‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 123 sur 203 · Luc Tud. L. ni, c · texte numérisé non relu

Luc Tud. L. ni, c

3. Biblioth. du Palais des Arts. A. 1, 54. Un autre exemplaire du Nouveau Testament en langue provençale existait à la bibliothèque de Tours. Il a été volé par Libri et vendu à lord Ashburnham.

3q6 CHAPITRK XI. — r/HÉKF.SlK.

Quoi qu'ilcnsoit, nous voulons bienécarter le reproche de falsifications directes opére'es sur des textes authentiques. En cela, nous déférons à une autorité tout autrement compétente que la nôtre. « Les traductions albigeoises, écrit M. l'abbé Vigouroux, étaient généralement exactes l. » Et cependant, l'accusation portée contre les hérétiques n'en est pas infirmée : l'Ecriture n'a pas de pires ennemis que ces fils du libre examen. Ils la torturent pnrdes retranchements — resecando vera — ils l'outragent par leurs interprétations — inserendo falsa. Et d'abord, ils ont proscrit tout l'Ancien Testament, rien que cela. Les plus modérés, cependant, se contentent de rejeter les livres mosaïques, comme inspires par l'esprit mauvais. Ayant ainsi mutilé le corps des Ecritures, ils habillent à leur manière ce qu'il leur a plu d'en conserver. Le Nouveau Testament n'est pas la règle souveraine qui s'impose à toute conscience ; ils l'ont pliéa leur système. Rendez-vous compte des éléments de leur croyance et de leur enseignement, légendes de leur crû, mythes païens et orientaux, gnosticisme, rationalisme et surtout manichéisme, etvous aurez une idée des travestissements qu'ils ont fait subir à la parole de Dieu. Alors vous estimerez qu'on use encore d'indulgence, quand on les accuse d'avoir introduit dans le pur courant de la révélation des éléments falsifiés — inserendo falsa.

Admettons, toutefois, quant aux textes du Nouveau Testament épargnés par eux, qu'ils les ont conservés dans leur intégrité matérielle. Nous vous dirons alors que, avec un certain respect pour la source, ils en corrompent le débit. Ils font servir la divine parole à d'hypocrites

i. Les attaques contre la Bible au moyen âge. (La controverse, août i883, p. 143.)

LV MORALE CATHARE. 5g7

desseins. Le prédicant cathare ne se révèle que peu à peu. D'abord il contrefait sa voix ; il prend pour interpréter l'Evangile un accent absolument correct ; il serait désolé de laisser entrevoir qu'il enseigne autre choseque des vérités chères à tous les cœurs catholiques. Mais attendez, le voilà qui se montre ; pourtant c'est encore avec prudence et par degrés, jusqu'à ce qu'enfin, sûr de son monde, il renonce à toute précaution.

C'est dire que son enseignement est à plusieurs faces, face pour les profanes, face pour les initiés. La secte est sous ladiscipline du secret, etcela, nonseulement àl'égard du dehors, mais même entre cathares. Il ne suffit pas d'être croyant pour connaître les arcanes derniers du dogme et de la morale hérétiques. Il y a des simples et des novices — simplices et novitii — auxquels on cache soigneusement le dernier mot de la nouvelle gnose — talibus sécréta minime revelantur. On n'enseigne la doctrine cathare que partiellement et par degrés — singula non revelantur. On craint, en se démasquant trop complètement et trop tôt, de susciter des détections — nonaudent revelare errores credentibus suis ne ipsi credentes discedant1. Le mystère est à plus forte raison gardé en dehors du cercle des affiliés. Plutôt que de livrer leur secret à un vain peuple, les parfaits, ces scrupuleux, qui se défendent de jurer dans des conditions où le serment est licite, se tireront d'affaire par un parjure — jurare non licet, dit à ce propos saint Bernard, pejerare licet -.

Donc, l'hérétique enseignant procédera par insinuations d'abord, puis par révélations successives. Il se donne pour catholique et, s'adressant de préférence aux gens

;. Rainier, fol. xxn — xiv — xx.

2. Nous allons citer souvent les textes de saint Bernard extraits des deux sermons G5 et 66 sur le Cantique. Nous y renvoyons le lecteur une fois pour toutes.

simples, il se revêt de dehors pieux. « Je sais, dit-il, d'excellentes oraisons et je possède de belles formules de prière >> ; et il se met à les réciter. Puis, s'il trouve des auditeurs attentifs, il débite des textes de l'Evangile et les commente, non sans y mélanger quelque parcelle d'erreur qui, plus tard, aura fructifié Voci un hérétique qui pénètre dans une maison dont le maître le reçoit avec courtoisie. « Les clercs, dit-il, noustraitent d'hérétiques, mais c'est pure jalousie : nous sommes catholiques. Ecoutez-nous plutôt, et jugez. »' Là-dessus, il se met à disserter de la manière la plus correcte sur tous les points que l'Eglise tient et défend ; il ajoute ensuite de pieuses et bonnes paroles. Son hôte, charmé, l'invite à revenir; mais, le lendemain, le discours change ; l'hérétique se trahit, et, cette fois, il est expulsé comme un animal venimeux — ut animal venenosum 2.

Ce genre de discours se termine d'ordinaire, et c'était ici le cas, par une sortie déclamatoire contre le clergé, pour de là s'attaquer à la hiérarchie, au pouvoir même de l'Eglise, et inviter les auditeurs à entrer dans l'église cathare, la seule pure, la seule où il soit possible de se sauver.

Prenons un autre exemple. Ici le narrateur a eu pour but de montrer comment les hérétiques, qui se glissent partout , s'introduisent dans la familiarité des nobles et des grands. Les voici déguisés en marchands, costume qu'ils adoptent volontiers pour aller exercer leur prosélytisme au sein des foires, rendez-vous européens des relations commerciales. Ils frappent à la porte d'un châ-

1. Etien. de B p. 3o8. Luc de Tuy dit, en parlant d'une manière générale de l'émissaire de l'hérésie : « Catholicum se fingit.... Execratur verbis hœreses manifeste, cum occulte in eo virus erroris redundat. » L. m, c. 4.

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