‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 122 sur 203 · I. P. de Vaux-Cernay. Bouq. xix · texte numérisé non relu

I. P. de Vaux-Cernay. Bouq. xix

■2. Disputatio, etc., p. 1754.

3. Vous rencontrerez bien un cathare assez obstiné dans son illusion pour déclarer que, dût-il par un serment gagner tous les hommes à sa croyance, il ne s'y résoudrait pas. (Actes de l'Inquisition de Florence — cités par Schmidt, t. 11, p. 83.) D'autres hérétiques sont plus accommodants. On trouve un peu de tout dans leurs interrogatoires. Ils équivoquent, ils mentent, ils se parjurent. En 1 17g, au concile de Lumbers en Albigeois(Labbe, t. io/,ils biaisent sur certains articles, font des aveux quant aux autres et refusent de prêter serment. Il est vrai que, le bras séculier s'abstenant, ils n'étaient menacés que de peines spirituelles. A quelques années de là, en 1 178 , deux maîtres de la secte — heresiarchœ — sont cités devant le cardinal légat Pierre, du titre de Saint-Chrysogone. Ils répondent par d'impudents mensonges aux questions qui leur sont posées. Accablés par le témoignagedu comte de Toulouse Raymond V et par celui du peuple, ils refusent, soit de se purger au moyen du serment, soit de se rétracter. Ajoutons que leur constance ne leur coûtait pas cher, un sauf-conduit les mettant à l'abri. Enfin, à l'occasion des mêmes poursuites intentées par le cardinal de Saint- Chrysogonc, le chef et l'évangéliste des hérétiques à Toulouse, Pierre Morand, un des hommes les plus considérables et les plus riches de la ville, possesseur audedans et dans la bar.lieue dechâteaux flanqués de tours, répond par des mensonges aux interrogations du légat, prête un faux serment et, convaincu néanmoins, finit, devant la crainte du châtiment, par avouer son imposture. La pénitence canonique l'arrache au dernier supplice. (Bouq, t. xiii, p. 174. Lettre de Henri, abbé de Clairvaux.;

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Le beau zèle qu'entre-tempson affectait pour la vérité, ne tendait qu'à couvrir un des caractères de l'hérésie, le plus constant sinon le plus odieux.

En réalité, on mentait et tout le monde mentait, croyants et parfaits : le mensonge était cultivé comme un art, exploité comme une industrie. Pour éluder un précepte, qu'ils avaient dénaturé en l'outrant, les cathares usaient des moyens les plus singuliers. « Ils dissimulaient leurs mensonges, dit Etienne de Bourbon, sous des paroles à double sens, sous des pièges et des sophismes, sous des formules enveloppées ou évasives, comme si la fraude ajoutée au mensonge ne l'aggravait pas, au lieu de l'excuser ; comme si, tandis qu'ils trompaient par leurs serments, ils échappaient au parjure »

Cette habitude du mensonge s'était en quelque sorte attachée à leurs os. Elle se révélait dans le cathare cité en justice, dans le cathare exerçant son prosélytisme, et par suite dans l'attitude du cathare parfait.

Les martyrs comparaissaient devant leurs juges pour confesser leur foi ; ces hérétiques pour la dissimuler. S'ils en venaient à des aveux, ce n'était qu'après avoir épuisé les échappatoires et les détours de langage — post multam fugam et militas verborum ambages *. Quand vous interrogiez l'un d'entre eux sur les mystères de la religion ou sur les sacrements, il répondait en affirmant la foi commune, mais c'était en jouant sur les mots entendus à sa manière. L'Eucharistie, par exemple, il la confessait ; cependant elle ne représentait, à son sens, que la présence du Christ dans les justes ou dans l'Eglise, son corps mystique. Questionné sur tel autre

i . Edit. Lecoy de la Marche, p. 288.

2. Lettre du roi Pierre d'Aragon, à l'occasion d'une conférence entre catholiques et hérétiques, tenue à Carcassonneen 1204. Compayré, Etude hist. sur les Albigeois, p. 227.

article de foi: « Je crois bien, répondait-il — benecredo, firmiter credo » — mais, dans sa pensée, ces expressions s'appliquaient à la doctrine cathare. En y adhérant fermement — firmiter credo — il croyait bien — bene credo — il croyait comme devait croire un fidèle de la secte. Quand vous l'entendiez dire : « Je crois tel ou tel dogme »,et qu'ilajoutaitcettecondition «s'il plaît à Dieu», il prétendait ne s'être pas engagé, car il avait décidé dans son esprit que la proposition catholique sur laquelle il était interrogé, ne plaisait pas à Dieu. Ou encore il rapportait ces mots : « s'il plaît à Dieu »,à une condition ridicule, impossible : t s'il plait à Dieu que cette maison s'envole dans les airs ». Ainsi, au moyen d'artifices très grossiers, on avait constitué une tactique savante, à l'usage du sectaire tombé en suspicion. Subtilement mises en œuvre, ces roueries en imposaient aux plus habiles ou, comme parle Etienne de Bourbon, aux maîtres les plus autorisés de l'école de Paris — maximi sophistœ Parisius. Le grand art consistait à saisir, dans les questions posées, le terme qui prêtait à l'équivoque. « Croyez-vous, demandait-on, qu'il soitpermis de jurerou de prononcer une sentence capitale? — Que croyez-vous vous-même ? répondait l'interpellé. Nous croyons la chose permise. — Et moi aussi, je crois. » C'est-à-dire, jecrois que vous croyez réellement ; je crois que vous venez d'exprimer votre croyance. Une femme était accusée de s'être rendue dans la terre etaux écolesdes hérétiques. Elle protesta : et, en effet, elle ne s'y était pas rendue, elle y avait été transportée, le voyage s'étant effectué par eau. Une autre avait prêté sermentsur les Évangiles ; elle nia : c'est qu'elle avait juré, non sur les quatre évangiles réunis, mais sur les évangiles détachés, contenus au missel

j. Ibid. p. 289 et 3 1 2-3 1 3.

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Le mensonge n'estpas seulement un moyen défensif : c'est une arme d'attaque et de propagande ; il donne à l'erreur le caractère de l'imposture ; l'hérésie va suivre une marche bien connue, tromper d'abord et pervertir ensuite.

Les cathares, comme tous les hérétiques, prétendent s'appuyer sur les Ecritures. « Ils s'arrogent indûment, dit Etienne de Bourbon, la mission de prêcher et d'enseigner les divines Ecritures, principalement les Evangilesetles autres livres du Nouveau Testament, qu'ils ont appris par cœur et misen languevulgaire

Cependant, rien n'étant plus opposé au dogme évangélique que le système cathare, on peut se demander si ce beau zèle pour les Livres saints ne cache pas quelque piège. Aussi, les contemporains font-ils plus qu'accuser les prédicants cathares de contradiction et d'illogisme ; ils veulent que ces hérétiques aient falsifié les textes sacrés.

Qu'y a-t-ildonc de fondé dans cette accusation, et, à la supposer vraie, comment faut-il l'entendre ?

De l'état de fermentation religieuse qui marque la fin du xne siècle, était né le goût, disons plus, l'engoûment inquiet et mal réglé des Livres saints. Les traductions en langue vulgaire ont pullulé, elles passent de main en main, les esprits s'échauffent, des signes suspects se sont fait jour. Des symptômes de cette nature se manifestent à Metz.

Innocent III, qui commençait à régner, est consulté par l'évêque de cette ville. En une question délicate et en une cause incomplètement instruite, le grand Pape intervient avec la mansuétude etla prudence qui marqueront l'ensemble de ses actes. Il entend ne rien précipiter.

i. Etienne de Bourbon, p. 307.

Il reconnaît que, en soi, « le désir d'arriver à l'intelligence des Ecritures, loin de mériter aucun blâme, est plutôt digne de louange 1 ». Ce qu'il trouve à reprendre, cesont des procédés malséants, c'est le zèle inconsidéré de certains laïques, lesquels se permettent de convoquer les fidèles et de s'ériger en interprètes de la divine parole, au mépris de leurs prêtres, trop simples à leur gré. Aucune suspicion d'hérésie ne s'attachant aux traductions qui lui sont signalées, le Pontife n'estime pas qu'il y ait lieu de les condamner ou même de les interdire. Il ordonne cependant qu'onen rechercheles auteursetque, pour prévenir le retour des irrégularités commises, on use des plusgrandes précautions.

Il y avait lieu d'en prendre. De Metz transportonsnous à Lyon, pour assister à la naissance de l'hérésie vaudoise. Vers l'année 1 180 et Jean aux Blanches Mains étant archevêque, un bourgeois, Pierre de Vaux ou Valdo, est pris d'une belle passion d'étudier par lui-même les Lettres saintes. Mais il lui fautpour les entendre une version en langue vulgaire Ilestriche ; ileherche à se la procurera prixd'argent. Deux ecclésiastiques s'offrent à satisfaire un désir que la discipline de l'Eglise ne réprouve pas encore. L'un, Bernard Ydros, est un prêtre riche et honoré; quand les Frères-Prêcheurs s'établiront à Lyon, il deviendra leur ami; c'est lui qui se charge de la traduction 2. L'autre, Etienne d'Anse, n'est pas moins considéré; plus tard il occupera un bénéfice à l'église cathédrale ; il accepte pour sa part le travail de dictée et de transcription. Grâce à ce double con-

1. Licet autem desiderium intelligendi divinas Scripturas... reprehendendum nonsit,sed potius commendandum. Epist. cxli, t. 1, p. 43.

2. Ce respectable prêtre était personnellement connu d'Etienne de Bourbon, auquel on doit de précieux et irréfragables renseignements sur l'origine des vaudois. — Cf. pp. 292-293.

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cours, Pierre de Vaux va se trouver en possession d'un précieux manuscrit, contenant un certain nombre d'extraits des livres portés au canon des Ecritures, les Evangiles dans leur entier, ainsi que des passages tirés des Pères et classés par ordre de matières. Alors, tandis qu'il lit et relit et qu'il apprend ces textes par cœur , son cerveau s'échauffe. D'abord, voulant s'adonner à la perfection évangélique, il vend tout ce qu'il a et en jette le produit dans la boue des rues, pour être ramassé par les pauvres. Ensuite, s'exaltant de plus en plus, il assume le rôle d'apôtre, et la foule s'attache à ses pas. Bientôt il a des disciples et des imitateurs en grand nombre, lesquels, ignorants comme lui, et tirés, hommes et femmes, de la lie du peuple , s'en vont prêchant partout , sur les places , dans les maisons particulières et jusque dans les églises. L'archevêque veut mettre un terme au désordre. Il lui est répondu « qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes » et que, dans l'espèce, on ne fait qu'obéir à Dieu, leSauveur ayantdit : «Annoncez l'Évangile à toute créature ». Tel est le point de départ d'une secte qui va se propager comme le feu dans la paille. Etienne de Bourbon en détermine avec une grande précision les étapes parcourues avec une étourdissante rapidité. « Les vaudois , dit-il, commencent par la désobéissance ; de désobéissants, ils deviennent contumaces ; contumaces, ils sont irappés d'excommunication ; enfin, incorrigibles, ils tombent dans l'hérésie formelle. » Cette erreur des vaudois, si proche encore de sasource,est maintenant un grand fleuve. En France, en Italie, elle mêle ses eaux à celles deshérésies existantes. En Provence, elle constitue, par sa jonction avec le catharisme, le courant formidable des Albigeois '.

i. Les vaudois, qui, sur la terre albigeoise comme ailleurs, vin-

Sur ce terrain de la France du midi, vous assistez au colportage en grand du Nouveau Testament en langue romane. Les bons-hommes ou parfaits ne se séparent jamais d'un exemplaire des Evangiles, qu'ils portent sous leur manteau noir, dans une bourse de cuir. Le précieux livre a son rôle dans le culte cathare. Quand on doit administrer le Consolamentum, il figure sur une table couverte d'un linge blanc. On le plaçait sur la tête des initiés : on faisait surtout usage de l'évangile de saint

rent, en se joignant aux cathares, grossir les forces de l'hérésie, partageaient les doctrines de leurs alliés en certains points, et s'en éloignaient en d'autres. Avec l*s cathares ils répudiaient l'Eglise, le sacerdoce, les sacrements, le purgatoire, le culte et la discipline catholique; comme eux, ils méconnaissaient l'autorité civile, le droit de guerre et de répression; comme eux, ils s'attaquaient à la propriété, etc., etc. Leurs différences de doctrine portaient de préférence sur des points théoriques et abstraits. Ils n'admettaient pas le dualisme manichéen, ce qui ne les empêchait pas d'errer sur la Trinité, sur l'Incarnation, sur l'origine des âmes. Celles-ci préexistent aux corps ; l'àmedu juste se confond avec le Saint-Esprit; tout juste est fils de Dieu, de la même manière que le Christ : son âme remplit le rôle de la divinité, d'où il suit qu'un juste doit être vénéré au même titre que la sainte hostie. Le mariage n'est pas condamné comme abominable par les vaudois, maistouthomme peut se séparer de sa femme et toute femme de son mari. Bien que les vaudois ne s'éloignassent pas des catholiques autant que les cathares, et qu'on réservât pour ceux-ci le titre d'hérétiques, on voit qu'ils avaient tout ce qu'il faut pour constituer une hérésie redoutable. Ils étaient considérés comme des dialecticiens fort dangereux — acutissime disputabant — dit Guillaume de Puylaurens (Bouq. t. xm, p. io,3). Distincts des cathares par des nuances de doctrine, ils font corps avec eux pour combattre l'Eglise — if! perniciem animarum conspirabant Ibid.). Aussi sont-ils, les uns à l'égard des autres, plutôt unis que divisés. Sous le même toit, au même fover, vous rencontrez des cathares et des vaudois. Les deux sectes se partagent une même famille. Raymond-Roger, comte de Foix, a une sœur cathare et une sœur vaudoise. Guillaume de Montola descend d'un père cathare et d'une mère vaudoise. (Doat. xxn, io5.) Mais les doctrines elles-mêmes arrivent à se confondre et, dès le xme siècle, cathares et vaudois s'unissent dans un dogme principal, celui des diverses sectes protestantes de nos jours: l'hostilité contre l'Eglise. (Cf. sur les erreurs des vaudois, Rainier Sacconi,de préférence dans Ms. de Lyon; — Etienne de Bourbon, p. 275-299.)

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Jean, dont la première page était fréquemment récitée dans les cérémonies liturgiques ».

Reprenons la question précédemment posée. Il s'agit de savoir si les versions à l'usage des cathares et vaudois sont réellement falsifiées. L'accusation mérite qu'on s'y arrête. Elle est portée par un contemporain, homme intègre et bien informé. « Les hérétiques, dit-il, pervertissent les divines Ecritures — pervertunt sacras Scripturas. Et comment ? En retranchant des choses vraies et en ajoutant des choses fausses — vel resecando vera, vel fais a inserendo 2. »

L'allégationdoit-elle êtreprise à la lettre ? Pour répondre pertinemment, il faudrait avoir opéré sur un certain nombre de manuscrits et les avoir collationnés mot pour mot. Travail qui, à notre connaisance du moins, n'a été essayé qu'à l'égard d'un unique exemplaire, le Nouveau Testament de Lyon 3. Ce curieux spécimen d'études bibliques contient, mais dans un ordre différent, tous les livres du Nouveau Testament reconnus par l'Eglise. On y a ajouté, conformément à une tradition des Pauliciens, précurseurs des cathares, l'épître apocryphe de saint Paul aux Laodiciens. C'est une altération par adjonction — inserendo falsa.

1. Après la guerre des Albigeois, l'expérience était faite et lalecture en langue vulgaire des Livres saints devint l'objet d'une interdiction absolue : « Ne laici, décrète le concile de Toulouse en 1229, prœmissos libros habeant in vulgari translatos arctissime inhibemus. — Statuimus, portent à leur tour les actes du concile de Tarragone célébré en 1234, ne aliquis libros Veteris et Novi Testamenti in romano habeant. Défense absolue pour les contrées romanes, mais qui n'est pas encore universelle. Bientôt la Castille, par la plume d'Alphonse le Sage, et l'Italie, par celle du bienheureux Jacques de Voragine, auront leurs bibles en langue vulgaire.

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