‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 115 sur 203 · Schmidt, t. n, Introd., p. vi · texte numérisé non relu

Schmidt, t. n, Introd., p. vi

la Bible qu'ils s'efforcent d'accorder avec leur système ».

Ils sont manichéens, c'est assez dire. Il y a, si vous les écoutez, deux principes coéternels et opposés : le Dieu bon, créateur des esprits ; le dieu mauvais, créateur de la matière.

Dès lors, le erreurs se précipitent. Ils ont arraché la pierre angulaire, effacé du Credo cette parole première et fondamentale : « Je crois en un Dieu, Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre — Credo in unum Deitm, Patrem omnipotentem, creatorem cœli et terrce » — et l'édifice croule tout entier.

Passez en revue tous les articles du symbole chrétien, et vous n'en trouverez pas un seul qui n'offre une incompatibilité logique avec le système cathare.

Ils n'ont pas voulu du Dieu unique. Par une conséquence forcée, ils repousseront le mystère d'un seul Dieu en trois personnes. Et, néanmoins, leur éclectisme sacrilège laissant une place à des notions trompeuses d'un christianisme travesti, ils prétendent adorer le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Vaine formule ! Ils font de la Trinité des personnes ce qu'ils avaient fait de l'unité de nature ; ils la suppriment.

Mais, puisque, en paroles du moins, ils admettent une sorte de Trinité, qu'est-ce que le Fils, s'il n'est pas Dieu ?Et qu'est-ce que le Saint-Esprit?

Le Fils est le plus élevé parmi les anges; le Saint- Esprit le suit immédiatement, comme chef des esprits célestes. Cet Esprit principal est d'une beauté ineffable , et une des joies des anges consiste à le contempler. Tous les anges, du reste, méritent, à certains égards, le nom de Saint-Esprit . C'est ainsi qu'on appelle esprit consolateur ou paraclet l'ange qui s'unit à l'âme du cathare, lorsque celui-ci, ayant passé parla formalité de l'initiation ou du Consolamentum, compte au nombre des parfaits.

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Les œuvres de Dieu ad extra, comme disent les théologiens , c'est-à-dire produites par sa toute-puissance en dehors de lui-même, la création et la rédemption sont également dénaturées.

Dans le système cathare, il est impossible de traiter de la création , sans se heurter avant toutes choses à la question du bien et du mal. Le Dieu créateur a un rival : nous Pavons nommé , c'est le dieu mauvais ; la loi du dualisme se continue dans leurs œuvres. L'hérésie sépare ce qu'unit le Credo catholique. Au lieu de dire credo in iimim Deum. .. creatorem cœli et terrœ, visibiliumet invisibilhim , elle fait deux parts, non seulement distinctes mais opposées, dont l'une, la créature visible , est attribuée au dieu mauvais; dont l'autre , la créature invisible, est attribuée au Dieu bon. Chacune de ces deux parts portele caractère indélébilede son auteur : le monde matériel, œuvre du dieu mauvais, c'est le mal; le monde spirituel, œuvre du Dieu bon, c'est le bien.

Allons droit au point qui nous intéresse, qui nous touche, dans notre origine, dans notre être , dans notre destinée. Qu'est-ce quel'homme; Question embarrassante, l'homme participant à la fois au monde des esprits et au monde matériel. L'homme est-il bon de sa nature ? est-il mauvais ? Est-il bon et mauvais à la fois, bon ou mauvais dès le premier instant de son existence ?

A cette question il semble que, d'après la doctrine cathare, une seule réponse soit possible. L'homme étant le produit combiné de deux facteurs, doit tenir quelque chose de chacun d'eux ; il est bon et mauvais, bon quant à l'esprit et mauvais quant au corps. Mais pour nos manichéens, il n'en va pas ainsi : l'homme est bon et tout simplement bon. L'erreur, d'après eux, est de considérer l'homme tel qu'il est sur la terre. Son entité, qu'on fait dépendre à tort de l'union de l'àme et du corps, est

indépendante du corps. Le Dieu bon, qui a eu la priorité dans l'œuvre de la création, a créé l'homme à l'état d'âme céleste, il a crcé toutes les âmes ensemble, elles préexistent à leur enveloppe, disons mieux, à leur prison terrestre Séduites par le dieu mauvais, sans qu'il fût en leur pouvoir de résister — nous verrons que les cathares ne connaissent pas le libre arbitre — elles ont été enfermées dans des corps. L'homme, tel que nous le connaissons, est un composé accidentel et fortuit; moins que cela : car un composé suppose une certaine union. Ici il n'y a qu'une juxtaposition , absolument monstrueuse et contre nature, des deux éléments contradictoires et inconciliables : l'âme, cette œuvre du Dieu bon, bonne encore après la chute, et le corps, œuvre irrémédiablement mauvaise du dieu mauvais. Ou, si vous préférez cettJ autre explication, l'incorporation de l'âme est une métamorphose due à l'astuce du dieu mauvais, un méchant tour de sa façon. L'âme céleste a été changée en homme terrestre, comme les compagnons d'Ulysse ont été changés en bêtes, et même - le système cathare va jusque-là — il se peut, dans le cas où cette âme n'aurait pas achevé sa pénitence durant cette vie. qu'elle subisse d'autres métamorphoses et qu'elle soit condamnée à passer par un ou par plusieurs corps d'animaux, en attendant sa purification totale. D'après certains rêveurs . l'âme qui devint saint Paul en était à sa trente-deuxième migration.

Entre le dogme et la morale l'union est étroite, indissoluble. Dès le premier article du Credo manichéen, la question du bien et du mal s'est posée ; elle se représente à chaque instant; elle rentre dans les nécessités d'un exposé dogmatique. Nous avons prononcé le mot de pénitence ; la pénitence suppose le péché. Qu'est-ce que le péché, dans l'idée de la secte ?

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Les âmes, préexistant à la chute, ont toutes trempé personnellement, actuellement dans la chute. La chute, c'est le péché, péché non pas originel au sens catholique, mais péché primitif et personnel à la fois. Quant au péché actuel, il semble, dans ladoctrine de ces hérétiques, n'être que le prolongement du péché primitif et se confondre avec lui. Il n'est pas plus imputable que lepéché primitif, le Dieu bon, privé lui-même du libre arbitre, n'ayant pu douer sa créature d'une liberté morale qu'il n'avait pas. Que reste-t-il donc du péché, alors que vous ôtez à l'âme la faculté de se décider soit pour le bien, soit pour le mal ? Il semble que , pour les cathares, la notion du péché se réduise à ce fait, qu'une âme exilée sur la terre et confinée dans un corps communique à la matière et vit sous la puissance du dieu mauvais. Le péché, c'est un état malheureux, une situation fausse et non coupable àlaquellela pénitence mettra fin.

Et le salut ? C'est cet état renversé, c'est l'âm- arrachée à une situation violente, affranchie des liens de la matière, rendue à sa dignité d'âme céleste. Mais, ici , nous allons nous heurter à une de ces contradictions qui, si grossières qu'elles soient, n'embarrassent guère les sectaires. Le salut, d'après eux, s'obtient nécessairement ; toutefois, et toujours d'après eux, il ne s'obtient que conditionnellement, moyennant pénitence, et la pénitence consiste à entrer dans l'église des cathares parla porte du Consolamentum, leur grand sacrement. Hors de cette église et sans le Consolamentum, point de salut ; dans cette église et avec le Consolamentum, le salut est certain.

Mais il y a des âmes qui s'égarent, qui ne distinguent pas la porte, qui n'entrent pas ; et vous dites que, se trompant de voie, elles arrivent, elles aussi, nécessairement au but ? Difficulté qui n'en est pas une pour des esprits aussi fertiles Les âmes purifiées rentrent, immédiatement

après leur mort, en possession de leur état primitif, et c'est là le salut. Les autres sont ajournées ; elles sont errantes à travers des corps ; elles passeront au besoin par une série indéfinie d'incorporations ; des animaux immondes, des reptiles même peuvent renfermer des âmes. Ces métamorphoses, qui sont autant de rechutes sous l'humiliante tyrannie d'une chair maudite, se terminent à la purification nécessaire. Comprenez, si vous le pouvez, comment, à force d'outrages reçus et de souillures contractées, l'âme en vient à revêtir son ancien éclat.

Mais il fallait, pour compléter l'incohérence de son système, que la secte reconnût un enfer éternel. Si le salut s'accomplit nécessairement, il en va autant de la damnation. Expliquons-nous : le dieu mauvais — on le sait — est le créateur du monde matériel. Mais il lui est arrivé, un beau jour, de sortir de sesattributions. C'est en créant, pour cette fois seulement, des âmes mauvaises, en irrémédiable état de mauvaiseté, vouées fatalement à l'enfer et à la perdition. Nous nous trouvons ainsi, plusieurs siècles à l'avance, en face de l'inflexible prédestinatianisme de Calvin .

Est-il nécessaire d'ajouter que. en ce qui touche nos destinées d'outre-tombe, les rêveries des cathares fourmillent d'autres erreurs ? La métempsychose a pris la place du purgatoire. Qu'on ne parle pas des prières et des œuvres satisfactoires pour les morts ; elles ne sauraient cadrer avec l'économie du système. Un des dogmes concernant le monde futur, la résurrection de la chair, est particulièrement odieux aux hérétiques manichéens. La chair étant essentiellement mauvaise et le salut consistant à s'en défaire comme d'un vêtement souillé et infectieux, elle ne peut, au jour de la réhabilitation, que tomber décidément aux rebuts. L'âme céleste,

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en retournant à son principe, secoue cette livrée du dieu mauvais et va reprendre son enveloppe spirituelle, laissée sous la garde de son ange, au vestiaire du paradis.

Est-ce assez de destructions? Placée sur une inexorable pente, l'hérésie ne s'arrête pas en chemin. La voilà qui s'attaque à la source même du christianisme, au Christ, à l'Incarnation.

Elle procède, comme en d'autres points, d'une manière oblique et cauteleuse. Elle accepte les termes et les formules, et elle se moque des choses. Les simples pourront s'y laisser prendre.

Pour nous chrétiens et pour nous catholiques, l'objet formel de notre foi, le pôle radieux de notre espérance, l'attrait aimable et puissant qui ravit nos cœurs, c'est que le Christ est Dieu et que le Christ est hpmme. Nous croyons à l'immense charité cause de son incarnation — et nos credimus charitati qaam habuit in nobis '. Nous prendre notre foi, c'est un crime ; c'est plus que nous prendre la vie.

Tel est pourtant l'attentat dont le manichéen se rend coupable. Il ruine, il anéantit le Christ — solvit Jesum^ Ayant mis au compte du mauvais principe toutes les choses visibles, il ne peut adhérer à l'idée du Verbe fait chair, « de ce Verbe de vie qui fut éternellement, que nous avons entendu, que nous avons contemplé de nos yeux et touché de nos mains 3 ». Le mystère adorable des deux natures dans l'unité d'une seule personne, il le nie sacrilègement. Il ne veut ni de l'une ni de l'autre nature; le Christ n'est pas Dieu et le Christ n'est pas homme; le Christ n'est qu'un ange ; son corps n'est qu'un fantôme, une fumée ou un corps éthéré.

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