‹ Saint Raymond de Pennafort et son époqueChapitre 130 sur 203 · Luc. Tud. L. 1.1, c · texte numérisé non relu

Luc. Tud. L. 1.1, c

2. Saint Bernard dit : « In operimentum turpitudinis continentiœ

se in'signere voto. » Serai. 66.

LA MORALE CATHARE. 4 I I

fâme Judas. Non: le crime appartient à la secte ; il se commet sous le voile de la religion ; c'est en tant que cathares que ses auteurs l'ont perpétré : ils sont là cinquante parfaits, triés parmi les plus purs et les plus saints — areligiosioribus . Et pour que vous ne vous y trompiez pas, on vous apprend qu'un motif de piété, de dévotion, de culte pour la prétendue sainteté de misérables drôles, a présidé à cette orgie — causa vitœ sanctioris. N'achevons pas. Notez seulement que le témoin, que la complice de cette scène n'est pas un être imaginaire ou sans notoriété, on la connaît par son nom et par son rang. Elle s'appelle Vierna, elle est l'épouse cinquante fois adultère d'un certainSicard de Boisseetde Granouillet, etelle a confessé son forfait publiquement, juridiquement, à la face du ciel et de la terre. Remarquez enfinquele mal n'est pas circonscrit ou simplementtransitoire : la lèpre est envahissante et, en dépit d'un temps d'arrêt, elle va poursuivre ses ravages. « Les forces catholiques, dit l'historien, s'étant retirées, ces porcs se ruèrent de nouveau dans leur fange *. »

L'hypocrisie suppose deux choses dissemblables : la surface et le fond, et le dessus et le dessous. Le cathareen impose par une sainteté menteuse, tout extérieure, toute rituelle, pleine d'illusion pour ceux-là mêmes qui s'en prévalent, car, après avoir trompé les autres, on finit par se tromper soi' même. L'illusion toutefois s'accorde avec une certaine réalité grossière et matérielle. Tout n'est pas artifice dans la conduite des cathares. Pour s'élever à l'état de parfait et pour s'y maintenir, il en coûte quel-

1. Vierna, conjux Sicardi de Boïsse et de Granouillet, palam confessa est a quinquaginta religiosioribus ejusdem sectœ nocte quadam fuisse stupratam, cum ipsa eisdem, vitœ sanctioris causa, thoro viri spreto, se conjunxisset. Revcrtentibus catholicis ad propria, sues illi repetunt antiqua volutabra luti. Bouq.t. xii, p. 448. Gaufredi Chron. ad ann. ii8r.

AI 2 CHAPITRE XI. — l'hÉRÉSIE.

que chose. L'initié a dû se condamner à une vie dure ; ses jeûnes sont longs et fréquents, son abstinence est absolue, il s'assujétit à des pratiques singulières et gênantes — multum se affligunt. Reste à savoir pour quel motif. Avanttout, mettez en ligne decomptele dogmatismede la secte. Les macération s des néo-manichéens sont une protestation. Jeûner, faire abstinence, n'est pas choseagréable ; mais l'albigeois se plaît à lancer ce défi à Dieu, auteur du monde visible, et à s'inscrire contre le principe exprimé par saint Paul : « Que toute créature de Dieu est bonne et que l'usage en est sanctifié par l'action de grâces et la prière 1 ». Aussi , ce que saint Bernard lui reproche , ce n'est pas tant de s'abstenir , que de s'abstenir hérétiquement — non sane quia abstinent, sed quia hœretice abstinent. Autre motif: celui-ci vous transporte de lasphère des idées dans celle des intérêts : le cathare tire profit de sa fausse pénitence ; il exténue son corps , mais l'orgueil a des voluptés qui méritent bien qu'on les achète, et n'est-ce rien que de passer aux yeux des hommes pour ce qu'il y a de meilleur et déplus saint ? Il émacie son visage, ou, comme parle l'Evangile, il extermine sa face ; mais ne tire-t-il pas un avantage du contraste de son austérité avecle relâchement qu'on prête à une portion du clergé? En somme, il fait enseigne d'un genre de vie qui — les contemporains le font très clairement ressortir — a pour principe la vaine gloire et pour fin la séduction 2.

Tout le monde, il est vrai, ne s'y laissait pas prendre, témoin ce jongleur qui, outré de l'ostentation de ces

Page 1