‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 114 sur 203 · L'HÉRÉSIE · texte numérisé non relu

L'HÉRÉSIE

Reportons-nous au commencement du xme siècle et, comme objet d'étude, choisissons un terrain qui, embrassant toute la France méridionale, empiète sur la Catalogne et sur le versant sud des Pyrénées. Sur ce terrain, comme ailleurs, l'hérésie est ancienne. Eclose dans ces régions d'Orient où couve la peste, elle a eu, comme ce fléau, ses migrations. Voici deux siècles qu'elle promène ses ravages sur l'Occident ou, comme on dit , sur le monde latin. Comprimée dans le nord avec une clairvoyante énergie, elle a trouvé parmi les populations légères du midi un accueil moins ombrageux. Faute d'avoir été suffisamment combattue, elle offre maintenant le caractèrepernicieux d'un mal négligé ; pourpeu, ce mal deviendrait incurable.

Quelleétait cette hérésie ? qu'était-elledans sesdogmes, dans sa morale , dans sa force ? Le péril qu'elle faisait courir à la chrétienté était-il aussi grand qu'on l'a dit? C'est à résoudre à ces questions que le présent chapitre est destiné. Nous nous proposons d'établir :

Qu'au point de vue spéculatif, l'hérésie était la négation complète et radicale du dogme chrétien ;

Qu'au point de vue pratique, elle s'attaquait à la loi

352 CHAPITRE XI. l'hÉRÉSIE.

morale et à ses dispositions les plus élémentaires, à la loi morale révélée et à la loi morale naturellement connue ;

Qu'au point de vue de sa puissance d'organisation, de son extension, de sa force, elle constituait une menace redoutable pour l'existence même de la catholicité.

L'Eglise patienta longtemps ; elle finit par déclarer une guerre à mort à la secte albigeoise ; c'était la guerre pour la vie ; c'était une œuvre de défense religieuse et sociale, embrassant, non seulement les intérêts éternels, mais les intérêts du temps, la cause des âmes et celle de la civilisation.

LE DOGME CATHARE.

Dès l'abord une question surgit : c'est celle des origines. Où placer le berceau du catharisme ? Est-ce en Perse au me siècle ? Est-ce en Bulgarie au xe ? Le catharisme descend-il en ligne droite et sans interruption du vieux manichéisme, si connu avant la chute de Rome, proscrit par les édits impériaux, par Dioclétien lui-même, rendu fameux par l'adhésion que saint Augustin lui donna , par les combats qu'il lui livra ? Le catharisme au contraire, est-il né des cendres depuis longtemps éteintes de cette hérésie, dont il aurait repris à son compte les doctrines oubliées ? Problème qui nousmènerait trop loin. Contentons-nous de prendre acte d'un fait, reconnu de tous, et pour nous capital. La secte manichéenne renaît au xe siècle. Au xie, après avoir couvé parmi les Slaves de la Bulgarie, du Danube et de l'Adriatique, elle s'est étendueau monde occidental. Elle prend, au xn° etau

LE DOGME CATHARE. 353

xiii" siècles, des proportions menaçantes. En Italie surtout et dans la France du midi, elle a jeté des racines profondes.

Peu curieux en cequi touche aux origines éloignées de cette hérésie, nous n'éprouvons pas un besoin plus marqué de nous perdre dans le labyrinthe des afHuents qui Font formée. Nous n'essaierons pas d'analyser les éléments disparates d'un système qui, tout en se parant de l'étiquette chrétienne, fait des emprunts au gnosticisme, au paganisme, à la philosophie néo-platonicienne d'Alexandrie, aux mystères des temples d'Egypte et de Syrie, au zoroastrisme, au boudhisme et à l'antique religion chaldéo-baby Ionien ne.

Et de même, nous n'entrerons pas dans les questions d'école qui ont partagé les cathares. Nous ignorerons absolument si, à côté d'un catharisme oudualisme absolu, il y eut un catharisme ou dualisme mitigé. Nous le pouvons d'autant mieux, quece dernier système ne prit jamais possession des esprits, dans les contrées de langue romane, théâtre circonscrit de nos explorations.

En un mot, nous évitons de nous engager à fond dans une histoire de la doctrine cathare. Un seul point nous suffit : les cathares dont nous avons à traiter, nos cathares si l'on veut, les cathares du midi de la France, professaient le pur manichéisme^ le manichéisme de vieille roche, le manichéisme absolu.

Réduites à destermesaussi simples, les responsabilités devant l'histoire de la secte albigeoise sont plutôt aggravées qu'atténuées. On l'a compris : longtemps la polémique a roulé sur ce point. Les cathares, patarins, albigeois, bulgares, et quelque nom qu'on veuille leur donner 1

i. La note d'infamie qui pesait sur ces hérétiques a laissé dans le langage des traces qui se sont perpétuées jusqu'à nosjours. Parlant des sectaires qui font l'objet de notre étude, Etienne deBour

LES TEMPS PRIMITIFS. ï3

— on n'a que l'embarras du choix — ont trouvé, pour les défendre du reproche de manichéisme, des avocats nombreux et remplis d'un beau zèle. Le protestantisme spécialement avait pour les absoudre des motifs queBossuet met en lumière avec sadialectiquc puissante. « D'où vient, se demande-t-il, que les protestants entreprennent la défense de ces scélérats ? La cause en est trop claire : c'est l'envie de se donner des prédécesseurs. » Et en effet, « affligés de leur nouveauté » et ne pouvant se rattacher aux origines du christianisme par une filière légitime, force leur fut de chercher des ancêtres au sein des sectes; ils se reconnurent dans les Albigeois. Mais cette paternité ne laissaitpas d'êtrecompromettante. Bossuet, après avoir savamment établi que les Albigeois professaient » d'abominables doctrines » et que, en particulier, ils étaient a de parfaits manichéens î, conclut sa démonstration par ces mots : « Voilà quels étaient les Albigeois, selon les auteurs du temps, sans enexcepter un seul. Les protestants

bondit: « Dicuntur a Theutonicis Katari vel Kathaaristœ ». Ce mot Kathaaristœ — Ket^er — s'est conservé dans la langue allemande pour désigner, non plus seulement les cathares, mais les hérétiques en général. 11 comporte en outre une acception grossière et insultante.

Inutile de rappeler qu'il en va de même et plus encore du nom de bougre — boulgre, bulgare — que les Français donnaient aux néomanichéens. D'après M. A. Du Boys (Hist. du droit criminel français, t. h, p. 239), bougrerie et crime contre nature étaient des termes employés l'un pour l'autre, par suite de l'imputation qui déshonorait la mémoire de ces hérétiques.

D'après M. Dulaurier (Les Albigeois dans le midi de la France), l'appellation de Patarin est encore employée dans le dialecte languedocien sous la forme patari, « qui se dit des gens sans aveu et d'une conduite désordonnée ».

Ces termes, dont letymologie appartient à l'étude du passé, étaient, au Moyen Age, très bien compris des peuples. Au xve siècle encore, c'était une injure, grave et passible de l'amende, que d'appeler quelqu'un vaudois. Une acception d'immoralité, plus ou moins énorme, s'attachait à cette qualification. (Cf. Inventaire des Archives de la Côte-d'Or, passim, t. m.)

LE DOGME CATHARE. 355

en rougissent et nous disent que ces excès, ces erreurs et ces dérèglements sont des calomnies » *.

Vaine échappatoire, impuissante à persuader les protestants eux-mêmes I

Il y a deshistoriens militants. Se faisant les champions d'une cause, ils se servent de l'érudition comme d'une arme — scribitur ad probandum. Il en est d'autres pour qui Térudition est une fin : affectant de s'attacher au fait matériel, ils se flattent d'exposer sans conclure — scribitur ad narrandum. Suivant l'étendue du rayon où ils opèrent et dans la mesure où leur esprit s'est préservé du parti pris et de l'erreur préméditée, ces pionniers de la science ont, eux aussi, sans le vouloir peut-être, contribué à servir la cause de la vérité et de Dieu.

Les deux écoles, celle de l'érudition comme moyen et celle de l'érudition comme fin, s'accordent aujourd'hui à imputer aux Albigeois une doctrine à base manichéenne ou dualiste. Quand Bossuet, voulant arracher une arme des mains des protestants, leur démontrait que les sectaires dont ils se faisaient des ancêtres, étaient disciples de Manès et non de Jésus-Christ, il s'appuyait sur une abondance de preuves égale à sa merveilleuse éloquence. C'était à bon droit qu'il s'écriait avec une assurance superbe : « Pour nous, nous produisons autant de témoins qu'il y a dans tout l'univers d'auteurs qui ont parlé de cette secte ».

Ecoutons, d'autre part, l'érudition pure ou se croyant telle, en tout cas l'érudition curieuse. Elle se présente à point pour confirmer les allégations de l'érudition militante. Maniée avec une incontestable compétence, et cela par un protestant, ce dont nous n'avons nulle envie de nous étonner, elle est — nous le disons avec regret —

i . Hist. des Variations. L. IX.

moins exempte de préjugés natifs qu'elle ne pense et qu'elle ne voudrait. Raison de plus pour accueillir ses dires, lorsque, en une question si longtemps controversée, elle entre dans la voie des aveux. Elle l'a fait dans un livre plus savant qu'irréprochable, l' Histoire des Cathares ou Albigeois, où son auteur, M. Schmidt dénonce la doctrine dualiste ou manichéenne des sectaires en des termes qui, avec l'éloquence en moins, rappellent ceux du grand polémiste de Meaux. Après avoir produit en faveur d'une thèse, qui depuis longtemps était celle des catholiques, toute une nuée de témoignages, l'écrivain protestant ajoute : « Ce n'est pas pour faire du luxe que nous avons cité tous ces passages ; notre but est de constater l'accord qui règne entre les auteurs, quels que soient le pays et le siècle auxquels ils appartiennent*. »

i . Ne confondons pas M. C. Schmidt, professeur à l'université de la confession d'Augsbourg à Strasbourg, avec M. Ad. Schmidt, cité précédemment, président de la haute cour de justice en Meklen bourg.

(2) Histoire et doctrine des cathares ou Albigeois, 1. 11, p. 12, note 1 . La question de l'autorité des sources relatives au catharisme est très sagement envisagée dans cet ouvrage dû à la plume d'un professeur de théologie protestante. (Cf. t. 11. Introd. p. v.) L'a,uteur suppose cette objection : Les écrits dogmatiques des cathares sont détruits. On ne connaît leur doctrine que sur le témoignage d'écrivains hostiles. Comment ajouter foi à leurs allégations ? Les cathares n"ont-ils pas été calomniés ? « C'est là, répond M. Schmidt, une opinion qui ne saurait se justifier. » Voici en substance les motifs qu'il en donne :

« Plusieurs des écrivains qui ont réfuté la secte ne l'ont fait qu'après en avoir été membres eux-mêmes (tel est le Frère-Prêcheur Rainier Sacconi), et leur témoignage mérite d'autant plus de confiance qu'ils déploient plus de zèle à démontrer la faussetéde leurs anciennes opinions. »

Ajoutez à ce premier motif l'autorité personnelle de certains écrivains. « Il serait difficile de croire qu'un savant docteur comme Monéta (Frère-Prêcheur lui aussi) eût écrit un volume in-folio de plus de cinq cents pages uniquement pour combattre des erreurs imaginaires, inventées par la malveillance. »

Enfin, l'historien se fonde sur l'accord constant et unanime de monuments de dates très diverses (depuis le xe jusqu'au xvc siècle)

LE DOGME CATHARE. 3 5j

Ainsi les cathares ou Albigeois sont dualistes. Aveu précieux et qui n'est pas isolé. La grande hérésie des xna et xme siècles continue de nos jours à rencontrer, au sein du protestantisme orthodoxe, des admirateurs passionnés, et en dépit de cet enthousiasme, vous entendez tel ministre diplômé du Saint-Evangile, confesser ingénument que la doctrine albigeoise s'attaque à la base même du christianisme

M. Schmidt va plus loin.

« Le catharisme, écrit-il, ne peut être appelé une hérésie chrétienne *. » Et, en effet, l'erreur ici ne porte pas sur tel point en particulier ; c'est du tout qu'il s'agit. N'allez pas croire que les cathares, en conservant certaines formules communes aux confessions chrétiennes, ont fait grâce à quelque parcelle du dogme révélé : ce que ces formules signifient est répudié par eux. « Ils se servent — c'est encore notre auteur protestant qui l'affirme— des expressions et des termes delà théologiechrétienne, pour en revêtir des idées tout à fait étrangères au christianisme3. » Et plus loin: « Ce ne sont pas leurs opinions qu'ils veulent mettre d'accord avec la Bible ; c'est

et de contrées non moins diverses. Le concert ne peut avoir pour cause le mensonge et la calomnie.

A ces preuves il faut joindre les dépositions des témoins et accusés cites devant le tribunal de l'Inquisition, soit en France, soit en Italie.

Schmidt cite continuellement ses sources. A cet égard, nous nous contenterons, tant que nous ne traiterons que du dogme cathare, de renvoyer le lecteur à l'exposé qu'en fait cet historien. Tombé d'accord avec lui et par lui avec la critique protestante et rationaliste, nous accueillons des preuves, réunies avec assez de soin pour que nous-mêmes soyons dispensé d'en apporter. Nous procéderons autrement pourla partie morale, par rapport à laquelle nous sommes en désaccord.

1. Citons, comme exemple, M. Nap. Peyrat (Hist. des Albigeois, t. il, p. 1 1 et passim).

Page 1