I, Joan. i. i
Et ce mystère de la maternité divine qui fait que toutes les générations ont proclamé Marie bienheureuse, ce mystère est supprimé du même coup. Marie est un ange ou une simple apparence, ou encore un symbole de l'église cathare, qui engendre comme fils de Dieu tous ceux qu'elle reçoit en son sein.
Et du mystère de la rédemption, que reste-t-il? La mort du Christ n'est qu'un simulacre. D'ailleurs on lui ôte sonobjet; les âmes sesauverontsans elle, puisqu'elles se sauvent nécessairement.
D'autre part, l'idée de pénitence chez les cathares n'implique aucune idée de réparation et de dette payée. A quoi bon, dès lors, cettesubstitution d'une victime innocente, capable d'immolation en tant qu'homme, et dont les expiations empruntent à sa divine nature un mérite infini ? Si vous demandez alors pourquoi le Fils de Dieu est descendu sur la terre, on vous répondra que c'est pour rappeler aux hommes leur nature et leur origine, pour leur enseigner les moyens d'abréger leur pénitence et de revenir plus promptement au Dieu bon. Le Christ serait un ami, un docteur, un maître, mais non pas un rédempteur.
Poursuivant jusqu'au bout les conséquences de leur . impiété, les cathares arrivaient à ruiner le mystère d'un Dieu fait homme dans toutes ses applications et, s'il est permis de parler ainsi, dans ses ondulations lumineuses à travers le monde sensible et corporel. Ils ne voulaient à aucun prix d'une Eglise visible, ayant un chef, ayant des membres, ayant un organisme qu'on peut embrasser du regard et palper. Les sacrements, composés de matière et de forme, signes sensibles et efficaces par eux-mêmes d'une grâce invisible, passaient à leurs yeux pour une invention diabolique. L'Eucharistie — manger la chair d'un Dieu! — leurétait un objet d'hor-
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reur; le mariage, ils l'abominaient. Ils n'admettaient pas que la créature irrationnelle, elle aussi rachetée d'une certaine manière, pût, en entrantdans la composition des sacrements et, en servant de matière au culte extérieur, contribuer à la gloire de Dieu et à la sanctification de ses élus. Point d'églises matérielles par conséquent, point de cérémonies et de symbolisme religieux, point de culte de la croix et des images des saints.
Et cependant, voués à l'inconséquence, ne pouvant changer leur nature d'esprits vivant dans des corps, les Albigeois, eux aussi, avaient leur culte extérieur, des signes qui parlaient aux yeux, et par les yeux à l'intelligence, des sacrements à leur manière, des cérémonies, un symbolisme. Ils avaient la bénédiction du pain, et, entre eux, ils rompaient ce pain bénit; ils avaient pour leurs évêques et pour leurs diacres un simulacre de consécration ; ils adoraient les parfaits 1 au moyen de rites déterminés, génuflexion, accolades, formules vocales. Ils avaient surtout leur Consolamentum : c'étaitleur grand sacrement, celui qu'ils considéraient, par opposition au baptême d'eau, comme un baptême de feu, et tandis qu'ils reprochaient au baptême catholique d'employer l'eau, agent matériel formé par le dieu mauvais, ils se servaient, pour administrer le Consolamentum, de signes sensibles, tels que : l'imposition des moins et du livre des évangiles, la récitation articulée du Pater par l'initié, sans parler des cérémonies accessoires. On se disputait dans la secte pour savoir si l'imposition des mains communiquait par elle-même l'esprit consolateur ou si elle n'offrait qu'un pur symbole. Toujours
!. Avec Schmidt, nous pensons que le terme d'adoration, employé pour désigner une des cérémonies les plus usuelles parmi les cathares, ne doit passe prendre dans le sens littéral, mais dans le sens plus large d'acte de respect et de vénération.
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est-il qu'elle était invariablement employée *.. Les manichéens avaient beau faire ; jusque dans une cérémonie qui avait pour but d'affranchir l'esprit du poids de la matière, ils retombaient sous l'empire du sensible.
Mettons fin à cette esquisse, si incomplète qu'elle soit. Vous en inférerez sans peine que les Albigeois n'étaient pas, comme cela s'est vu chez d'autres sectaires, hérétiques en un point ou même en plusieurs, et corrects pour le reste. « Ils n'errent pas seulement en un article, dit un contemporain, mais dans tous 2. » Et en effet vous venez de voir s'effondrer dans une abîme d'incroyance les dogmes, l'Eglise, les sacrements, toutes les sources de la vie. Mais il reste quelque chose à renverser, et l'œuvre néfaste va se poursuivre sans rémission. Après le dogme vous avez la morale : ces esprits dévoyés se sont attaqués au vrai, ils s'attaqueront au bien. A lui seul, tel article de leur doctrine détruit l'ordre moral de fond en comble.
LA MORALE CATHARE.
Jusqu'à présent nous avions marché sans désaccord appréciable avec le savant auteur de VHistoire des Cathares ou Albigeois. Cette entente, nous le regrettons, ne peut se soutenir en tout et toujours.
î.Ilen était de même de la récitation vocale du Pater. Un hérétique était mort après avoir reçu l'imposition des mains, mais sans avoir eu le temps de prononcer la formule du Pater. De là grande perplexité! Etait-il sauvé ou ne l'était-il pas? On courut consulter un chevalier, Bertrand de Saissac, hérétique lui-même. Il répondit: « Disons que cet homme est sauvé, mais soyez certains qu'à l'avenir, ceux qui n'auraient pas récité le Pater seront damnés. » Pierre de Vaux-Cernay. — Bouq. t. xix, p. 6.
2. Non uno articula errant, sed in omnes. Disput. inter cathol. et Patarenum.
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Les écrivains des xiie et xiiic siècles, les Papes, les conciles eux-mêmes, empruntaient volontiers, pour l'appliquer à l'hérésie, l'image biblique des renards de Samson, séparés par la tête et unis parla queue1. La tête ou le visage, c'étaitlaphysionomie particulière à chaque hérésie, c'était l'espèce dans le genre. Les queues liées en un seul faisceau, c'était le caractère générique, commun à toutes les hérésies qui ont été ou qui peuvent être ; caractère négatif, consistant dans le rejet du principe d'autorité et de l'Eglise qui le personnifie.
La vraie marque de l'hérésie cathare, le trait spécifique, l'aspect propre qui lui donne, parmi d'autres sectes, une physionomie particulière, c'est la doctrine des deux principes. Exclusion radicaledu christianisme, cette doctrine ne pouvait plaire à notre historien, protestant orthodoxe, bien que — nous le croyons - teinté de rationalisme. Il a reconnu d'instinct le caractère excessif de certaines doctrines, et nous lui en savons gré. Mais s'il a pu signaler, en les désavouant, des hardiesses de pensée qui, pour nous catholiques, sont des énormités et des blasphèmes, il n'a ni pu ni voulu aller jusqu'au bout et flétrir la secte dans son ensemble : au contraire, il lui conserve d'évidentes sympathies.
Ce mélange de répulsion et d'attraction n'est pas fait pour étonner. Il s'explique par l'état des esprits au sein duprotestantisme. Depuis longtemps, dece côté, les questions dogmatiques ont pris rang parmi les choses oiseuses. C'est le contraire du point de départ. Les sectes, dans un sens, ont leurs temps héroïques. Alors onse passionne, on s'entre-détruit, s'il le faut,pourdes formules, pour des con-
1. Hœretici sunt similes vulpibus Samsonis.... qui habebant caudas colligatas et faciès divisas, quia intentiones habent conjunctas ad impugnandum fidem Ecclesiœ, faciès autem senlentiarum et sectarum divisas. (Etien. de Bourbon, p. 278.)
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fessions de foi, pour des symboles ; mais la période doctrinale a ses bornes ; le dogme ne tarde pas à entrer dans la voie des modifications, des atténuations ; vient un jour où, devenu matière encombrante, il est jeté par-dessus bord. A cet égard, l'histoire des sectes offrirait au transformisme une page intéressante. Le dogmatisme, les formules arrêtées, c'est le profil, c'est le faciès de la bête, la marque qui sert à discerner chaque espèce. Mais ici, au rebours du darwinisme, les espèces, au lieu de se multiplier indéfiniment, viennent à la fin s'éteindre dans un type uniforme.
Pourtant, observateur superficiel , vous pourriez croire que les sectes ont conservé leur personnalité. Et, en effet, ces sectes n'ont-elles pas des noms qui les désignent ? Il y a des épiscopaliens et des presbytériens, des luthériens et des calvinistes, des vaudois même — il y aurait des Albigeois, s'ils avaient eu la vie plus dure - il y en a baucoup d'autres, et la liste en est plus faciie à ouvrir qu'à fermer. Mais de tous ces noms, qui autrefoisreprésentaient des espèces, c'est à peine s'il en est qui représentent des variétés. Ce ne sont plus des noms, mais des surnoms — cognomina. Aussi tombent-ils en désuétude, presque autant que lesvieilles professions de foi. Le langage, qui si souvent trahit la vérité, sert ici à la venger. Un terme unique, qui doit son succès à sa parfaite exactitude, a fini par prévaloir. Quand vous avez dit protestant, vous avez employé un qualificatif d'unesignification précise, comprise du premier coup, adéquate à la vérité. Ce terme n'implique aucun dogme, et c'est en cela qu'il est conforme au vrai. Quand vous vous l'attribuez, ce n'est pas dire que vous souteniez le serf-arbitre avec Luther, fussiez-vous luthérien de naissance, ou le prédestinianisme, si vous êtes calviniste, ou encore, si vous datez des vaudois, la doctrine panthéislique de la nature
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divine de l'àme. Etre protestant, c'est une chose négative ; cela signifie avant tout que vous n'êtes pas catholique, que vous repoussez l'autorité, que votre religion est le libre examen. Tel estle principe communet l'unique principe, le nœud, dans l'unité duquel toutes les sectes, y compris le rationalisme, sont venues se confondre. Unité à rebours, qui s'est faite sur la négation, sur l'individualisme, surl'émiettemeut, sur la poussière, sur le néant : et pourtant unité, unité par La qu;ue, à la manière des renards deSamson.
Aussi, l'estime qu'on fait d'une secte ne se mesuret-elle pas à la nature du dogme, quantité négligeable, mais aux services rendus à la causedela négation. M. Schmidt a pu, sans faire tort aux cathares, se prononcer contre leurs croyances, qu'il trouve avec raison antichrétiennes. C'était son droit de critique protestant. Mais un droit que, en cette même qualité, il n'a pas et qu'il ne s'arroge pas non plus, c'est de faire un crime à la secte des doctrines qu'elle professe. On ne marche pas en vain sous la bannière du libre examen. Les principes appellent les conséquences: les cathares les avaientdéduites. Serait-ce au protestantisme à le leur reprocher ? A cet égard, ces hérétiques sont dignes de louange et non de blâme. Dans la grande confédération de la libre-pensée, peu de sectaires ont eu leur importance et se sont signalés par les mêmes mérites. Ce sont là des ancêtres dont on aime à se prévaloir, et, malgré ses réserves, notre historien ne leur ménage pas son estime.
Approbation de complaisance, qui pourrait bien ne pas tenir devant un examen des faits, approfondi et détaillé.
De nos jours, l'opinion est indulgente aux doctrines erronées: c'est un signe du temps. On peut, sans compromettre son amour-propre, s'inscrire au nombre des contempteurs des vérités les plus augustes. Lescontemp-
teurs du bien ne jouissent pas des mêmes immunités. Si l'orgueil trouve son compte à professer l'erreur, il y a, contre la perversion du sens moral, un reste de préjugé, une certaine défaveur, parfois des flétrissures.
Mais remarquez en outre que, d'ordinaire, l'outrageau vrai ne marche pas seul ; l'outrage au bien le suitde près. Telle est en particulier l'histoire des sectes, delà plupart, sinon de toutes. Avant leur irruption, le dogme endiguait la conscience publique. La digue une fois rompue, la perversion morale a débordé. Les sectes avaient arbore le signe de la révolte ; elles ont été marquées d'un signe d'ignominie.
En allait-il ainsi des hérétiques du xme siècle ? S'il était vrai que leur morale valût encore moins que leurs doctrines spéculatives — et c'est ce que nous allons établir — on comprend qu'il en coûte de l'avouer. Protestants et rationalistes sont également intéressés dans la question.
Quoi donc ! ces hommes, tenus si longtemps pour des précurseurs et auxquels, pour le moins, on voudrait savoir gré de s'être soustraits au joug détesté de l'Eglise romaine, ces mêmes hommes, après tout, n'auraient eu qu'une morale de malfaiteurs, insensée dans ses principes, infâme dans sesconséquences, perturbatrice de tout ordre social et religieux ! Mais, passer condamnation sur ce point, c'est admettre que ces hérétiques ont été justement extirpés, c'est leur ravir une auréole de victimes, toujours d'un bon effet et d'un usage utile dans le procès séculaire qu'on instruit contre Rome, c'est absoudre celle-ci du reproche de persécution.... Voulant établir, à tout prix, que « les mœurs des cathares étaient meilleures que leurs doctrines 1 », l'historien de ces hérétiques s'est vu réduit à arranger les textes ou à les dissimuler.