émigrèrent en France et en Angleterre. Ce furent des protestants belges qui y apportèrent, et dans d'autres villes de ses environs, l'industrie des toiles fines, laquelle fut pour leurs habitants, pendant près de trois siècles, une source de richesses et de prospérité.
A la fin du xvf siècle la réforme se vit au moment de monter &ur le trône avec le roi Henri IV, qui crut s'acquitter envers elle, en signant l'édit de Nantes, qui constituait moins la liberté religieuse du protestantisme que son indépendance vis-à-vis de l'élat.
Mais cet éJit fut révoqué, en 1683, par Louis XIV, ce qui causa l'émigration d'un grand nombre de caivi nisles, forcés, à leur tour, de porter dans d'autres contrées leurs richesses et leurs industries. Saint-Quentin perdit alors une partie de ses meilleurs tisseurs, et après leur émigration*, il fut constaté qu'il ne se trouvait plus, en 1698, dans ses murs, que 126 protestants. Dans le village.de Joncourt il n'en restait que 60, 13 dans celui d'Hargicourt et 18 dans celui de Templeuxle-Guérard^.
Toutefois, l'acte déplorable qui eut des dragons pour missionnaires et Louvois pour directeur fut, pour
1 Mémoires de Vinfendant Bignon sur la Picardie. [Extraits des manuscrits de la bibliothèque impi^naie.]
2 Vers 1724, plusieurs rommerçanls picards, profe«isnnt la religion protestante, partirent pour l'Kcosse et allèrent se ûxer à Edimbourg. Ils y appoitërent Tart de Tabriquer de la batiste. — Un quartier général de 13 maisons leur fut particulièrement assigné [Histoire du commerce de Bel-' gique^ tome 111, page 281].
ainsi dire, la cause de la venue à Saint-Quentin de plusieurs familles étrangères protestantes^ qui s'y fixèrent pour y faire le commerce des linons et des batistes.
Dès le XIII* siècle, cette ville avait eu ses corps de métiers, qui eurent des inconvénients et des avantages qui les rendirent nécessaires au développement de la classe ouvrière. Au xvi* siècle, les inconvénients devinrent plus grands et les avantages moindres; les vices des confréries croissaient avec le temps, et ils étaient rendus plus sensibles encore par les progrès rapides de rindustrie qu'ils entravaient. L'esprit du privilège luttait alors contre l'esprit d'indépendance qui, en se développant, comprimait le libre essor qu'y avait pris le travail. Plus Tindustrie prospérait, et moins l'artisan privilégié consentait à admettre des rivaux et à laisser partager ses profits; il faisait une guerre acharnée à toute concurrence et à toute innovation dont les bénéfices ne lui étaient pas dévolus.
Les querelles des confréries d'ouvriers et des courtiers pour leurs droits et salaires, les discussions sur la manière avec laquelle ils s'acquittaient de leurs charges, remplirent une partie des xvii* et xviii* siècles.
Les confréries religieuses qui existaient à Saint- Quentin n'étaient guère moins nombreuses que celles
1 C*est de tC85 à 1695 que M. Dumoutier-Devatre, et, en 1704, M. Samuel Joiy viaient s'ébblir à Saint-Uuenlin. M. Samuel Joly» oé ea 1684, était ûls de Samuel .lo'y, sieur de Bammeville, seigneur de Lourdînes, écuyer, né eo 1652. MM. Cromelio Cottin, Fizeaux et autres anciens' négociants de Saint-Quentin appartenaient également à la religion réformée.
de ses corporations de métiers ou d'états^. Ainsi cette ville avait celle du Mont-Carmel, du Rosaire, de saint Roch, de saint Quentin, de l'Ange Gardien, de sainte Marguerite, de saint Lambert et de sainte Claude; ces confréries étaient des sources d'actes de piété et de bonnes œuvres pour les uns, de plaisir et d'intempérance pour les autres.
Chaque confrérie d'hommes avait, toutes les années, son mayeur; chaque confrérie de femmes, sa mairesse; c'étaient toujours les plus anciens inscrits sur le registre de la confrérie. A l'église ils avaient ce jour-là la place d honneur. Après la grand'messe, le bedeau, en grande tenue, les reconduisait chez eux au son du carillon de la paroisse. Devant lui marchait un jeune homme portant une très-grosse branche d'arbre au milieu de laquelle était placée Timage du saint, entourée de bouquets. Derrière eux marchait le dignitaire, au milieu d'un groupe de confrères et de consœurs qui l'accompagnaient jusque chez lui et qui y recevaient des petits gâteaux bénis à l'offrande et un verre de vin. Dans les confréries de femmes, particulièrement, une des fonctions des mairesses était de distribuer une ûeur ou une image à chacun des confrères ou consœurs qui entraient dans Téglise.
Il y avait encore à Saint-Quentin d'autres confréries ou compagnies, parmi lesquelles on citait celle du tir-àl'oiseau par les deux compagnies des arquebusiers et des archers, dontl'institution remontait au roi Louis XI.
1 Nous en avous fait conoaitra les priocipales au l^ volume, page 54. TOMB II. 80
L'une se livrait à ce plaisir le jour de la Trinité, l'autre, le jour de la saint Jean. Celui qui abattait Toiseau était proclamé Aoi, et quelques pièces d'argenterie étaient le prix de son adresse. Chacune de ces compagnies avait en propriété un hôtel et un grand jardin, où tous les dimanches elles se livraient intérieurement à leurs jeux. Ces hôtels sont devenus depuis des habitations.
Dans ces temps-là, les feux de joie, celui de la saint Jean surtout auquel la magistrature prenait part, et celui de la sainte iMarguerite étaient célèbres et populaires à Saint-Quentin. Celui de la saint Jean s'allumait avec une pompe dont il serait peut-êlre difficile d'expliquer le motif. Vers le soir, Tétat-major de la place se réunissait au corps municipal assemblé dansThôtelde-ville. Au milieu de la place un bûcher avait été dressé. A six heures, au son du carillon et au bruit de l'artillerie, le cortège descendait des salles de cet hôtel-de- ville; l'état-major était entouré des gardes du gouverneur , le mayeur et les échevins précédés de leur quatre hallebardiers. Le lieutenant du roi tenait une torche allumée, et le mayeur une autre. Arrivés au pied du bûcher, le lieutenant du roi et le mayeur y appliquaient chacun leur torche, et pendant que la flamme se développait, le deux compagnies faisaient, en sens inverse , en se croisant, le tour du bûcher. Ils rentraient ensuite dans les salles de l'hôtel-de-ville où un festin avait lieu et où de nombreux toasts étaient portés ; ceux à la famille royale étaient salués par l'artillerie et par l'harmonie du carillon.
«et usage avait été probablement établi à Saint- Quentin à rimitation de celui qui existait depuis longtemps d*y célébrer les grands événements politiques par des feux de joie. En effet, pour une bataille gagnée, une ville conquise, un traité de paix ou Tavènement d'un roi au trône, on y chantait un Te Deum^ lequel était suivi d'un feu de joie, et il n'y avait pas de fêtes populaires dont le feu de joie ne fit partie. On pouvait croire que la population, à qui on lançait dans ces solennités des pains et des cervelas, au son des violons et au bruit de rartillcrie, ne les eût pas ramassés avec autant de plaisir, si cette distribution n'eût pas été éclairée par les flammes et les étincelles d'un grand bûcher de cent cinquante fagots.
On remarquait de l'expansion, de la vivacité et de la franchise dans la manière avec laquelle les habitants de Saint-Quentin exprimaient leurs joies. Autrefois, il y avait toujours des plaisirs et des fêtes dans tous les événements heureux de la famille. S'agissait-il d'un mariage? des violons. Le ménétrier, chargé de livrées et quelquefois de vin, parcourait les rues de la ville, en raclant son instrument. La noce le suivait, les femmes en riant et les hommes en houpant. On rentrait au cabaret, et alors le grave menuet ouvrait un genre de plaisirs qui était égayé par la contredanse qui terminait la fête. Un enfant était-il né? des coups de fusil ; on les tirait à la porte de l'église pendant le baptême et à la porte de l'accouchée après la rentrée de l'enfant. Les parrain et marraine, qui se rendaient ordinairement à pied à l'église, ne rentraient
au logis qu'accompagnés d'une troupe d'enfants, au milieu desquels ils jetaient des poignées de bonbons et de pièces de monnaie qui, le plus souvent, devenaient la cause de risibles débats et d'exclamations immodérées, quand elles n'étaient pas burlesques^.
Aux xvu* et xvm* siècles, les Saint -Quentinois avaient l'habitude de se grouper sur les places, de rechercher tout ce qui était nouveau ou faisait du bruit. Cette habitude de s'attrouper aura certainement contribué à ce sobriquet de beyetix dont ils reçurent l'application. Loin que ce fût autrefois une injure, on regardait ces sortes d'appellations comme des distinctions naturelles, et Ton ne se tenait pas pour ofienséde ces épithètes, quelque drôles qu'elles puissent paraître. Nous ne les citerons pas toutes^, mais c'est ainsi que l'on a dit: les badauds de Paris, les friands de Noyon, les singes de Chauny, les buveurs d'Auxerre, les gourmands de Poitiers, les dormeurs de Compiègne, les corbeaux de £<a Fère, et pour en finir les beyeux de Saint-Quentin^.
II exista, pendant une partie du xvn* siècle, dans la ville de Saint-Quentin, un assez singulier usage. Pour y provoquer les largesses privées en faveur des
1 Parmi ces cris, on cite celui de : parrain et marraine aux poches trouées, etc.
2 Nous évitons d'indiquer les sobriquets des habitants de Nesie, de Ham et de Vermand, qui se trouvent à la page 172 de Pouvrage de M. Fouquier- Chollet {Des Mœurs) auquel nous empruntons ces renseignements.
3 II est un titre aussi dont ont été toujours fiers les vieux Saint-Quentioois: c*e8t celui d^ENFANT de saint -Quentin.
pauvres, on plaçait des troncs dans toutes les auberges, avec une inscription qui indiquait que cette espèce de quête était faite en faveur des établissements hospitaliers. Cet usage n'y eut pas une longue durée, et la charité s'y organisa sur de tout autres bases.
Jusqu'au milieu du xvni'' siècle^, ce n'était ni dans les cafés somptueux ni au théâtre que la jeunesse et les pères de famille allaient chercher des distractions et passer le temps qu'il ne donnaient plus aux affaires; c'était généralement chez des marchands de vin ou des cuisiniers, où ils faisaient une collation et jouaient aux cartes. On y lisait alors la Gazette de France et celle de Hollande, les seules que l'on connût dans les provinces du Nord.
A cette époque les coiffeurs manquaient aux dames qui, pourtant, se poudraient et se crêpaient. Celles d'entre elles qui avaient besoin qu'une main étrangère touchât à leurs chevelures faisaient usage, dans les grandes occasions, du perruquier chez lequel Monsieur allait se faire faire le poil.
Jusqu'au milieu de ce xviii' siècle point d'établissements de modistes. On faisait venir de Paris les ornements, et les coiffures étaient fabriquées chez les monteuses de bonnets , qui travaillaient comme elles avaient vu travailler leurs mères ou leurs maîtresses sous lesquelles elles avaient fait leur apprentissage.
1 La plupart des détails sur les mœurs Saint-Quealinoises sont extraits des pages 209, 210, 211 et 212 de Touvrage de M. Fouquier -CboUet, SattU-Quentin et ses mcuirs, édition de 823.
A cette époque encore, toute bonne maison bourgeoise n'était- le plus souvent servie que par une seule domestique, que Ton prenait à la campagne et autant que possible, dans des familles connues. On ne les appelait pas des cuisinières, mais des servantes ; on leur donnait quinze écus de gages, sur lesquels elles faisaient des économies, et avec leurs rouets elles entretenaient la maison de toile de ménage. Elles vieillissaient ordinairement au service de leurs maîtres, et quand elles n*y mouraient pas, elles passaient, comme un bien de succession, dans la maison d*un de leurs enfants, dont elles amusaient encore, par de vieux contes, la jeune postérité.
Tout cela, usages et coutumes, changea très-vite vers la fin du xvni* siècle.
Avant la révolution de 1789, il y avait en France trois sortes d'états : Téglise, Tépée, la robe ; a et cha » cun d'eux, a dit un écrivain célèbre, avait un mépris D souverain pour les deux autres ^ )> Il aurait pu ajouter: qu'à Saint-Ouentin il y avait un quatrième état, qui était le commerce, car ce fut en eifet le commerce qui fit la richesse, la renommée et la prospérité de cette cité.
Mais si le clergé y était nombreux , la noblesse l'était moins. Un historien, qui a écrit sur la Picardie ', a fait ainsi connaître dans ses mémoires, encore inédits, la répartition par contrées des familles nobles
1 M. FooqQier-Chollet. Dt$ maure, pâ^e 209. S MaDQScrits de Dom Grenier, page t^.
de cette province, a II y a, dit-il, dans le département » de la Picardie 50O familles nobles; elles se divisent rt ainsi
Dans rélection d'Amiens 86
» » . d'Abbeville 80
» » de Montdidier 50
» D de Péronne 40
V )) de Doullens 20
» » de Saint-Quentin 14
Dans le gouvernement de Boulogne 120
» » de Montreuil 60
» A de Calais 20
» » d'Ardres 10
"5ÔÔ" L'élection de Samt-Quentin et le gouvernement d'Ardres étaient donc les contrées de la Picardie où il y avait le moins de noblesse.
Létat-civil se composait* : Bailliage et Prévoté y du président et lieutenant général, du lieutenant criminel, du lieutenant particulier, des conseillers , des gens du roi , des avocats *; rhâleldeville^ du maïeuren charge, de Oéchevins, d'un lieutenant de police, d'un procureur fiscal ; Vélection^ du président, du lieutenant; des conseillers et du procureur du roi; le grenier à sel^ du président, du grainetier, du contrôleur et du procureur du roi ; et la
1 Almanach de la Picardie, année bissexiile 1756.
2 II y avait, en 1756. 12 avocats k Saint- Quentin, 10 notaires et 10 (irocareurs. (Almanach de ta Picardie,)
juridiction des traites, du président, du procureur du roi et du procureur de la ferme.
A ravènement de Louis XVI au trône, un certain sentiment de réaction contre les règnes précédents sembla se manifester; ce n'était d'abord que quelques étincelles; ces étincelles, un peu plus tard, mirent le feu à un volcan qui, en embrasant l'Europe entière, produisit une révolution c'est de celte révolution que
date, en France, l'ère des sociétés nouvelles
A ce moment d'agitation et de terreur, au moment où le vieil édifice social croulait de toutes parts, les habitants de Saint-Quentin se firent encore remarquer par le calme de leur conduite et par leur obéissance aux lois. Comme tous, ils avaient certainement eu à se plaindre des abus du despotisme et des injustices de l'ancien régime; comme tous, ils avaient eu à souffrir de voir dans leur pays l'inégalité des conditions sociales, et les artisans eux-mêmes, séparés en corporation, se renvoyer les maux et les affronts qu'ils recevaient des rangs supérieurs. Mais ces circonstances n'eurent aucune influence sur leur conduite, et, pendant la révolution, ils restèrent ce que toujours ils avaient été, les ennemis du désordre, et purs des déplorables excès qui se commirent ailleurs*.
Après la révolution, l'histoire de la ville de Saint- Quentin et de ses habitants devient celle des autres
1 Les habitants de Saint-Quentin ne se montrèrent pas moins amis de ordre et des lois, lors des révolutions de 1830 et de 1848.
cités de la France; elle perd son caractère spécial, son originalité, pour se confondre avec celle de son commerce et de ses industries.
Nos recherches pour connaître très- exactement le recensement de la population de Saint-Quentin aux différentes phases de son histoire, n'ont pas toutes été couronnées d'un complet succès.
Le catalogue des évoques dit qu'en 778, l'Auguste du Vermandois était très-peuplée et qu'elle avait 72 chanoines et 80 chapelains. En 1697, Louis XIV demanda aux intendants des renseignements sur le nombre des habitants, sur l'état* politique, agricole, industriel et commercial de leurs provinces, et ils les donnèrent. En 1762, un dénombrement qui se fît par individu et par feu, ne fournit que des indications sans résultats certains.
D'après tous les documents que nous avons pu lire, nous croyons, quant à nous, que, sous ses comtes, la capitale du Vermandois avait de 8 à 9,000 âmes; que sous Louis XI et sous Louis XII, ce nombre diminua, de telle sorte qu'il n'atteignait pas celui de 7,000 après le siège de 1557 ; sous Louis XI V^ il augmenta, puisque d'après le rapport de l'intendant Bignon, la population de Saint-Quentin était en 1698, de 8,000 habitants.
Le premier dénombrement qui s'est fait depuis la révolution de 1789 ne s'ebt terminé qu'en l'année
2 Dictionnaire de l'Economie politique, 2^ vol. page 496. [Voiries inv tructioQS transmises à ce sujet aux intendants)
1800; plusieurs documents, non officiels, portent à cette époque à 10,000 la population de Saint-Quentin; il a été renouvelé de 1805 à 1809, et depuis 1821, les recensements sont devenus quinquennaux.
Voici ceux dont nous avons trouvé les résultats : en 1810, 10,535 habitants; en 1821, 14,698; en 1826, 17,661; en 1831, 17,686; en 1836,20,570; en 1841, 21,079; en 1846, 23,852: en 1851, 24,953; en 1856, 27,661 ; en 1861, 30,790, et en 1866, 32,690.
 un recensement de ses maisons qui remonte à 1705, la ville de Saint-Quentin est portée pour renfermer 1730 feux; à celui de 1792, 1780 y compris la maison commune; à celui de 1800, 2,300, et pour 2528 feux à celui de 1822.
Ainsi, sa population qui était de 10,535 habitants en 1810 et qui est de 32,690 en 1866, s'est accrue, en moins de 56 ans, de 22,155 habitants, c'est-à-dire, qu'elle est aujourd'hui, trois fois plus considérable qu'elle n'était en 1810*.
Un pareil accroissement, qui ne se rencontre ni pour les villes de Laon, deSoissons ou de Vervins, est dû nécessairement au développement de son commerce et aux nouvelles branches d'industries qui sont venues
i Voici dans quelle proportion s*est augmente le nombre des personnes assistées par le bureau de bientusance dans cesmétues années depuis 1836 : En 1836, 1 905 personnes assistés.
N*ayant pas le chiffre de 1866, nous citons celui de * 1865 qui était de 8,588, et celui de 1864 qui s'élevait à 10,965.
s*y établir. Il est dû, probablement aussi, mais dans une certaine proportion, à l'espèce d'entraînement avec lequel les populations des campagnes se portent de plus en plus vers le séjour des villes. L'attrait d'une grande cité, les distractions que Ton y rencontre, les nombreux établissements de charité qui y donnent des soins et des secours, 'contribuent probablement autant à les y attirer que l'élévation des salaires. Cependant si ceux qui veulent quitter leurs villages cherchaient à se rendre un compte exact des charges que leur imposent ces déplacements, ils verraient que les villes, avec leurs octrois, leurs dépenses journalières et leurs entraînements, sont de coûteuses résidences, dans lesquelles on ne se loge et où l'on ne vit qu'à des conditions qui aggravent forcément les prix des salaires.
Ce fut en 1810, que commença la démolition des fortifications de Saint-Quentin, et cette démolition présenta ce rapprochement : c'est que ses murailles furent démolies par des compagnies d Espagnols faits prisonniers de guerre, 2So ans après qu'une armée espagnole, victorieuse sur les bords de la Somme, les avaient renversées et rougies du sang de la majeure partie de ses habitants! !
Cette ville avait autrefois ses remparts pour promenades , elle a aujourd'hui des boulevards et ses Champs-Elysées ; elle était renfermée dans une enceinte restreinte, elle a maintenant un développement qui, chaque jour, grandit, et est encore appelé à augmenter.
Son importance, sa haute position commerciale, leç
nombreuses industries dont elle est le siège, réclamaient, depuis longtemps, d'utiles améliorations ; elle en a reçu une partie, et, avec le temps, elle devra recevoir celles qui lui manquent. Une ville n*est pas libre de s'arrêter ([uand tout marche autour d'elle ; et, en faisant un sage et intelligent emploi de ses ressources, elle devra, sous peine <ie déchéance, suivre les besoins du siècle et les progrès de la civilisation.
Ses revenus municipaux n'ont pas toujours été ce qu'ils sont aujourd'hui. Gomme toutes les choses de ce monde, ils ont éprouvé de curieuses variations.
En ne remontant seulement qu'au xui'* siècle, on trouve que la moyenne des revenus des années 1260 à 1266 s'élevait à la somme de 1454 livres; ses dépenses à celle de 1769, et ses dettes, à celle de 8,516 livres 6 deniers. Les recettes de son budget s'augmentèrent plus tard des profits accordés par Charles-le-Bel à son hôtel- de -ville, sur le montant des amendes prononcées, en cas de contravention, sur le fait de la draperie. Puis ce droit s'accrut des émoluments de la justice haute, delà justice moyenne et basse de police, des manufactures, du marquage des pièces de ses étoffes de laine, de Un et autres, lesquels permirent à ses maïeur et échevins de pourvoir aux dépenses d'administration, de voierie et d'embellissement de cette cité.
En 1774 , l'hôtel-de-ville subvenait aux charges municipales avec 18,000 livres de rentes; on trouvait alors que c'était un bon revenu. En 1807, le budget de ]9 ville de Saint-Quentin se soldait, avec un excédant
de 46 francs 38 centimes par la somme en dépenses de 107,764 francs 01 centime.
De Tannée 1830 à celle de 1843, ses dépenses ordinaires se sont élevéesàcelle de 1,967,634 francs 09 centimes, et ses travaux extraordinaires à celle de 1 ,773,628 francs 7S centimes, soit en 14 ans, à un total de 3,741,283 francs 04 centimes, ou une moyenne par chaque année de 281,520 francs 21 centimes; enfin, ses recettes ordinaires et extraordinaires pour l'exercice de 1863, inscrites à son budget pour la somme de S09,898 francs 85 centimes, laissaient alors seulement un excédant de 13,416 francs 90 centimes.
De pareilles ressources permettent d'utiles et de sérieux travaux.
Si le département de l'Aisne est l'un des mieux desservis par ses routes et ses chemins*, la ville de Saint-Quentin l'est également par ses voies ferrées ; et il ne sera peut-être pas sans intérêt de signaler, en ce qui la concerne, le progrès obtenus depuis le moyen âge pour la viabilité de ses chemins et la célérité des voyages.
Au moyen âge, nos lecteurs se le rappelleront, les voyageurs étaient réduits à suivre les voies romaines que Beaumanoir appelait pompeusement les chemins
1 En 1865, l'étendue des chemins vicinaux du département de TAisoe a été portée :
Celle des chemins de grande communication, à . 1,395 kil. 771 m. Celle des chemins d'intérêt commun, à .... 1,005 863 Celle des chemins de petite communication, à . . 8,370 152
^,771 kil. 780 m.
près de l,4i5 lieues daus un seul département.
de Jules Cësar^^ chemins que le temps avait eSondr^s et dont rincurie des hommes n'avait pas toujours permis de réparer les ruines. A cette époque la ville de Saint-Quentin était le lieu où se réunissaient le plus ordinairementlesmarchandsdes Flandres et de Picarfjie qui, avec des escortes, se rendaient par les voies romaines, et en plusieurs jours, aux foires de Brie et de Champagne'.
L'usage des voitures pour les transports des marchandises et des personnes exigea, plus tard, que certaines parties du sol fussent nivelées, durcies au moyen de pierres et que des ponts fussent jetés sur les cours d'eau^. Mais, malgré quelques tentatives de Sully, les chemins étaient encore dans un état peu satisfaisant à l'époque où Louis XIV, dans une ordonnance de 1664, se plaignait que la viabilité ne permettait pas les transports, (c et notablement le transport » des marchandises. »
Ce roi essaya d'y pourvoir et fit construire de belles routes qui, toutefois, étaient en fort petit nombre ; mais c'est seulement au xvni' siècle* et après l'organisation du corps desponts-et-chaussées, que les diverses provinces du royaume, et particulièrement celles du
1 E. Levasseur, — La France inàmlrtéUt^ page 11.
2 1er volume, pages 94 et 104.
3 I^s c«)nlr(^es visitt^es par le« rois de France, étaient alors celles qui avaient les iiit^illeures routes. Li ville de Saint-Quentin se trouva dans cette condition.
i C'est en 1*767 que la grande chaussée de Saint-Quentin à Uaui a été achevée d*élre pavée, en 1768 celle de Saint- Quentin à Cambrai, etea 1769 celle de Saint-Quentin à La Fére.
Nord, se couvrireat d'un réseau de grandes routes, déjà assez avancé sous le règne de Louis XVI, pour que le commerce en ressentit Tinfluence salutaire. Turgot, dont le court ministère a laissé dans presque toutes les branches de notre organisation économique le souvenir d'une administration habile, avait beaucoup contribué à accélérer leur service.
Autrefois, le moindre voyage était une entreprise si grande et si périlleuse, qu'avant de le commencer, le père de famille mettait ordre à ses affaires, comme s'il allait partir pour l'autre monde. Ainsi, en l'année 1756, le carrosse de Saint-Quentin à Paris, qui avait son bureau rue de la Sellerie*, arrivait et partait les mercredi et samedi. Il était trois jours en route et passait par Ham, Noyon, Compiègne et Senlis. Les messageries pour Reims, Amiens, La Fère et Poronne partaient de Saint-Quentin une fois par semaine, mais les jours n'étaient pas réglés. On y arrivait de la Flandre les mardis et les vendredis, et l'on en repartait le lendemain.
En l'année 1770 le grand carrosse de Saint-Quentin à Paris, dans lequel ceux de Saini-Qaentin avaient par préférence la première place dans les deux fonds et deux autres aux portières*, logeait chez Thierry et partait 3 fois par semaine. Le grand chariot de la messagerie de Flandre arrivait de Cambrai le mercrerli et le vendredi, et correspondait avec le grand
1 Almanach historique et géographique de Picardie , anaée 1 756. i Uéme Almanach, pour Tannée 1770.
carrosse de Paris. Le caraha de Ckauny, depuis Pâques jusqu'à la Toussaint, faisait, une fois par semaine, les transports qui y arrivaient en destination de Saint-Quentin par le coche d'eau de Paris, et la charrette s'y rendait le vendredi, pour y apporter les toiles de Ghauny. Quant à la messagerie royale de Reims, elle descendait au Cygne et arrivait le samedi.
En 1792, il y avait venues et départs des diligences pour Saint-Quentin et Paris quatre fois par semaine ; et, en 1814 ces mêmes diligences mettaient encore, en passant la nuit, 22 heures pour en faire le trajet.
Aujourd'hui, par ses chemins de fer les plus directs, Saint-Quentin se trouve à 2 heures 47 minutes de Paris; à 3 heures 35 de Bruxelles; 9 heures 10 de Cologne ; 1 heure 25 de Cambrai; 1 heure 30 de Laon; à 3 heures de Reims, et bientôt cette ville sera à 2 heures d'Amiens et à 4 ou 5 de Rouen.
Ainsi, s'il est vrai, comme le disent les Anglais, que le temps soit de l'argent et, suivant les Américains, qu'il soit l'étoffe dont la vie est faite, on ne peut méconnaître que les progrès obtenus par la locomotion et la viabilité ont, dans une certaine proportion, contribué à l'augmentation de la richesse publique, et pour ainsi dire à allonger la durée de la vie ; car, en effet, n'est-ce pas l'allonger que de supprimer la majeure partie des pertes de temps que nos pères étaient obligés de subir dans toutes les transactions qui impliquaient un déplacement des hommes ou des choses?
Nulle part plus qu'à Saint-Quentin la charité privée
et publique ne s'occupe du soin de pourvoir aux besoins de ses plus malheureux habitants. Si de ses nécessiteux se marient, la société de saint François-de-Régis leur évite les embarras des formalités requises; et si leurs femuies accouchent, on leur donne, pour leurs petits enfants, des soins et des layettes. Quand ils naissent, il y a une crèche où, moyennant une rétribution par jour de 15 centimes, ils sont élevés; puis ensuite des asiles et des écoles où gratuitement ils reçoivent une éducation convenable. Quand arrive Tépoque de leur première communion, avec le produit d'une souscription et Taide des sœurs de charité, ils sont habillés.
Plus tard, ettoujoursgratuitementilspeuventapprendre le dessin, la musique vocale, instrumentale, suivre des cours d'enseignement professionnel, et recevoir des prix d'apprentissage. Quant aux filles, auxquelles on montre à coudre, elles peuvent obtenir une dot appelée le blé de chapitre.
La charité est grande et universelle dans la ville do Saint-Quentin, et, sous mille formes, elle sait faire arriver ses bienfaits à ceux de ses enfants qui sont les moins favorisés de la fortune. Ainsi, le bureau de bienfaisance les assiste en pain, en charbon et autrement ; l'œuvre des Dames de la Providence leur distribue des couvertures, des bois de lits , des chemises, des jupons, des chaussons et des sabots; celle de Saint- Vincent-de-Paul leur paie des loyers et leur donne des secours en argent; et, s'il survient une disette ou une crise, la municipalité procure à ceux qui en ont le plus besoin du travail , et , avec une réduction de
prix, des bons de pain. Cette charité que Ton pourrait dire inépuisable et providentielle, n'en reste pas là: si des ouvriers tombent malades, des sociétés de secours mutuels leur paient leurs journées, les médecins et les médicaments ; si le travail chôme et qu'ils aient besoin d'emprunter, ils trouvent le mont-de-piété; s'ils ont des économies à placer, ils ont la caisse d'épargnes; s'ils deviennent sérieusement malades, ils ont rhôtel-Dieu ; s'ils sont vieux, ils ont l'hospice ou des béguinages, et, quand ils meurent, leurs enterrements sont faits gratuitement et, jusqu'à leur dernière demeure, ils sont accompagnés par des membres des sociétés ou des états auxquels ils appartiennent.
Ainsi, de sa naissance à sa mort , depuis les racines de son existence jusqu'à ce que l'arbre ait pro* jeté ses derniers rameaux , l'habitant de Saint- Quentin trouve, dans la commune, une bienfaitrice attentive à pourvoir à ses besoins et à s'occuper de son sort.
Depuis les premières années du xix^ siècle, il a été apporté dans cette ville beaucoup d'améliorations, et, pour s'en convaincre, il ne faut que se reporter à ce qu'elle était alors et à ce qu'elle est aujourd'hui. Elle a vu se créer, s'organiser ou s'améliorer tous ses services publics, ses écoles, ses asiles, sa crèche, sei cours publics, ses tribunaux, l'hôtel de sa sous-préfecture, son lycée, sa prison, son cimetière, ses édifices publics, ses hôpitaux, ses services de secours et de charité, sa viabilité, ses places, ses pavages, son abattoir, sa télégraphie, son mont-de-piété, sa caisse d'épargne,
âa bibliothèque, son musée et tant d'autres établissements de tous genres qui répondent généralement aux besoins du présent et qui, pendant longtemps encore pourront ^satisfaire à ceux de Tavenir de la cité dont nous venons très-sommairement d'indiquer le passé.
Après avoir résumé son histoire et celle de ses habitants, nous allons maintenant rappeler ce qu'y f uren autrefois son commerce et ses industries et sommairement dire ce qu'ils y sont aujourd'hui.
Si le voile qui couvre l'antiquité de la ville de Saint- Quentin n'a pu être soulevé, on ne trouve guère plus de renseignements sur les industries auxquelles se livrèrent tout d'abord ceux qui l'habitèrent. Ce qui ressort des plus anciens documents, c'est qa'Augusêa Veromandiu>rum était comprise dans cette partie de la Gaule-Belgique qui était la province la plus renommée par son commerce, et que ses habitants cultivaient la terre, en recueillaient les fruits, les échangeaient, les vendaient ou les appropriaient aux besoins de la vie. Ce qu'ils faisaient était d'ailleurs ce qui a constitué les trois phases des sociétés humaines.
L'on n'en sait pas davantage sur ces siècles de ténèbres, d'anarchie et sur une époque qui se dérobe dans la nuit des temps.
Au iv* siècle, on trouve seulement qu'il y avait à Amiens des manufactures de fer, de plomb et de boucliers ; que Ton faisait des balistes de guerre à Soissons, et des épées à Reims.
Au y* et au vi* siècle, quand l'invasion franque eut achevé la dissolution de l'organisation romaine, il n'y
avait plus dans le Vermandpis , souvent ravagé, ni commerce ni industrie. On n'y fabriquait et Ton n'y cultivait que pour satisfaire aux besoins de l'existence. Beaucoup de ses habitants, afin d'échapper aux dévastations et aux violences des barbares, se revêtaient de l'habit monastique et se réfugiaient dans le silence des cloîtres, où ils travaillaient. Les femmes s'occupaient de la nourriture, du filage du lin et de la laine, et les hommes tissaient et cultivaient les champs. L'état, comme chaque abbaye, avait ses ateliers et ses manufactures.
Les bras manquaient tout aussi bien au commerce qu'à l'agriculture; l'esprit religieux était partout et* celui du travail nulle part.
Avec le vu' siècle, on signale quelques progrès dans l'orfèvrerie, qui fabriquait déjà des tombeaux et des châsses assez remarquables; mais des autres produits, il en est peu question.
La grandeur commerciale du viu* se résume dans le règne et dans la personne de Charlemagne, protecteur de l'industrie, qu'il encouragea. Il fut, au reste, le seul monarque du moyen âge qui s'en soit sérieusement occupé. Avant lui, il n'y avait en France qu'un commerce d'échange, qui se faisait le plus souvent sur les places où se trouvaient les églises et les abbayes, et où les solennités religieuses attiraient une grande aOluence de visiteurs et de pèlerins.
Charlemagne fit organiser les marchés, et c'est à lui que les foires durent leur agrandissement et leur sûreté. Pour propager dans son empire l'art de fabriquer
les étoffes, qui étaient de grosses toiles de lin et des espèces de toiles en laine, il avait créé dans ses domaines des établissements de tissage que dirigeaient les moines. La médecine et la chirurgie devaient être au VIII* siècle en assez grand renom, car Ton trouve plusieurs documents qui citent le médecin de Jérôme, abbé-comte de Saint-Quentin, comme ayant été fort excellent.
Au ix* siècle, l'industrie perd une partie des progrès qu'elle devait à Charlemagne; seulement l'agglomération des artisans provoqua par l'association l'habitude des travaux communs, et dès cette époque on commence à les voir échanger, aux portes et sur les places, leurs produits avec ceux des habitants des campagnes.
Le x' fut celui où les habitants du Vermandois se livrèrent davantage au commerce et à l'industrie, et où ils se mirent à fabriquer pour revendre en gros. Ce fait est certifié par plusieurs actes et par la charte d'Albert II* dans laquelle il est dit : « qu'il est permis » à ses habitants d'être jugés par les maïeur et jurés, » auxquels est accordé le droit de juridiction sur les » fabriques^ salaires d'ouvriers et prix des marchani> dises vendues. »
Une charte de 1195, de la princesse Aliénor, est encore à ce sujet plus explicite^. Nous l'avons fait connaître à nos lecteurs.
1 Albert fl a commencé à régner sur le Vermandois en 943.
î Voir les articles xxvii et Lv de celle charte, I" vol., pages 272, 275.
La monnaie qui, dans les échanges, sert de mesure et qui, par elle, est un équivalent ; la monnaie qui n'ei^t pas une marchandise, mais à laquelle les hommes ont recours pour faciliter leur trafic, se fabriquait à Saintr-Quentin, qui avait ses ateliers royaux. A cette époque, le mayeur y faisait payer le prix des denrées qui y étaient vendues, et si un bourgeois refusait d'en acquitter le montant, il avait le droit de Ty contraindre.
Vers la fin du xi* siècle^ cette ville était déjà assez réputée comme commerçante, pour qu*un abbé^ ait écrit : « que les habitants de la Thiérache venaient y » faire tous leurs achats, d
Dans l'introduction à VHtstoire des Peintres de r école française^ j il est également dit: « les moines, > fatigués de faire venir leurs tapisseries à grands » frais de TOrient ou de les acheter fort cher aux P marchands juifs, avaient fondé des manufactures de » ces étoffes à Saumur, et la plus ancienne était celle o de Saint-Florent, qui datait de Tan 985 : au xi* n siècle, il en existait également une à Poitiers, à » Reims, à Troyes, à Beauvais, à Arras et une à » Saint-Quentin. »
Ce document est le seul de tous ceux que nous avons lus qui indique cette dernière ville comme ayant eu une manufacture de tapis au xi* siècle; aucun autre n'est venu nous confirmer ce fait. Toutefois, les his
1 L*abbé Lobbes, I^' volume, page 32.
9 HiUoire dei Peintres de V école fronçjamt par M. Cb. Blaoc.
toriens sont d'accord pour mentionner celui-ci: c'est qu'au xi% au xu* et au xiu* siècles « le luxe avait pris D en France un si grand développement que l'usage » des tapis s'étendait dans tous les châteaux, n
Au xi" et au xii* siècles, Saint-Quentin devint une grande cité, non-seulement à cause du séjour de ses comtes et de leur cour, mais grâce aussi au mouvement communal qui venait de s'implanter en Picardie ; et quoique l'industrie y fût asservie par mille entraves, de grandes fortunes s'y firent, et ce qui prouve que le luxe qu'elle procurait était déjà extrêmement développé, c'est qu'au xni' siècle , les magistrats de la ville -d'Amiens se crurent obligés de défendre, en 1238, à ses habitants oc d'inviter plus de trente personnes aux » noces, ainsi que d'y aller sans y avoir été invité; » comme aussi de donner plus de douze deniers aux » ménétriers, et à l'époux d'offrir plus d'un anneau à » son épouse. » Nous n'avons trouvé aucun arrêté pareil des magistrats de Saint-Quentin.
Le Vermandois, qui faisait partie de la seconde Belgique, dont Reims était la capitale, était formé par une partie de la Picardie et des Flandres. Leurs habitants se Connaissaient, au xu* siècle; ils avaient, pour ainsi dire, délié ensemble les liens de leur servage, et ils venaient, au xni% de s'associer pour fournir à l'Angleterre ses plus belles étoffes de laine. Aussi leurs relations, depuis longtemps suivies, s'augmentèrent-elles , et vit-on alors les commerçants de la Picardie et des Flandres se rendre chaque année à Saint-Quentin, pour se réunir à ceux de cette ville qui
allaient aux foires du Landit et surtout à celles de Champagne. Plus nombreux pour résister aux prétentions des comtes, ils obtenaient plus facilement des diminutions dans la taxe des péages qu'ils avaient à payer en traversant les rivières et les terres de ces seigneurs.
C'est par les communes que l'élément industriel et commercial se développa au moyen âge ; à Saint- Quentin, les corps de métiers suivirent la grande manifestation communale, et c'est de cette époque qu'y date l'établissement de ses corporations ^
Dans les camgagnes, la servitude et le brigandage régnaient ; les routes et les voies navigables étaient hérissées de péages, et le plus souvent la sécurité des convois de marchar> dises dépendait de leurs escortes armées. Au manque de postes on suppléait par les voyages du marchand, de son commis, ou par l'envoi de messagers spéciaux.
L'histoire attribue aux croisades une grande importance sur la civilisation, et leur élan, qui servit si bien les arts et les sciences, ne fut pas moins utile à l'industrie. A cette époque, presque toutes les villes de la France septentrionale s'occupaient de fabriquer des étoffes de laine; celles d'Arras, d'Amiens, de Lille, de Saint-Quentin, de Laon, de Yalenciennes et autres, sont particulièrement indiquées comme s'étant des
1 Les boulangers s*appelaient alors des Talemeliers; les brasseurs des Gervoisieis; les marchands de vio, des Taveroiers; les marchands de légumes, de sel et de poissons, les Regratiers ; et les marchands de toileSi les Chavenaciers.
premières livrées à cette industrie. Quant à celle des toiles, elle se trouvait dans tous les ménages.
On lit dans une charte du xn"* siècle qu*une aune de grosse toile s*y vendait alors 1 5 deniers et une paire de souliers 18*.
Auxiv" siècle, six deniers légués en 13S8 par un sieur Jean Le Tonnelier à chacune des béguines du Porchet, trois sols à chacun des trois béguinages, étaient des actes d'une grande munificence pour le bienfaiteur et d'une grande importance pour les légataires*.
Au XV*, huit pintes de vin, mesure de Paris, six setiers d'avoine, un chapon et demi de surcens valaient à Saint-Quentin 8 sols. Une journée d'ouvriers s'y payait 9 deniers ; celle d'un charretier avec son chariot et 5 chevaux 16 sols; celle d'un maçon 3 sols, et celle d'une femme de peine 9 deniers. Un chapeau, à cette époque, se vendait 12 sols, un muid de chaux IS sols, un setier de ciment 3 sols, un mois de loyer d'une maison ordinaire 3 sols, un voyage de 10 lieues 10 sols, une livre de chandelles 16 deniers; et enfin une toise de pavé, livraison et façon, 30 deniers*.
L'argent avait, au xvi* siècle, à peu près la même valeur qu'au xv**. Nous voyons, en effet, en 1514,
1 Go 1285, 15 deniers représentaient une valeur de 7 francs 15 cent, valeur actuelle. (Leber.)
2 Fouquier-ChoIIel, page 125.
3 Fouquier-Chollet, pages 139 et UO.
l Voir aux pièces justificatives le tableau des prix de commerce et gages extraits de V Essai sur l'appréciation de la fortune privée au moyen-Age, par M. C. Leber, les renseignements que l'on y trouve pour les \iy et XV* siècles.
une messe fondée avec 6 deniers pour le célébrant et un denier pour le servant, et en 1545, un setier de blé se payant 12 sols.
Nulle part autant qu'en France le trafic de l'argent ne fut le monopole des Lombards.
Les marchands de Saint-Quentin s'étaient constitués en corporations, et^ceux qui vendaient les mêmes espèces de produits avaient l'habitude de se loger dans les mêmes rues. Les corporations avaient toutes une organisation régulière , leurs ordonnances sur les métiers et des statuts.
Alix xui% xiv". xv° jusqu'à la moitié du xvi* siècle, l'industrie principale de Saint Quentin, comme celle de la Picardie, était celle des étoffes de laine. On y fabriquait des ratines, des draps feltins, des droguets de laine, frizons et frizes façon d'Angleterre. Toutes ces étoffes de laine étaient aussi appelées de la sayetterie, parce que le fil de la sayette, qui était fait de laine peignée et filée au petit rouet, composait seul leurs chatnes.
On faisait aussi beaucoup de toiles dans les environsde Saint-Quentin, et de plus cette ville était le centre d'un grand commerce de peaux, de vins, de blé, de bois et de charbons de bois. Au xvi* siècle elle était devenue pour les Flandres et les Pays-Bas le grand entrepôt général des vins de la Champagne, de la Bourgogne et de l'Orléanais, et les vastes caves des maisons qui avoisinaient sa grande place en recevaient des envois considérables. Elle faisait également partie, nous l'avons dit, de cette association de 24 villes
dé& Flandres et de la Picardie qui, sous le nom de Hanse de Londres*, vendit, du xui* au xvi* siècle, la plus grande partie des étoffes de laine qui se consommaient en Angleterre.
L'époque de 1422 à 1430, qui fut celle où, par le fait du mariage de Henri V, roi d'Angleterre avec Catherine, fille du roi de France Charles VH, Saint- Quentin appartint à l'Angleterre, fut une de celles où ses commerçants y expédièrent le plus de leurs étoffes de laine.
La ruine de Saint-Quentin, en 15S7, entraîna celle de son commerce. Ses fabriques de sayetterie, désorganisées lors de son siège, ne se relevèrent jamais du coup qui leur fut porté par le massacre de ses habitants. On y fit bien encore quelques pièces de camelot, de droguet, de draps légers, mais en très-petite quantité. Plus tard, on essaya d'y créer un grand établissement de sayetterie comme à Amienss, mais on ne réussit pas.
Les Flandres étaient alors la contrée de l'Europe où l'on fabriquait le mieux les toiles fines et les belles étoffes en laine. La révolution religieuse qui y survint, sous le règne de Philippe H, en fit sortir ces deux industries. Elles se réfugièrent en France et en Angle terre, avec les deux cent mille flamands h qui la peur des bûchers de l'inquisition fit abandonner leur patrie. Beaucoup de ceux-ci vinrent à Cambrai, à YalencienneSy à Saint-Quentin et ailleurs, et c'est à de^
1 I» volume, pages 80 et 12a.
familles originaires de la Belgique que ces contrées durent en partie l'avantage de posséder des fabriques de toiles Gnes, lesquelles s'appelèrent les unes des batistes et les autres des linons.
C'est d'abord à un sieur Cromelin ou Cromelik, qui vint s'établir à Saint-Quentin vers l'année 1570, que cette ville est redevable d'une industrie qui pendant plusieurs siècles a considérablement contribué à sa prospérité.
Malgré des règlements sévères et les autres entraves dont se plaignirent ceux qui faisaient le commerce, et qui furent ensuite la.cause de l'enquête qui s'y tint en 1734; malgré la concurrence que vinrent faire aux linons et aux batistes les mousselines des Indes, cette industrie y prospéra si bien, que la plupart de ses habitants se firent miilquiniers et qu'il n'y avait guère alors de gens riches à Saint-Quentin que ceux qui se livraient à ce commerce*.
En 1698, on y vendait 60,000 -pièces de tissus en fil ; 71,000 en 1740; 98,638 en 1750 et 107,705 en
Dans le xvii' et le xvin* siècles, quelques industriels persistèrent à continuer d'y faire le commerce des tissus de laine, mais ils étaient peu nombreux ; ce commerce y était à peu près abandonné pour celui des tissus de fil.
Les autres villes de la Picardie et de l'ancienne Belgique n'imitèrent pas l'exemple de Saint-Quentin ;
1 MelleviUe, II* volume, page tiS.
elles donnèrent, au contraire, à la fabrication des étoffes de laine le plus grand développement, et, suivant un historien^, Amiens était à cette époque le centre de Tindustrie des différents districts de la Picardie, Reims la métropole des manufactures de la Champagne, et la Flandre, qui comprenait les fabriques de Lille et de Roubaix, formait le grand centre commercial des tissus en laine.
On fabriquait aussi à Saint-Quentin, vers la fin du xvn« siècle, une toile de lin grisâtre que Ton appelait toile d'ortie, et une autre, faite avec de la soie, qui servait à passer les liqueurs et à faire des tamis ; mais on n'y continua pas longtemps le tissage de ces articles.
Au xvm* on tenta d'y établir une torderie de fil de Malines, et celui qui voulait créer cet établissement, pour obtenir le titre de manufacture roîale et un prêt d'argent, consentait à s'associer 4 ou 12 ouvriers. Mais ce projet ne se réalisa pas non plus.
Les linons et les batistes se faisaient en plusieurs largeurs et eu plusieurs qualités; on en varia les genres comme les prix et les emplois.
Vers nSO, trois fabricants habiles* y montèrent
des métiers de mousselines claires en coton, lesquels
fonctionnèrent avec un succès tel, qu'en 1760,* les
. marchandises qu'ils produisirent rivalisèrent avec celles
1 Rolland de la Halière.
2 Ceux qui créèrent le tissage des mousselines à Saint-Quentin, en 1750, se nommaient Devillers, Maroteau et Corbeau. Ces noms méritent d'être conservés dans ses annales industrielles.
des Indes. On en fit plus de 60,000 pièces de différentes espèces, et sans une opposition étrange de la part de ses plus importants négociants de linons et de batistes, Saint-Quentin aurait eu, cinquante ans plus tôt, l'honneur d'être le berceau en France de la production des tissus en coton blancs et légers^.
En 176S, on y créa la gaze en fil, et, avec ce tissu clair et transparent, on fit une grande diversité d'articles de fantaisie qui furent immédiatement recherchés de toute la France et de l'étranger. Sur ces gazes en fil et sur les linons on tissa des dessins brochés détachés, brochés à ramages, soit en blanc ou en couleur, et l'on fit tout ce que l'imagination pouvait inventer de plus délicieui pour satisfaire les besoins de la mode.
Ce fut à peu près aussi vers cette époque, c'est-àdire en 1762, qu'il s'organisa dans ses environs, à Fresnoy-le-Grand, une fabrique de tissus de soie, et vers 1766 que les chefs de deux nobles familles de la Picardie et de la Thiérache montèrent dans leurs domaines de Gaulaincourt et de Leschelles des manufactures de laine et de coton.
L'année qui fut la plus prospère pour les industries
1 On fabriqua des mousselines dans les euviroas de Saint-Queutio jusqu'en 1772, et MM.de Gaulaincourt, Fouquier et Allut en firent jusqu'en 1779.
Parmi les annonces qui figurent dans VAlmanach historique et géographique de Picardie^ de 4759 ^ se trouve celle-ci :
« François Mariage, à Saint-Quentin, fabrique toute espèce de mousse- 9 lines ; il fabrique aussi des demi-raousselines comme celles de la cooipa- • gnie des Indes. »
de Saint-Quentin, au xvni* siècle, fut celle de 1784. On y fabriqua 180,000 pièces de tissus en fil, lesquelles, évaluées à 80 francs, produisaient un chiffre de marchandises vendues s'élevant à 13,600,000 francs; et, si à celui-ci nous ajoutons celui de 8,000,000 auquel on estimait celles achetées à Cambrai, à Valenciennes, à Bapaume, à Chauny ou dans le Vervinoîs, on arrive à trouver qu'il s'était traité dans cette dite année à Saint^Quentin pour la somme très-considérable alors de 22 millions d'affaires^.
Cette ville était en outre l'entrepôt de lins en bottes destinés à la fabrication des toiles de Normandie ; de graines de ces lins que l'on envoyait par mer en Bretagne, et le centre d'un commerce de broderies qui, déjà, en 178S, y occupait un grand nombre d'ouvrières.
Le commerce tendait de plus en plus à se développer à Saint-Quentin, vers la fin du xYin* siècle, lorsque deux circonstances vinrent en arrêter la marche et les progrès; ce fut d'abord en 1786 le traité de commerce avec l'Angleterre, et ensuite le commencement de la révolution de 1789.
Pendant ces orages, il y devint à peu près ce qu'il fut partout, il s'arrêta jusqu'au moment où le calme succéda à la fiévreuse agitation des clubs et des rues.
Quand la confiance revint, l'industrie reprit sa
1 Diaprés Touvrage de M. Leber, sur Tappréciation de la fortune privée, au xviii» siècle : de 1726 à 1789, 5,000 livres qui produisaient 5,045 livres 17 sols 5 deniers 1/4, donnaient an pouvoir actuel de Targent 10,091 fr. 75, c'est-à-dire plus du double.
place, les magasins se rouvrirent, et la consommation fit sentir ses besoins ; seulement, avec la fabrication des tissus en fil, qui devait encore se continuer pendant quelques années, une autre fabrication allait s'implanter : c'était celle du coton.
Le coton, dont le caractère particulier est d'être, dans ses principaux développements, une industrie contemporaine, après avoir, vers le milieu du xvm'* siècle, fait une apparition dans le district de Saint- Quentin, y revint vers le commencement du xix*, et cette fois il y revint pour s'y installer définitivement.
Dès 1803, il s'y était établi une filature^, et quatre en 1806. Ces filatures y occupaient alors 900 ouvriers, et ses tissages 8,000 métiers. On était parvenu à filer, en 1806, jusqu'au n° 100, jusqu'au n* 130 en 1808, et 180 en 1813^. On y fabriquait les calicots, percales^ piqués, mousselines, percales à jours, bas de coton et presque tous les genres d'étofiPes de coton blanc qui se vendirent en France sous le premier empire. Cette ville fournissait aux manufactures de tissus imprimés de l'Alsace et de Jouy une partie de ceux dont elles avaient besoin.
Ce fut aussi en Alsace, vers l'année 1803, que les premiers métiers à filer le coton furent introduits dans l'établissement de Wessirling; mais on n'employait
1 Le xviii« siècle avait vu les premiers succès de cette matière textile , il avait appris à le filer et à en faire, de 1750 à 1779, des i nouasse Imes, à Saint-Quentin, et des tissus variés, «les siamoises, rouenneries et des toiles peintes^ à Rouen et dans d'autres villes.
2 La filature de M. Arpin, à Roupy.
3 Rapports de la chambre consultative.
alors, pour les mettre en aiouvement, ni Teau, ni la vapeur: ils ne marchaient d'abord qu'au moyen d'un manège et de bras. C'est en 1810 que l'on commence à y rencontrer les moteurs à eau, et il faut arriver en 1812 pour trouver un premier moteur à feu dans l'établissement de Dornach. Il n'existait de tissage ni dans l'Alsace, ni dans les Vosges, quand la fabrique des indiennes fut fondée à Mulhouse. Il y eut bien à Cernay, en 1750, un atelier de tissage pour des filos préparés à la main, mais il eut peu d'imitateurs, et longtemps l'industrie des toiles peintes vécut d'emprunts. Le tissage en Alsace se bornait aux toiles destinées à l'impression et aux métiers à bras, et ce ne fut que bien plus tard, c'est-à-dire de 1819 à 1830, qu'y parurent les articles destinés à la vente en blanc. Il ne restait plus dans les environs de la ville de Saint-Quentin, en 181 \ , que 4,000 ouvriers qui fabriquassent des tissus en fil, et une statistique de l'époque porte seulement à 100,000 le nombre des pièces de linons qui s'y vendaient annuellement. En revanche, sa production en coton augmentait de jour en jour*, et tellement que de 1813 à 1817, on vit s'élever
1 La ville de Saint-Qu*'ntiD, de 1810 à 1855, ne renfermait qu'un petit nombre d'ateliers de tissage Le gros du travail se faisait et se fait encore dans le-s campagnes. Voici comment était organisée la fabrication dans un assez grand nombre de ses maisons. Les fabricants confiaient à des contre-maîtres du coton filé, et ceux-ci se chargeaient de le faire tisser moyennant des appointements fixes, ou le plus souvent une
{»nme convenue pour chaque pièce fabriquée. Entre les contre-maîtres et PS f.ibricants, il s'établi.^sait alors un compte qui se balançait ou par la représentation des matières, ou par la livraison de la marchandise. Les éléments de cette comptabilité étaient des bordereaux qui indiquaient, à chaque pièce, le prix de la façon, la finesse, le colon employé et le nombre des duites.
sur les terrains de ses anciennes fortifications 18 filatures^, 3 apprêts, 3 blanchisseries et 4 usines secondaires.
En 1 8(9, on parvint à filer du coton en n** 200 et du n"291 en 1823.
Pendant que la filature y faisait de grands progrès, le commerce des tulles s'y installait, et celui des broderies, qui s*y continuait sans entrain depuis 1785, y prenait un plus grand développement. Cette ville était le centre d'un important mouvement d'affaires, et nonseulement, on y fabriquait les tissus d'autrefois, mais encore des genres nouveaux et variés qui étaient recherchés des principales cités de la France, lesquelles s'étaient empressées d'y monter plusieurs comptoirs d'achat.
Au mois de juin 1825, 34 filatures étaient en activité dans son arrondissement, et elles filaient de 2,700 à 2,800 kilogrammes de coton par jour*. Sur ces 34 filatures, il y en avait dans la ville 29 faisant tourner 143,274 broches, dont 14 marchaient à bras au moyen d'un manège, 1 4 étaient mises en action par la vapeur, et une hydraulique. Outre ces 34 filatures de l'arrondissement de Saint-Quentin, il y en avait 8 dans celui de Vervins, 6 dans celui de Laon et une dans celui de Château-Thierry; de sorte qu'il y avait 49 filatures dans le département de l'Aisne en 1825, quand il
1 Rapports de la chambre consultative.
2 Rapports de la chambre consultative.
n'y en avait encore en 1834 que 44 dans les départements réunis du Haut et du Bas-Rhin.
Ce fut en 1 823* que Ton commença en Alsace Texpérience des métiers mécaniques, et cette expérience ne se fit pas sans troubles ni murmures ; les populations rurales crurent alors que leurs moyens d'existence allaient être compromis par cette invention, mais le temps, en dissipant leurs appréhensions, leur a montré qu'elles se trompaient. Kn 1830, on comptait plus de 2,000 de ces métiers dans les provinces de l'est.
Le district manufacturier de Saint- Quentin fut également un des premiers qui en eut^; seulement ses ouvriers, formés dès l'enfance au travail à la main, étaient, comme ceux de Mulhouse, peu disposés à se prêter à ces changements de métiers. Une réduction sur les salaires les effrayait moins qu'une révolution dans les procédés. Presque tous les tisserands des campagnes de l'ancienne province de la Picardie avaient dans leurs caves leurs métiers, qu'ils tenaient de leurs pères, qu'ils désiraient transmettre à leurs fils; ils en étaient les maîtres et ils s'en servaient quand ils le voulaient. Us avaient généralement aussi une maison et un petit champ dont ils tiraient des produits pour leur consommation, de sorte que Ja vie,
1 n y avait 240 métiers mécaniques en 1825 à Mulhouse, el 2,123 en 1828.
2 Peu de temps après la révolution de Juillet, MM. Joly et fils avaient monté de 250 a 300 métiers mécaniques dans leur établissement de la Bussière.
grâce à cette double occupation, leur était souvent plus facile qu'aux ouvriers des villes.
SainuQuentin ne se remit au tissage des étoffes en laine qu'à l'époque où i'Alsace chercha à s'emparer de la vente des tissus en blanc.
Depuis 1762, on faisait bien dans ses environs des gazes, des baréges et des châles, mais cette fabrication était restée, depuis le siècle dernier, circonscrite dans les cantons de Bohain et de Ribemont. Ce fut vers 1823 que l'une de ses maisons y monta sa première manufacture d'étoffes mélangées avec de la soie et de la laine, et seulement en 1833 que cette industrie prit un développement tel, qu'elle y devint Tune des principales richesses de sa production.
Ses ouvriers, à qui aucun genre de tissage n'avait jamais fait défaut, excellèrent de suite dans cette fabrication; la laine, la soie, le coton, comme autrefois le lin, obtinrent sous leurs doigts les formes les plus propres à flatter le coup-d'œil; et l'on peut dire , en voyant aujourd'hui leurs succès , que, parmi les dons que la nature dispense, ils ont incontestablement reçu celui de faire habilement et bien toutes les étoffes qui leur sont demandées.
L'industrie des tulles et des dentelles qui, depuis près de 50 ans, a occupé une partie des ouvrières de la ville de Saint-Quentin, y est restée l'une des principales branches de son commerce. Après avoir descendu l'échelle du rabais dans des proportions extrCmes, elle est entrée dans la consommation générale, et le tulle, après avoir valu 55 francs
Taune* dans sa nouveauté et 40 francs en 1818, est tombé à se vendre aux prix des gros tissus.
Celle de la broderie y est également prospère, et les maisons qui 1m font confectionner paraissent disposées à ajouter de nouveaux produits à ceux qu'elles fabriquent déjà. Cette industrie y est venue fort à propos remplacer le rouet qui, dans des temps anciens, servait à filer le lin, et elle se trouve y tMre la ressource des femmes et de la chaumière.
La ville de Saint-Quentin doit aussi bien à Tindustrie commerciale qu'à Tindustrie manufactunère la plus grande partie de sa prospérité. Cette prospérité a eu cependant à subir des dérangements qui en ont parfois troublé la marche. Ces dérangements ont été passagers; produits le plus souvent par des révolutions intérieures, des guerres étrangères, des changements de législation, des encombrements de marchandises, des malaises dans le crédit , des disettes , ou tout autre fléau , les désastreuses conséquences de ces dérangements monétaires s'y sont trop souvent fait sentir pour qu'on puisse les oublier.
Sans vouloir remonter au- delà du xvi" siècle, l'histoire nous montre que la dévastation de Saint-Quentin et Id dispersion de ses habitants après son siège arrêtèrent, pendant plusieurs années, les opérations de son commerce, et que, depuis cette époque, ses fabriques d'étoffes de laine et de sayetterie cessèrent de prospérer.
1 U CotoUt par L. Reybaud, page 288.
Au xvii* siècle , ses industries n'éprouvèrent que des crises accidentelles; mais celles qu'elles eurent à subir au xvni* furent plus sérieuses. Avant 1719, il n'entrait que peu de mousselines^ des Indes en France; en 1730, elle en était inondée^; aussi la concurrence que ces tissus firent aux linons produisit-elle une grande diminution dans leur production. En 1758, cette diminution devint plus forte encore, et au lieu de 100 à 110,000 pièces qui étaient ordinairement marquées à l'hôtel -de -ville de Saint-Quentin^, ce nombre se trouva réduit à 70,000. La crise de 1786, à cause du traité avec l'Angleterre, et celles qui suivirent la révolution de 1789, à cause de leurs événements politiques, ne furent pas moins préjudiciables à son commerce.
Les crises appartiennent particulièrement à l'époque moderne, et, ce qui le prouve, c'est que depuis le xix* siècle, elles ont été beaucoup plus nombreuses.
'Nous avons indiqué celles qui, dans le district de Saint-Quentin, de 1814 à 186i, frappèrent ses négociants et ses ouvriers; et s'il n'est pas possible de préciser le chiffre des nombreux millions qu'elles leur coûtèrent, on peut, du moins, faire connaître par les documents une partie des sacrifices qu'elles imposèrent à la caisse municipale de cette ville. Ainsi la
1 Plusieurs rapports des inspecteurs des manufactures de cette époque écrivent moiselines au lieu de mousselines.
8 I« volume, page 446. Dire des négociants de Saint- Quentin en 1730.
3 11 y eut également, vers i 760, un déûcit de 50,000 pièces dans les bureaux' de marque des villes de Valenciennes, Cbauny et Cambrai (06fervatioru de Tribert à un mémoire.) !•' volume, page 443.
crise de 1814 lui coûta 334,%9 francs, et celle de 1816y 26,532 francs J 3 centimes. Les pertes causées à son arrondissement, en 181S, par la seconde invasion, et la déplorable situation de ses manufactures, ont été estimées 6,400,000 francs.
En 1830, la ville demanda à ses hospices 1,000 hectolitres de blé et une certaine somme d'argent pour acheter du combustible pour ses malheureux, et à ses habitants une cotisation volontaire de 10 centimes sur toutes leurs contributions.
Les crises commerciales, dans les villes habitées par de nombreux ouvriers, ne sont pas ce qu'elles sont ailleurs. Ainsi, à Saint-Quentin, celle de 1846 força le conseil municipal à voter un crédit de 21, 000 francs ; celle de 1848 rendit nécessaire la création de travaux extraordinaires, dits travaux de charité, lesquels grevèrent également son budget d'une somme de 212,591 francs, et celle de 1854 de 51,810 francs qui furent dépensés en distributions de bons de pains à prix réduits; et, si celle de 1861-1862 ne lui coûta rien, c'est que le gouvernement, dans sa bienveillante sollicitude, lui accorda en plusieurs fois des secours qui s'élevèrent à 72,000 francs, laquelle somme fut em- .ployée, partie à venir en aide à son bureau de bienfaisance pour 60,000 francs, et partie à faire opérer des travaux de terrassements* pour 12,000 francs.
Pendant un certain nombre d'années, le district de
1 C'est avec une partie de cette somme qu'ont été faits, par des ouvriers sans travail, les terrassements du nouveau boulevard du Cuiboarg d'isla.
Saint-Quentin fut la métropole des tissus en coton légers et fins, comme celui de Tarare des mousselines claires, et celui de Rouen des grosses étoffes en coton en blanc et en c(fuleur. Mais plus tard, il s'y produisit cet incident: que pendant que TAlsace augmentait le nombre«de ses métiers de percales, de brillantes, jaconats, nansoucks ou autres tissus fournis autrefois à la consommation p;ir nos manufacturiers, ceux-ci n'augmentèrent pas les leurs. Ce fait regrettable fut, par les uns attribué à la multiplicité des articles de goût qui se fabriquaient dans notre rayon et qui occupaient ses industriels , et par les autres au retard que ceux-ci avaient mis à multiplier le nombre de leurs filatures et de leurs métiers mécaniques.
Sans attribuer exclusivement à l'usage de ce genre de tissage l'importance que trouve en Alsace la manutention du coton, car nous savons qu'il se tisse dans notre région certains genres d'étoffes qui s'y font à la main aussi économiquement, et peut-être mieux qu'à la mécanique, nous ne pouvons cependant pas méconnaître la portée de cet enseigneAient ; que tandis que dans les départements de l'est on comptiit, en 1846, 20,000 métiers mécaniques contre 15,000 à la main ^ ; 34,000 en 1857 contre 11,000, et 38,000 en 1860» contre 9,000^ , l'usage du tissage à la main continuait,
1 Le Coton, par Reybaud, page bi,
2 Voici, pour le département du Haut-Hbla seulement, la proporlioa du nombre des mélicrs mécaniques sur celui des métiers à bras :
Eu 1828; 20,000 métiers à bras, 2,123 métiers mécaniques. En 1851. 10,000 • • 1 21,128 * ■
En 1862, 4,000 » • 26,153 » *
Rapport sur les forces morales et matérielles de Vindustrie du Haut' Rhin, par M. Tbierr^-Mieg.
dans le district de Saint- Quentin, à être le plus habituel, et le nombre des métiers mécaniques à y rester peu considérable^ A ce renseignement nous ajouterons encore celui-ci : c'est que depuis le développement que les grands établissements de filature^ et de tissage ont pris dans les départements de Test, la fabrication des tissus en coton y est considérablement augmentée.
La situation qu'occupe à Saint-Quentin l'industrie cotonnière n'y est plus, il est vrai, aussi prospère qu'en Alsace; mais ce qu'elle fut, ne peut-elle plus le redevenir? Pourquoi aujourd'hui ne demanderait-elle pas à l'association, à ce principe fécond des grandes entreprises, ses capitaux et ses intelligences, pour y former d'importants établissements, réunissant à des filatures nouvellement outillées des tissages mécaniques? Y a-t-il beaucoup de centres manufacturiers qui présentent autant que celui de Saint-Quentin les principales conditions auxquelles le succès se subordonne : la densité des populations, l'aptitude au travail, l'intelligence instinctive, des établissements de crédit, et par-dessus tout d'excellents ouvriers? Le district de Saint-Quentin, qui pos?ède ces avantages, n'en a-t-il
1 Le nombre des métiers mécaniques pour le tissage du coton qui fonc • tiennent à Saint-Quentin, à La Bussière et à Fluquières, ne dépassa pas encore 1,600.
2 II y avait» en 1846, dans le département du Haut-Rhin, 779,300 broches; 974,298 en 1856, et 2,!237,31i en 186i2 Sur les 107 filatures que comprend la région de Test, il y en a 86 dont le travail roule entre 3^000 tt 20,000 broches; sur les 21 qui restent, 11 vont à 30,000 broches; 5 à 40.000, et les autres sont des unités de 50, 60, 70, 80) 90,000 broches.
pas encore d'autres ? N'a-t-il pas celui d*étre situé plus près du port du Havre, d'où Ton tire le coton, que l'Alsace et Lille ; d'être moins éloigné des fosses, d'où Ton eitrait les charbons du Nord, que Mulhouse et Rouen; d'ôtre enfin plus rapproché de Paris où se vend une partie de ses marchandises, que ne le sont les dépars tements de l'est? et, s'il est nécessaire que la matière sur laquelle s'exerce la main des hommes soit mise à leur disposition le plus avantageusement possible, et que le débouché soit rapproché du produit, TAlsace, qui esté 180 lieues du Havre et à i 30 de Paris, et qui n'a dans son voisinage ni le marché d'approvisionnement, ni celui de la vente, n'a-t-elle pas à supporter, à double titre, la charge des distances ?
Ces avantages sont réels et si généralement appréciés, que l'on s'est souvent demandé comment il se faisait que les fabricants de Saint -Quentin soient encore dans la nécessité d'acheter à Mulhouse, à Lille ou à Rouen, des cotons qu'ils pourraient parfaitement filer dans leur district.
11 a manqué à Saint-Quentin un avantage, une circonstance favorable qui , en Alsace, a contribué, plus qu'on ne le pense*, à la prospérité de l'industrie cotonnière; c'est 1h tradition, les relations de famille, et, nous dirons presque, les alliances. Nulle part, les relations entre manufacturiers ne sont meilleures ni aussi
1 L'influence favorablt des alliances entre les familles de la mémo industrie et d'une même contrée nous fut si bien expliquée par d'honorables habitants de l'Alsace > membres du jury, nos collègues à rexpositiun de 1855, que pensant souvent à ce qu'ils nous dirent alors, nous avons été depuis à même d'en reconnaître l'exactitude.
multipliées qu'à Mulhouse ; nulle part des coininunications échangées volontairement d'ateliers à ateliers ne rendent les découvertes plus accessibles, et Ton peut se demander si Tune des causes de ces bonnes relations ne serait pas les alliances qui, depuis plusieurs générations, ont uni le sang des familles? Avec elles, les fortunes ne se sont pas divisées; on n'a pas été forcé de liquider ou de liciter les établissements industriels, et Ton n'a seulement eu qu'à les améliorer pour les transmettre à ses enfants.
Sans entrer dans des considérations qui expliqueraient peut- être quelques-unes des causes qui ont pu empêcher de nombreux négociants de Saint- Quentin de rester dans le commerce; qu'il nous soit permis de poser cette question : Que serait cette ville si, depuis un siècle, ses maisons de commerce importantes avaient, comme celles de Mulhouse, continué à s'occuper de ses industries, et si depuis 60 ans seulement, elles avaient uni leurs capitaux, leurs efforts et leurs intelligences pour les augmenter et les améliorer? La réponse ne saurait être douteuse, et Saint- Quentin, avec ses habiles ouvriers, serait incontestablement devenue l'une des plus grandes cités manufacturières de la France
Il est juste toutefois de dire que si l'Alsace a sur la Picardie l'avantage du nombre des métiers mécaniques et des grandes filatures, celle-ci possède, de son côté, un précieux élément de richesse et de prospérité que ni le temps, ni les corporations, ni les règlements, ni les révolutions n'ont pu lui enlever: ce sont ses ouvriers.
Ses ouvriers à toutes les époques de son histoire, ont eu le mérite de créer ou de reproduire parfaitement toutes les espèces de tissus qui se fabriquaient, soit en France, soit à rétranger ; prompts à comprendre et à exécuter, ils ont fait et font de suite les étoffes les plus nouvelles et les plus difQciles. Aussi est-ce à cette remarquable faculté de bien comprendre l'économie d'un tissu que souvent ils doivent d'être chargés d'essayer ces mille articles de fantaisies que l'imagination des commerçants cherche à inventer. Les ouvriers de ce district ont donc incontestablement les qualités qui en font d'habiles travailleurs; et, à ce titre, ils ont droit à une mention dans les annales des industries d'une contrée manufacturière qui leur doit une partie de sa glorieuse renommée.
Pour nous, qui avons été longtemps à même de les apprécier, le dire ici est acquitter une dette, et, heureux de mentionner ce qu'ils étaient autrefois et ce qu'ils sont, nous allons, en finissant, résumer ce que furent leurs devanciers.
Les ouvriers ou les artisans du Vermandois ne naquirent pas dans le servage : ils étaient libres de leurs personnes, de leurs biens, et partant ils ne furent forcés ni de labourer pour leur seigneur, ni de de forger à la ville sous leur bon plaisir. Pour eux, le travail n'était pas un droit seigneurial : ils savaient tisser de la toile et des étoffes de laine dites sayettes, parce (ju'ils l'avaient appris de leurs pères, qui, du v* au vu* siècle, avaient eux-mêmes travaillé dans les couvents et les monastères.
Afin d'échapper aux exactions féodales, dès qu'ils le purent, ils se réunirent en jurandes et en maîtrises. Mais les corporations devinrent à leur tour une servitude qui limita le nombre des maîtres pour restreindre la concurrence, et qui augmenta la durée de Tapprentissage pour avoir moins de compagnons' et plus de travail gratuit*.
Les corporations se jalousèrent et se disputèrent entre elles le marché, non par la supériorité des produits, mais par l'étendue des privilèges qu'elles se faisaient céder. Le moyen âge fut routinier, mais la faute en fut bien plus aux entraves des corporations qu'à l'ignorance des ouvriers. La royauté avait beaucoup à faire, et elle avait bien d'autres soucis que de s'occuper du travail; elle se contentait d'y trouver une source.de revenus dont elle avait besoin.
Au commencement du xvi* siècle, l'art du tisserand, un de ceux qui avaient le plus occupé les esprits, étwt, après 300 ans, à peu près tel qu'il avait été au xm\ Le métier était construit de la même façon; il fallait encore deux ouvriers pour tramer une étoffe de grande largeur ^. L'origine des progrès du tissage dans la ville de Saint-Quentin et dans ses environs, date surtout de l'époque où ses habitants, ceux de Cambrai et de Valenciennes accueillirent les émigrés flamands poursuivis par les persécutions du duc d'Albe'*.
i Aa xvii* et au xviiP siècles, une maîtrise se vendait encore de 3 à i,000 livres.
2 Hisloire det Classes ouvrières. — Levasseur. — 11' volume, page 451.
3 Cette prospérité eut ensuite à souffrir du départ de ceux des ouvriers de Saint -Quentin et de ses environs qui furent forcés de s*exiler par suite de la révocation de redit de Nantes.
L'industrie et le commerce furent^ au xvii* et au xviii* siècles, surchargés d'innombrables parasites et de règlements sévères qui, en entravant les transactions, accrurent le prix de toutes choses, à raison des droits dont il fallait payer les prérogatives des privilégiés, n y eut des jurés compteurs, des mesureurs de toutes les denrées, des jurés marqueurs et visiteurs de toiles.
Les règlements étaient aussi multipliés que les charges inutiles ^ On fixa la longueur, la largeur et la qualité des étoffes en laine, comme celles des linons et des batistes. En 1670, nous l'avons dit, il tut rendu, le 24 décembre, cet arrêté : <c que les étoffes qui ne se- » raient pas conformes aux règlements seraient expo- » sées sur un poteau, avec le nom du marchand et D de l'ouvrier, puis déchirées et brûlées; qu'à la se- » conde récidive, le marchand et l'ouvrier seraient » mis au carcan pendant deux heures. » En 1717, on condamna un blanchisseur de Saint -Quentin, M. Dumoutier-Devâtre^ à 500 livres d'amende pour avoir mis dans l'eau, le samedi soir 13 au lieu du lundi 15 mars, des pièces de batistes qu'il avait à blanchir.
Peu de temps avant 1789, un inspecteur des manufactures écrivait : a que chaque semaine pendant nom- » bre d'années, il avait vu à Rouen, brûler 80 ou 100 » pièces d'étoffes, parce que les règlements sur le
1 Voir aux pièces justiflcatives, W volame, les nombreux documents qui concernent ces règlements.
t l«r volume, pages 884.
» tissage n'avaient pas été observés^ quoique Tétofie » ne fût vendue que pour ce qu'elle valait. »
Si Ton se reporte à l'histoire du travail où, pendant tant de siècles, les classes ouvrières ont éprouvé de dures privations, ou aux règlements qui ont si souvent arrêté Tessor de Tindustrie, on est étonné, émerveillé de rhabileté instinctive et extraordinaire que déployèrent, toujours et quand même, les ouvriers de Saint- Quentin et de ses environs.
Ainsi, après avoir fait jusqu'au xvi* siècle des toiles, des draps légers, des serges et de la sayet^erie, on les voit, au xvii', s'occuper delà culture du lin et continuer de produire ces tissus en âl appelés linons et batistes qui furent si bien appréciés par le monde entier. Au xviii% outre ces mêmes tissus, dont ils perfectionnèrent les qualités, les genres et les largeurs, ils en fabriquent ^d'autres parmi lesquels on remarque les gazes en fil, les linons brochés, les mousselines en coton; puis des gazes en soie, des baréges, et une multiplicité d'articles que seuls ces intelligents travailleurs surent créer ou perfectionner.
La révolution de 1789 survint, et, en brisant les entraves qu'avaient eu à supporter les manufactures, en abolissant les corporations, les maîtrises et les privilèges, elle émancipa l'ouvrier. Ce ne fut, en effet, que de cette époque qu'il eut la main libre, et, quoique la république et l'empire aient longtemps armé cette main d'un fusil pour le salut et la gloire de la France, beaucoup d'entre eux, et ceux du district de Saint-Quentin qui revinrent dans leurs familles,
s'empressèrent de se remettre au travail, heureux de pouvoir contribuer par leur intelligence à augmenter la richesse productive de leur pays.
Quelques années plus tard, sa principale industrie, celle des linons et des batistes, devait avoir aussi sa révolution. Depuis plus de deux siècles la consommation recherchait ces tissus, et la consommation avait raison; car il était difficile d'en trouver de plus parfaits ; il arriva cependant un jour où la mode les rechercha moins, et où elle en demanda d'antres*.
On se mit alors à fabriquer des tissus en coton, mais pour opérer une pareille transformation, que de choses à organiser? Il fallait tout changer, et ce furent ces mômes ouvriers qui fabriquaient avec une si rare perfection ces linons et ces batistes qui produisirent, avec le môme succès, les percales, les basins, les gazes, les percales à jours et les mille autres genres de produits en coton qui furent alors si justement remarqués. Ils firent ensuite tous les nouveaux tissus en laine, en soie, en coton ou en lin qui ont été créés; ils firent les châles les plus beaux ^ comme les fichus les plus simples ; les tulles et les dentelles aussi bien que les plus jolies broderies.
Les ouvriers de Saint-Quentin et de ses environs ne ressemblent pas à ceux d'autres centres manufacturiers
i Pour se rendre compte de la situation da commerce de linons à Saint'Quentin de 176) à 1807, se ri^porler au iv« chapitre (2« partie] et aux pièces justificatives de la page 69, qui cooUennf;rit les tableaux et documents annexés au rapport présenté en 1811, par M. Delborme à la chambre consultative des manufactures.
qui fabriquent un genre de produit et non un autre, qui font des étoffes brochées et non des étoffes unies.
Depuis le commencement du siècle , ils filaient le coton, puis après ils filèrent de la laine, du lin, des étoupes, ils firent tout ce qui leur lut demandé, du sucre comme de Thuile,, les machines les plus compliquées comme des ressorts pour les jupons; en un mot, il n'y a pas et il n'y a pas eu une marchandise quelconque qui depuis 60 ans se soit fabriquée dans les provinces du nord de la France, qu'ils ne l'aient eux-mêmes produite avec le plus grand succès.
Aussi les preuves de leur incontestable capacité sont-elles glorieusement inscrites dans les annales de l'industrie française, et en se reportant aux listes des récompenses accordées à la suite des expositions de 1806, 1819, 1823, 1827, 1834, 1839, 1844, i849, 1855, et de celles qui eurent lieu à l'étranger, l'on trouve qu'il n'y a pas un centre manufacturier dont les produits aient été plus distingués et récompensés que ceux des diverses industries de Saint- Quentin.
Dans son district, ainsi que partout, le prix du travail comme celui des autres marchandises a varié, et souvent dépendu du rapport qui s'est établi entre l'offre et la demande. Le salaire, comme l'a dit un économiste, a baissé quand deux ouvriers couraient après un maître, et il a haussé quand deux maîtres ont couru après un ouvrier. Toutefois, nous dirons que le travail y a eu aussi ses mauvais jours.
Aux^ xui* et xiv* siècles les mentis ouvriers y gagnaient 9 deniers par jour, ce qui, au prix du marc actuel de l'argent, représente 14 sols; et au xvm*, un tisseur, pour fabriquer une pièce de linon, recevait en moyenne 15 francs. L'on estimait qu'en travaillant constamment il pouvait en faire 25 pièces par année. Quant aux fileuses^ sauf des exceptions, la journée leur valait ordinairement de 5 à 7 sols.
En 1826, les mécaniciens gagnaient à Saint-Quentin 3 francs SO centimes, les fileurs de 2 fr. 75 à 3 fr., les ourdisseuses 1 fr. 25, le rattacheur 90 centimes, l'ouvrière de buerie 1 fr. 50, celle d'apprêt 1 fr. 25, les tisseurs des campagnes 1 fr. 25 à 1 fr. 75, les trameuses et les bobineuses 75 centimes^.
Les salaires sont aujourd'hui généralement plus élevés qu'en 1826, et, sans avoir la possibilité d'établir des comparaisons exactes sur ce qu'ils ont été à chaque phase de notre histoire locale, il est juste de reconnaître que nos manufacturiers ne se sont jamais opposés à ce que, par les effets d'une consommation
1 Voici, d*après Leber, en 1336, le compte de Lucas-Ie-6or^e, tailleur de Philippe de Valois, (le roarc d'argent valait alors i livres 10 sols,) c Pour 464 journées de valets couturiers, employés à coudre les robes et
• autres parties des vêtements destinés à une réception de chevaliers,
• chaque journée est comptée à un sol 6 deniers, ce qui représenterait au » cours actuel 18 sols 6 deniers » (De l'appréciation de la fortune privée, page 64).
2 Pour compléter nos renseignements sur les salaires, nous avions rin* tention de rechercher, pour en établir la comparaison, les prix de toutes les dearées et des autres objets nécessaires à la vie des ouvriers, aux différentes époques de notre histoire. Ce travail, qui demandait d'importants développements et de nombreuses recherches était Tun de ceux auxquels nous allions nous livrer, lorsqu'une fatale circonstance nous a décidé à terminer immédiatemeal celte élude.
croi8saate,raeiivHé manuelle soit déplus en plus rétribuée.
L'augmentation de k moyenne de la i^ie humaine^ augmentation lente ei progressive, est encore une preuve de l-amélioration matérielle de la situation des «lasses ouvrières.
Nous ajouterons enfin que l'une des eonséquences de l'élévation des salaires a été d'amener un rapi»H> chement entre une partie de la classe moyenne et celle des bons et économes ouvriers; et en effet, ceux qui gagnent 4 et 8 francs par jour, en ne leur comptant que 300 jours de travail dans l'année, arrivent maiatenant k toucher la somme de 12 et 4500 fraacs, c'està-dire qu'ils sont rétribués m plus ni i^oins qu'un employé ordinaire gagnant autant que lid, et avec m<Hns de servitude de tenue.
Le grand avantage de cette centrée n'est donc pas seulement de posséder dans son rayon des usioeB importantes de mille produits, d'avoir des négociants habiles, des banquiers intelligents qui font des chiffres d'affaires considérables , des marchands actifs qui aident aux progrès du commerce de gros et de détail, mais encore d'y avoir des ouvriers capables de faire tout ce qui leur est demandé, et qui, pour tous les genres de produits où l'art et le goût donnent du prk à la matière, peuvent avoir parfois des rivaux, mais où ils n'ont certaiaevient pas à eraind4*e de rencontrer des maîtres.
Les négociants de Saint^Quentin soQt des descendants de ces anciens marchands et de ces ^^6 bour-
geois ou artisans du Vermandois qui, au xn* siècle, libellaient leur droit municipal dans des termes tels qu'en les rappelant, l'illustre auteur^ des manuscrits inédits de l'histoire de Tiers-Etat demandait «c à ceux qui sou- » tiennent que l'esprit d'indépendance et de dévoue- » ment civique est un pur anachronisme dans l'histoire » des communes françaises, à quelle catégorie de sen- » timents et d'idées ils rapportent les formules du « droit municipal de Saint-Quentin * ? »
Le caractère d'indépendance et de dévouement civique de ces bourgeois se retrouve à chaque page de leur histoire. D se retrouve au xvi* siècle, quand ils mouraient pour leur pays en sauvant la France ; aux xvn' et xvni'^, quand ils soutenaient si chaleureusement devant toutes les juridictions l'intégralité de leurs droits, de leurs franchises, et qu'ils gagnaient le procès du Franc-Alleu*, ou quand, pour défendre leurs intérêts, souffrant de la concurrence que faisaient à leurs tissus en fil les mousselines étrangères, ils demandaient, en 1730, au roi Louis XY « de faire
1 Aug. Thierry, I» volume, page 267.
2 Pièces justiQcatives dri l«r volume, page 267. Voir cette citation tirée d*une note des établissements de la commune dd Saint-Quentin, rédigée pour servir à la commune d*Eu. {Archives de h mairie d^EUj livre rouge).
3 Le 23 janvier 1732, le sieur Cromelin, mayeur en charge, refusait de livrer à Tintendant l'état de la quantité dts pièces de batistes et de linons qui avaient été marquées, « prétendant qu'une pareille inquisition • tendait à éiàbWr de nouveaux droits. •
i Le receveur général qui avait fait diriger Tinstance contre la ville lui demandait 400,000 livres, outre ce qui devait rentrer au roi par la voie des fermiers-généraux. Ce procès, défendu par L. Hordret, fut gagné la 29 mai 1775.
» immédiatement supprimer la compagnie des Indes, » qui ruinait les manufactures de la France. y>
Les commerçants de Saint-Quentin ont aujourd'hui comme autrefois l'esprit d'indépendance et de noble fierté qu'ils doivent ou qu'ils devaient à leur travail. Placés à la tôte du négoce et de l'industrie, ils ont l'ardeur qui crée et la persévérance qui achève; avec un excellent goût pour innover, ils produisent bien ce qu'ils font, et ce qu'ils n'ont pas inventé, ils le perfectionnent avec succès. Possédant les qualités qui constituent le bon commerçant, ils sont laborieux, inteUigents, économes, et animés surtout du désir de bien faire leurs affaires. Prudents dans leurs opérations, ils donnent peu au hasard, et se méfient peutêtre trop des grandes entreprises; aussi, y a-t-ilpeu de villes en France où il y ait plus de sécurité dans les transactions qu'à Saint-Quentin, et moins de faillites et moins de perturbations dans ses manufactures.
Avant l'année 1S57, outre ses commerçantsen toiles, en bois, en peaux, en vins, en charbons de bois et en autres denrées, il y avait dans cette ville 12 gros marchands d'étoffes en laine et de sayetterie; au recensement fait, en 1698, par les soins des intendants, ce nombre s'élevait à 25 gros marchands ^ et à 60 petits ; en 17S0, il y avait 30 négociants ; 46 en 1792, et en 1 800, 38 maisons de commerce pour les linons et les
1 Ce sont les dénominations données dans les documents à ceux qui faisaient et qui font à Saint-Quentin le commerce des produits de la laine, du ftl et du coton.