‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 119 sur 203 · Du grec xa6«tpos, pur · texte numérisé non relu

Du grec xa6«tpos, pur

LA MORALE CATHARE. J77

tion : ce n'est qu'au delà, chez les parfaits, que règne l'éthique pure de l'hérésie; l'ordre moral n'existe que pour les consolés. En deçà, on ne connaît aucune règle, ni celle du ritualisme cathare, ni celle de l'Evangile, ni la loi naturelle. On sait qu'on est sous l'empiredu mal ; en conséquence, on se livre au désordre avec la sécurité la plus complète. Est-ce que le Consolamentum, qu'on se propose bien de recevoir, ne fût-ce qu'à l'article de la mort, n'effacera pas toute souillure ? En attendant, tout est permis. Ecoutons les contemporains.

a Les croyants, remarque Pierre de Vaux-Cernay, se livraient aux usures, aux rapines, à l'homicide, aux désordres de la chair et à toutes sortes d'iniquités. Leur absence de retenue dans le mal et leur fureur à le commettre, étaient favorisées par cette persuasion qu'ils pouvaient se sauver sans restitution du bien mal acquis, sans confession, sans pénitence. Il suffisait qu'à l'article de la mort, ils récitassent le Pater et qu'on leur imposât les mains '. » Au témoignage du Frère-Prècheur Rainier Sacconi,qui, ayantvécu dix-sept ans avec ces hérétiques, les avait bien connus ceux-ci ne se croyaient obligés, ni à la contrition dù cœur, ni à la confession des lèvres, ni à la satisfaction 2. L'imposition des mains tenait lieu de tout. En vain, et toujours d'après le même auteur, chercheriez-vous, à côte de cet acte matériel, des traces d'un effort moral et des signes de conversion 3. Ecoutons

(1) Bouq. t. xix, p. 4.

(2) Rainier, Ms. de Lyon, fol. 5. Nous avons suivi de préférence ce Ms. qui date de 1270. C'est le plus rapproché de l'époque où Rainier écrivait. D'après le même auteur (fol. 6), les cathares ont bien un simulacre de confession, une formule, la même pour tous et proférée publiquement avant de se faire hérétiquer. Ils ont aussi une sorte de confession pour les péchés véniels, c'est-à-dire , suivant Schmidt (t. 11, p. 81), pour les péchés de pensée, de cœur et d'intention, non suivis d'effets à l'extérieur.

(3) C'est encore ce que remarque Rainier (loc.cit.). Au lieu de se repentir, les parfaits regrettent de ne pas avoir péché autant

un autre témoin non moins au courant de choses qu'il a vues de très près. « Ces malheureux, écrit Etienne de Bourbon, suivant l'exemple de leur maître, M a nés, le quel se faisait passer pour le Paraclet, veulent, eux aussi, être appelés consolateurs. Ils prétendent donner l'Esprit- Saint à un tas de gens souillés de crimes, d'usures et de rapines, à la seule condition que ceux-ci se soient prosternés et les aient adorés, et qu'ils aient reçu l'imposition des mains, et cela, sans exiger de leur part aucune restitution, ni en actes, ni même en promesses, ni aucune

autre sorte de satisfaction et ainsi, par l'appât de

l'impunité, ils attirent à eux des usuriers désespérés, des déprédateurs et toute sorte de gens de sac et de corde »

La même pratique superstitieuse qui innocentait après coup tous les forfaits, tarissait par avance la pratique du bien. Du moment que le Consolamentum constituait à lui seul toute justice, les œuvres se trouvaient être inutiles au salut. Ainsi l'aumône n'a aucune vertu, ni méritoire ni satisfactoire 2. Pareillement tous les péchés sont égaux 3. Il n'y aura dans l'autre vie aucune

qu'ils l'auraient pu avant leur profession. Entrés dans la secte, ils ne réparent pas les torts commis envers le prochain , vols, usures et rapines. Ils nient la valeur des œuvres satisfactoires. S'ils s'imposent des privations, c'est pour obéir à la loi de la secte. Aucune œuvre ne pourra, dans la vie future, diminuer leur châtiment ou augmenter leur récompense.

t. Etienne de Bourbon, p. 3o6. Sa longueexpériencedes fonctions d'inquisiteur , son équité, sa modération, sa sagesse à remplir ces fonctions délicates, donnent à son témoignage une grande autorité. C'est le jugement que porte M. Lecovde la Marche (Introd. p. vin) sur ce Frère-Prêcheur des temps primitifs.

î. Non sperant inde majorent gloriam in futur o . nec suorum veniam peccatorum (Rainier , Sum. fol. 8). — Nihil prodest alicui bona facere nec obest agere mala, quia omnis homo pari pœna damnatur si extra nostrum ordinem moritur. ( Luc. Tud. )

3. Ce qui veut dire, puisque les cathares adme'tent des péchés véniels, que tous les péchés véniels d'une part. <-'. tous les péchés

LA MORALE CATHARE. 3yO

gradation de peines ou de récompenses. Etes-vous ou n'êtes- vous pas consolé? C'est là toute la question. Faute d'avoir reçu le Consolamentwn, l'enfant d'un jour et le traître Judas, ou, comme il est dit ailleurs, le larron ou Thomicide, recevront dans l'autre monde un même traitement

Exposé fastidieux ! Nous nous sommes appliqué, non sans efforts, à faire de la clarté quant aux principes : concentrons nos recherches sur les résultats ; nous les ramènerons à trois chefs : infamie quant aux mœurs, manque de foi quant aux agissements, influence subversive quant aux intérêts sociaux.

S'il est un dogme des cathares, constant et avéré , c'est celui qui, s'attaquant à la source même de la famille et par elle à la société, tendait à inonder le monde de désordres sans nom. « L'union sainte du mariage, dit Pierre de Vaux-Cernay, était appelée par ces hérétiques du nom de libertinage. Personne, prétendaient-ils, ne pouvait être sauvé dans un état où l'on procrée des fils et des filles a. »

mortels d'autre part, sont égaux entre eux. Mais tout péché extérieur est mortel, et par conséquent toute infraction à la règle des parfaits; d'où cette conséquence tirée par les cathares eux-mêmes: Prendre du poison pour s'ôter la vie et manger d'un poulet, fût-ce dans un cas de nécessité médicalement constaté, sont deux actes qui se valent. (Rainier. fol. vu.)

1. Non enim gravius punietur Judas proditor qvam infans unius diei,sed omnes erunt œquales tant in gloria quam in pœna (Rainier, fol. 4)... Non levius œternaliter punietur quam latrones et homicidœ (Ibid. fol. 2.)

2. Sacrum matrimonium esse meretricium, nec aliquem in ipso saivari posse prœdicabant, filios et filias generando . (Bouq. t. xix, p. 5.)Leterme infamant de meretricium est souventintiigéà l'institution divine du mariage:. « Gardas de Burgueto novo dixit quod matrimonium erat purum meretricium. » (Dépos. devant les inquisit. Doat. xxii, 88.)

Voyez aussi sur ce même sujet de nombreux textes de Moneta (De matrimonio"). Consultez enfin Schmidt lui-même et le grand nombre d'autorités qu'il cite (t. n, p. 87).

38o CHAPITR E XI. — LHÉRÉSIE.

De là des conséquences qui sautent aux yeux. Que la continence obligatoire pour tous conduise aux plus affreux désordres, cela se passe de preuves. Apparemment, en dépit de leur rigorisme, les docteurs de la secte n'avaient pas la puissance de conférer la chasteté.

Pouvaient-ils seulement se l'imposer à eux-mêmes ? Une fois consolés, ils congédiaient leurs épouses. Nous laissons au lecteur le soin de décider si c'était un moyen de vivre chastement. On vante leur austérité et on loue leur vertu ; ces éloges ne suffisent pas à nous rassurer. Il y a une parole de l'Ecriture qui nous frappe davantage, parole sans mystère pour ceux qui, investis des fonctions élevées et délicates du sacerdoce, ont pu juger les âmes de haut et les voir dans leur fonds : « J'ai appris, dit le Sage, qu'observer la continence était un don de Dieu » -. Don de Dieu, grâce de Dieu ! qu'en savaient les malheureux chefs des cathares ? Tout à l'heure, abordant de front la question, nous dirons sans ambages ce que recélaient ces sépulcres blanchis.

Mais, déjà, il y a comme une transsudation du vice qui les trahit partout. A l'aide de traits, empruntés au hasard mais à des sources authentiques, vous constatez sans peine l'effet produit sur la tourbe c uhare par le mépris affiché, systématique, de l'institution du mariage. Ce qui devait être uni est disjoint, et ce qui devait être distinct est horriblement confondu De ce sol putride jaillissent des éclaboussures ; elles atteignent les purs, les austères, les parfaits, aussi bien que les profanes, que les croyants, libres viveurs de droit et de fait.

Quelle garantie, en effet, pouvaient offrir des unions disjointes par le caprice ? Voyez l'Eglise catholique : elle aussi admet, elle encourage la séparation des époux,

i. Sap. vin, 21.

LA MORALE CATHARE. 38 I

quand celle-ci s'effectue, non pas en haine du mariage, mais pour obéir aux inspirations les plus élevées de l'Evangile. Alors même . elle pose des conditions ; la justice requiert un consentement mutuel ; elle s'en assure au préalable : elle prend en outre des précautions ; en vraie mère, elle connaît la faiblesse de ses enfants. Les époux séparés devront mettre leur constance sous la sauvegarde des vœux de Religion. Il ne sera pas dit que l'un des deux conjoints, regardant en arrière, se trouve replongé dans le courant de la viecommune et mondaine, pour n'en connaître plus que les tentations et les périls.

Que voyez-vous du côté des sectaires ? des femmes prendre l'initiative de la rupture et, commeon dit trivialement, planter la leur mari. Une certaine dame Orbria, s'étant laissé détourner de ses devoirs par les ministres cathares, se fit hérétiquer et refusa de rentrer au domicile conjugal '. Une autre femme du nom de Forneria avait, elle aussi, abandonné son mari, Guillaume Roger, et vivait loin de lui à Avellanet. Apprenant que sa fille, Adélais. était dans la maison de son père à Mirepoix, elle l'en fit sortir furtivement, l'endoctrina et l'induisit à se faire consoler. Adélais revint plus tard de son erreur et ht un mariage chrétien -.

La famille tout entière se désorganise. Un manouvrier, du nom de Pons Roger, raconte lui-même ses malheurs domestiques. La désertion s'est mise dans sa maison. Elle commence parle fils. Celui-ci s'est réfugié chez un sectaire notoire appelé Arnaud de Gletenx. et là il est hérétiqué. Le père va le trouver nuitamment, dans

i. Diligebat lantum hœreticos quod proptcr monitionem eorum dimiserat maritum suum et voluilfieri hœretica. — Ailleurs — quod nolebat redire ad domum suam et ad maritum suum (Ms. de Toulouse. Enquête de B. de Caux , fol. 200).

(a) Doat. xxiv. 2o5.

l'espoir de le ramener : le fils, au lieu d'obtempérer aux supplications du père, prétend exiger de celui-ci qu'il l'adore. Bientôt, c'est la femme qui déserte le foyer, sans que Pons Roger sache ce qu'elle est devenue l.

La libre entrée des femmes de mauvaise vie dans les choses du catharisme imprime à la secte un caractère spécial de malpropreté.

Voyez cette fille nommée Raymonde. Son père l'a chassée a cause de sa conduite scandaleuse. Mais elle ne peut que mériter la faveur des hérétiques. Un homme et sa femme, engagés l'un et l'autre dans le néo-manichéisme, la recueillent et l'assistent, et font si bien qu'elle est hérétiquée -.

On procède avec solennité à l'hérétication d'Arnaud Maestre. Là, au milieu de personnesde distinction, figure avec sa mère, Guillemette Campanh, la concubine de l'initié. Loin de rougir d'une situation plus que fausse, elle prend part à la cérémonie et échange le baiser sur l'épaule avec les assistants s.

Le trait suivant vaut la peine d'être reproduit dans ses détails absolument typiques. Bernarde est la maîtresse d'un taidit ou proscrit, du nom de Raymond Bartha. Celui-ci a trouvé un asile dans une léproserie proche de Laurac. Il y vit largement et au détriment de la maison hospitalière qui ne peut s'en défendre. Sa concubine tombe malade : Raymond la presse de se faire hérétiquer, et c'est à sa prière que deux autres faidits lui amènent des consolateurs. Ici se place un fait de sacrilège hypocrisie, conforme tout à fait aux habitudes des sectaires.

Page 1