‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 124 sur 203 · Ibid. p · texte numérisé non relu

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teau. Introduits, ils ont bientôt fait d'étaler leurs riches marchandises, joyaux et étoffes de prix. Si, après de premières emplettes, on leur demande : « Avez-vous d'autres objets à nous proposer ? — J'ai, répond l'un des marchands, des pierres précieuses d'une valeur bien supérieure à celles que je vous ai montrées. Je vous les céderai si vous me donnez la ferme assurance de ne pas me dénoncer aux prêtres. » Et ayant reçu les sûretés qu'il demande, il continue : « J'ai une perle d'un éclat tout céleste ; celui qui la possède connaît Dieu, j'ai un rubis dont les feux sont si vifs qu'ils allument dans les cœurs l'incendie de l'amour divin. » Et là-dessus, il profère ce qu'il a pu choisir deplustouchantet de plus pieux en fait de textes scripturaires, le récit, par exemple, de l'Annonciation ou le discoursdu Sauveur après la Cène. Alors, certain d'avoir capté la bienveillance des auditeurs, il change de ton et cite d'autres textes. Il s'attaque à ces prêtres, assis, sur la chaire de Moïse, lesquels, possédant la clé de la science, ne veulent pas entrer et ne permettent pas qu'on entre. « Malheur à vous, s'écrie-t-il, qui dévorez les maisons des veuves ! » On lui demande de qui il veut parler? « Des clercs, répond -il, et des religieux. » Le reste se comprend

Tenus devant des auditeurs déjà gagnés à l'amour et à la croyance de la secte — ad amorem, comme on disait, et credentiamhœreticomm — de pareils entretiens, assaisonnés de l'art de bien dire, devaient être d'un grand effet. Naturellement des prosélytes, des fauteurs de l'hérésie, des croyants s'en revenaient enchantés. « On vient,

1. Rainier interpolé et amplifié. Beaucoup de détails ajoutés à son œuvre par une plume étrangère offrent de l'intérêtaupointdevuede la couleurhistorique. Nous citeronscet écrit sous la rubrique: Interpolationau Ms.de Rainier. Plusieurs recueilsd'éruditionl'ont publié. Nous renvoyons le lecteur à la Bibliotheca Patrum maxima, t. xxv.

-j.OO CHAPITRE XI. — L'HÉRÉSIE.

déclare l'un d'entre eux, de nous parler excellemment de Dieu, des Epitres, des Evangiles. — Enunseul jour, proclame la femme qui a prêté sa maison au prédicateur ambulant, on nous a fait entendre plus de bonnes paroles qu'on n'en pouvait entendre en toute une vie1, j- Et cette femme prodigue aux émissaires de l'hérésie les titres de bons-hommes et d'amis de Dieu. Admiration facile et termes convenus, dont il serait puéril de faire un argument en faveur des apôtres du catharisme -. De ces rencontres et d'autres qui leur ressemblent, ne retenons que ceci : c'est que l'hérésie, pour arriver à ses fins, se sert de tout, même des divines Ecri tures. qu'elle est prête à fouler aux pieds.

En effet, au respect apparent succède le discrédit. La fin d'un cours d'instruction religieuse ne ressemble pas toujours au commencement. De là l'étonnement d'un croyant, disciple aveugle jusqu'alors « Maître, disa-it-il au parfait chargé de le catéchiser, d'où vient que vos principes de l'heure présente et la conduite que vous menez actuellement contredisent à votre enseignement d'autrefois sur la manière ^'entendre les Ecritures et de s'y conformer? Je voudrais savoir de vous quelle est la bonne doctrine, celle d'aujourd'hui ou celle d'hier ? — Puisque je te vois bien affermi, réplique l'hérétique, je te répondrai en toute vérité. » Et il avoua qu'il ne croyait pas un mot des Ecritures, a L'oiseleur, ajouta-t-il. imite le chant des oiseaux afin de les charmer, de les attirer et de les prendre. S'il leur parlait en son langage, ceux-ci

1. Et audiverat illum excellenter loquentem de Deo, de epistolis et evangeliis. Si venisset — il s'agit d'un invité ayant manqué au rendez-vous — audivisset tôt bona verba quot toto tempore vitee suce plus valeret. Lib. sent. Inq. Tolos. fol. X, apud Limborch.

2. Schmidt l'a essayé (t. il, p. 160) en arrangeant le texte dont nous venons de citer quelques lignes.

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ne viendraient jamais dans ses lacets et, au contraire, ils s'enfuiraient. Il en est de même quant à nous. Si nous ne commencions par alléguer les Ecritures, vous n'ajouteriez aucune foi à nos paroles et vous nous éviteriez. Mais quand nous sommes sûrs de vous tenir, nous vous parlons dans notre propre langage 1 ».

Tenter de front l'assaut de l'établissement catholique était chose difficile; mieux valaient les détours. « Ils aiment mieux ramper que d'opérer au grand jour, disait saint Bernard — ne apparere quidem sed serpere. » Le but du sectaire étant de pénétrer partout, il lui faut pour cela autant de souplesse que d'audace. De souplesse, l'hérésie n'en manque pas ; n'est-elle pas tille du serpent ? Vous voyez ses apôtres prendre tous les costumes et tous les masques, marchands dans les grandes foires, compagnons dans les corporations ouvrières 2 , prêtres, religieux même 3, quand il s'agit d'amadouer les âmes fidèles. Ils vont jusqu'à se faire passer pour juifs, profitant, pour débiter leurs erreurs, des immunités accordées au peuple déicide /'. Etienne de Bourbon parle de la capture d'un hérétique qui, sorte de Protée — quasi Protœus — se dérobait sous un nouveau travestissement, chaque fois que, sous un autre, il courait risque d'être dépisté: on le voyait tour à tour pèlerin, pénitencier, tailleur, barbier, moissonneur5. Un jour — la scène se passe en Franche-Comté — des travailleurs dans les champs aperçoivent un voyageur que, à son costume, ils prennent pour

1. Etien. de B. (p. 3og et 43o). Ce trait revient deux fois sous la plume de l'écrivain : nous avons fondu les deux textes. L'apologue de l'oiseleur était bien connu et jusqu'en Espagne, où Luc de Tuy l'allègue en preuve de la mauvaise foi des hérétiques.

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