‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 129 sur 203 · Cf. Schmidt, t. n, p. l'ig · texte numérisé non relu

Cf. Schmidt, t. n, p. l'ig

2. Niort, village appartenant aujourd'hui au département de l'Aude.

3. Nous venons de traduire la déposition faite, sous la foi du serment, par un homme considérable et un prélat éminent, Pierre Améli ou Amiel, archevêque de Narbonne. Son témoignage est le résumé d'une enquête qu'il avait faite personnellement. Il dit de la dame de Niort : « Dicimus, sub vigore juramenti, quod ipsa est hœretica perfec'a et vestita ; sed modo, propter metum hitjus inquisitionis, data est sibi licentia quod comedat carnes, et ut mentiatur, et faciat quodcumque voluerit, ita tamen quod circa latus ipsius stet

. hœreticus qui consolaretur eam si necesse esset. » — (Doat. t. xxi, fol. 34.)

4. Marquons, pour l'intelligence du fait, et d'autres faits de même

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diction, fausseté, impudence. Et que penser d'un système de morale qui, escomptant par avance le bénéfice du Consolamentum, autorise, en attendant, les adeptes et les adeptes parfaits, à vivre comme ils voudront — ut faciat quodcumque voluerit — à l'exemple de la dame de Niort ?

L'évidence doit être faite ; et, cependant, qu'on nous permette de compléter par un dernier coup de pinceau cet aspect de la moralité cathare. Le trait a le mérite d'être d'un ordre tout intime , et, pour ainsi dire, de famille : c'est la nature prise sur le fait.

La secte, nous l'avons marqué, a le génie de l'intrigue, elle s'insinue partout. L'épisode dont nous parlons va se passer au centre même de la catholicité, au cœur même de ce centre, dans le palais du Pape, et dans un lieu du palais fermé, réservé, la chapelle pontificale, et sous l'œil austère, vigilant d'un homme en grand crédit dans la maison, de Frère Raymond de Pennafort, à la fois chapelain et pénitencier du Pape, et cela, au moment (i232 ou 1 233) où le même saint Raymond s'occupe des moyens d'étendre aux domaines de langue romane du roi d'Aragon l'inquisition récemment fondée.

Telle est la scène: introduisons les personnages. Na Figas accompagne dans son voyage à Rome Eléonore d'Aragon, la veuve de Raymond VI, comte de Toulouse. A chaque étape d'un long itinéraire, cette dame entre en rapport avec des hérétiques que lui amène son écuyer. A Rome, le manège continue; la chapelle du Pape sert de théâtre aux entrevues. C'est là que l'écuyer continue son rôled'introducteur. Mais, pour pénétrer en pareil lieu,

nature, que le terme d'hérétique avait, au temps et dans les contrées ou rlorissait la secte, une acception limitée. Il servait à désigner, non pas les simples croyants, ni même les vaudois, mais les consolés et les bons-hommes, les cathares parfaits et indus.

le manteau du cathare n'est pas de mise : on choisit donc une livrée catholique. Ennemi du mensonge, tout juste comme ses pareils, l'hérétique se résigne à revêtir les signes d'une religion qu'il abhorre : il apparaît en pèlerin. Et qu'on ne s'y trompe pas, cet hérétique est un parfait : dame Figas, chaque fois qu'elle l'aborde, se met à l'adorer, i Bon chrétien, lui dit-elle, en faisant la génuflexion, bénissez-moi. » Et cet homme n'est pas un parfait ordinaire ; il est gradé, il est diacre dans la secte. Grâce au privilège du lieu, lui et la dame Figas peuvent s'entretenir tout à l'aise et multiplier leurs entrevues l.

a Hœresis docta mentiri, dit avec raison saint Bernard, non lingua tantum sed vita — secte qui ment toujours, par les œuvres, quand ce n'est pas par la langue. »

Est-ce là néanmoins l'hypocrisie dont nous entendions parler? Pas encore: celle-ci n'est qu'ordinaire. Il y a une hypocrisie raffinée, savante, monstrueuse cependant. Elle va nousfournir l'occasionde régler un vieux compte avec les princes de la secte. Oublions le troupeau des croyants, moins sectaire qu'épicurien, et réservons aux chefs, aux entraîneurs, aux parfaits, l'honneur d'un procès dans les règles.

Au cours de ses deux sermons sur l'hérésie, saint Bernard se reprend presqu'à chaque ligne à flageller, de son sarcasme meurtrier, un étalage de fausse vertu couvrant un fond d'ignominie. Ils s'inquiètent de bien autre chose, ces purs, que de pratiquer la vertu — neque apud eosest virtutes colère. Leur affaire est de colorer le vice par l'apparence du bien — sed vitia colorare quodam quasi virtutum minio. Cette prétention à l'incorruptibilité, cette attitude austère et ces pratiques rigides, cette

i, Doat. xxin, vfol. 83.

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continence qu'ils affectent et qu'ils prêchent servent à couvrir des vices abominables.

Nous l'avions remarqué, alors que nous soulevions la question déjà fort délicate de la moralité des croyants : les désordres des disciples supposaient la responsabilité des maîtres ; et comment se persuader que ceux-ci, apôtres d'une doctrine de libertinage et complices conscients de l'extension donnée à cette doctrine, ne fussent pas tombés dans l'abîme qu'ils avaient eux-mêmes creusé 1 Loin d'être un préservatif, leur rigorisme précipitait leur chute. C'est, en effet, une loi de tout système d'ascéiisme en rupture avec la vérité catholique, depuis les anciens gnostiques jusqu'aux gnostiques des temps les plus modernes, que, pour trop faire l'ange, on tombe dans la bête.

En fait, nous étions-nous trompé? Des preuves historiques nous assurent du contraire.

Pour les recueillir, il n'y avait qu'à suivre une marche à laquelle nous avons été fidèle : interroger et écouter; comparer entre eux des témoins dont l'accord préalable ne peut être supposé.

Entendons le plus modéré parmi les historiens, Guillaume de Puylaurens. « Les hérétiques, dit-il, et il parle des parfaits, abusent les esprits malavisés, par les apparences fallacieuses d'une vie pure '. — ■ Ils mentent, dit Pierre de Vaux-Cernay, lorsqu'ils se donnent pour des observateurs de la chasteté2. » Sont-ce là des paroles proférées sans motifs et comme au hasard de la plume ? Voici le témoignage plus explicite et évidemment réfléchi d'un autre auteur : « On rapporte, écrit Luc de Tuy, que ces hérétiques se rendent coupables, dans le secret,

i . Bouq. t. xix, p. 2

d'obscénités monstrueuses. Pour masquer leurs ignominies, ils se sont parés du vœu de continence. Renards consommés en fait d'hypocrisie , ils se targuent d'un amour de la pureté qui n'aboutit qu'à favoriser et à multiplier leurs turpitudes l. »

Et remarquez que l'évêquede Tuy au xme siècle parle, presque mot pour mot, comme saint Bernard au xn» a. La tradition cathare s'est perpétuée dans l'infamie.

Les allégations sont générales; les faits précisent. Produisons comme supplément de preuves un fait accusateur, qui retombe, on va s'en convaincre, sur la secte tout entière

Ceci se passe en 1181, à Lavaur, un des foyers de l'hérésie. Des archevêques et évêques, marchant sous la conduite d'un légat, le cardinal Henri de Clairvaux, et soutenus par un déploiement de force armée, prélude de la grande croisade qui aura lieu plus tard , essaient d'avoir raison d'hommes égarés, par la persuasion d'abord et, s'il le faut, par une intimidation salutaire. Des enquêtes sont ouvertes, et voici que , d'une nuit d'innommables débauches, jaillit un jour sinistre. En vain essaierait-on de dégager la cause cathare. Si vous demandez quels sont les acteurs de cette scène, on vous dira qu'il ne s'agit pas des premiers venus, de quelques hommes de la lie, reniés, désavoués, objet d'épouvante pour leurs coreligionnaires eux-mêmes, d'un ou de plusieurs fils de perdition, comme il peut s'en trouver dans les sociétés les plus saintes, comme vous rencontrez, parmi les disciples de, saint Paul, l'incestueux de Corinthe, et, dans le groupe apostolique, l'in-

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