Schmidt, t. ir, p
Un autre point, relevant à la fois du dogmeet delà morale, tient dans l'économie du catharisme une place des plus importantes. Nous avons déjà dû articuler le mot de Consolamentum, expression barbare qu'il nous faudra, au cours de ces pages, répéter bien souvent. La fiction grossière qu'elle désigne est pour la religion cathare une sorte de pivot. Le Consolamentum est censé réunirtous leseffets du baptême, de la pénitence, de la confirmation. Il remet les péchés, il introduit dans la société des élus , il constitue l'homme parfait. Aussi, le terme de Parfait, ceux de Bons-hommes et Amis de Dieu sont-ils passés en usage , pour distinguer des autres sectaires, les cathares consolés ou, comme parlent les catholiques, les cathares hérétiques — hœreticati 1 .
Tout est bizarre dans cette doctrine. Souvenons-nous que, aux yeux des sectaires, le péché n'est pas un désordre moral, mais un accident physique. L'âme se soumet à la pénitence cathare, non pour être lavée — elle n'en a pas besoin, elle était restée pure — mais pour sortir du cas désagréable où Tavaii engagée l'astuce du dieu mauvais. Grâce à la cérémonie superstitieuse du Consolamentum, le charme qui la tenait captive dans un corps peut être considéré comme rompu ; elle passe à une existence meilleure, plus noble, plus éthérée, et, par là même, elle acquiert un droit au recouvrement immédiat,
1. Quand un parfait tombait dans une faute tenue pour mortelle dans la secte, il devait se faire reconsoler, mais en secret, afin d'éviter le scandale (Schmidt, t. 11. p. 109). L'effet du Consolamentum ne s'obtenait que si le consolateur était en état de grâce, ilbid.) Chose plus bizarre! le péché mortel commis par celui-ci postérieurement au Consolamentum qu'il avait administré, avait un effet rétroactif au détriment du consolé. Bien plus, cet effet destructeur s'étendait à l'àme sauvée, laquelle tombait du ciel. « Illud etiam inter supremas dicebant quodsi quis de perfectis peccaret mortaliter... . omnes consolati ab eo amittebant spiritum sanctum et etiam salvati pro peccato consolatoris cadebant de cœlo. P. de Vaux-Cernay. Bouq. t. xix.
LA MORAL K CATHARE. 3y3
après cette vie, de son état primitif d'àme céleste.
Et, conséquence rigoureuse, il ne peut être question, à l'occasion d'une pratique si indûment décorée du nom de pénitence, de détestation du mal, de transformation morale, de réparation.
Nous, catholiques, nous savons de science certaine, irréfragable, par un enseignement révélé, que les amnisties de Dieu visent le repentir et le retour au bien — « Pœnitemini et convertimini — repentez-vous et convertissezvous 1 ». Cet appel au salut, une des premières paroles tombées des lèvres des apôtres, s'est incrusté dès lors sur celles de leurs continuateurs. Il marque une condition sans laquelle la grâce réconciliatrice des sacrements est frappée d'impuissance. Le baptême et la pénitence ont sans doute en eux-mêmes la vertu toute divine d'effacer les péchés et de créer l'homme nouveau, mais Dieu a résolu de ne pas nous sauver sans nous. Il faut de la part de l'âme des dispositions correspondantes ; il faut l'horreurdu mal et la douleur du péché commis ; il faut qu'elle s'attache au bien et veuille être meilleure, qu'elle soit prête auxréparations possibles Autrement le pécheur, par un sacrilège abus des choses saintes, n'a fait qu'augmenter son mal. « On ne se moque pas de Dieu, disait saint Paul — Deus non irridetur. » Gela est élémentaire chez les catholiques ; il n'en allait pas de même chez les cathares.
Toutefois, le sacrement cathare ne s'accordait que moyennant certaines conditions. Mais quelles conditions! Les unes sont élémentaires, comme de ne point mentir; les autres sont puériles; toutes sont entachées de superstition ; aucune n'a trait au repentir et à la réforme de lame, Donnons pourtant la formule de ces engage-
t. Actes, m, 19.
ments. Elle aura du moins cet avantage de peindre, d'après nature, un idéal de vie parfaite, conçu selon le mode cathare et offert par la secte à l'élite de ses adhérents.
« Tu te donnes à Dieu et à l'Evangile ? » demandaiton au croyant qu'il s'agissait d'hérétiquer. « Oui », répondait-il, les genoux et les mains contre terre.
« Item, tu promets de ne manger désormais ni chair, ni œufs, ni fromage, ni rien de ce qui a eu vie, hormis ce qui provient de l'eau ou du bois? » — Et par l'eau, porte une note ajoutée au formulaire en usage chez les hérétiques, on entend les poissons et par le bois l'huile.
« Item, tu promets de ne pas mentir, de ne pas prêter serment, de ne tuer aucun reptile, ni d'avoir aucun commerce charnel, ni de voyager sans un compagnon, ni de manger seul, ni de dormir sans chemise et sans braies, ni d'abandonner la toi par crainte soit du feu, soit de l'eau, ou d'un autre genre de mort? »
Après quoi, on procédait à 1 imposition des mains, accompagnée d'autres rites, entre autres, du baiser de paix échangé sur la bouche — bis ex transverso — d'abord entre le consolateur et le consolé, puis entre les assistants
Insistons. Malgré son côté ridicule, le sujet est sérieux. Il faut absolument l'approfondir, si l'on veut se rendre compte d'abord de l'organisation de la secte, et ensuite d'un système de morale qui se relie avec cette organisation.
i. Forma qualiter hceretici hcereticant hœreticos suos. (Martène , Thés. Nov. Ancc. t. v, p. 1776.) On retrouve le même formulaire dans un nombre assez considérable de procès-verbaux dressés par les inquisiteurs. 11 est ajouté dans l'un d'entre eux que le consolé promet, au cas où il serait fait prisonnier, de ne pas manger pendant trois jours.
LA morale cathare. 3j5
Le lecteur l'aura déjà compris, l'effet du Consolamentum est de partager le peuple cathare en deux catégories. Il y a les non consolés et les consolés, les croyants, comme on dit, et les parfaits ou Bons-hommes, la multitude et l'élite; il y a aussi, non pas seulement deux régimes de vie, mais, nous Talions voir plus loin, deux morales. Dès que vous vous placez sur le terrain de la morale cathare, il faut avoir présente cette distinction.
« Les croyants, dit Pierre de Vaux - Gernay, vivent séculièrement et non à la mode des parfaits; ils espèrent néanmoins se sauver dans la croyance des parfaits. Distincts quant au genre de vie, ils sont, les uns et les autres, unis quant à la foi, ou plutôt quant à l'infidélité ' ».
Rien de plus clair : les croyants n'ont aucun signe qui les distingue ; ils vivent séculièrement: les parfaits, au contraire, ont un régime à eux. Au sein du néo-manichéisme, ils constituent une sorte de corps religieux. Le Consolamentum offre une certaine analogie avec la profession religieuse. Nous verrons que, au point de vue de l'obéissance, de la pauvreté, de la continence, ces hérétiques parfaits ont un simulacre des trois vœux. Ils portent aussi un costume spécial : c'est, au dehors, un manteau noir, dont ils peuvent se défaire s'ils ont à dissimuler leurs agissements ; c'est autour des reins et sous leur habit, une cordelette de lin qu'ils ne doivent jamais quitter. On les appelle, à cause de ce dernier insigne, indus ou revêtus. Enfin, c'est sur eux également que pèsent les jeûnes, les abstinences, toutes ces prohibitions matérielles et ces prescriptions rituelles dont nous avons un échantillon dans le formulaire transcrit plus haut.
i. Bouq. t. xix, p. 6.
Cette austérité d'une secte qui demande tout au corps et rien à l'âme, a trouvé des admirateurs. Hypocrite ou sincère, le système reposait sur le faux. C'est toujours le sophisme dualiste: le mal résulte de l'adhérence à la créature visible et matérielle ; la vertu, dans ce quelle offre de plus excellent, consiste à s'abstenir. On devient de la sorte un vrai cathare, un pur A ce compte, il aurait fallu sortir de ce monde. Cette conséquence extrême, les hérétiques ne la désavouaient pas. Echapper à la prison terrestre par la porte du suicide était, nous le verrons, une solution très admirée chez eux.
Un mot encore sur les attributions des parfaits.
Non seulement ils constifiaient un corps appelé à donner l'exemple de la vertu cathare dans toute sa plénitude, mais de plus ils formaient, par rappoit aurestede la secte, une sorte d'église dirigeante et enseignante. De leurs rangs sortaient les zélateurs, les catéchistes, les agents d'affaires, les meneurs de toute sorte ; c'était aussi dans leur sein que se recrutait la hiérarchie, autre contrefaçon des institutions catholiques, laquelle avait ses degrés représentés par le diacre, le fils cadet, le fi ls aîné et enfin l'évêque.
Reste une grosse question. Est-il bien avéré que le parfait ne connût pasl'art d'éluder des prescriptions toujours excessives et gênantes, et en plus d'un cas contre nature ; ou encore, qu'il ne fût pas ingénieux à se procurer des compensations ? La suite le fera voir ; notreattention doit encore se fixer sur le partage de la secte, entre croyants et parfaits. Occupons-nous, pour le présent, des premiers.
Leur loi morale est bien simple ; elle consiste à n'en avoir pas. Le Consolamentum est une ligne de démarca-